Développement de l'enfant
Suivre les déplacements de son enfant, sur le chemin de l’école ou d’autres activités, grâce à une balise GPS glissée dans sa poche ou son cartable : l’idée peut sembler sécurisante. Mais l’est-elle vraiment ?
« En intégrant discrètement un traqueur GPS dans la routine quotidienne de l’enfant, les parents peuvent encourager son indépendance tout en conservant un œil protecteur, peut-on lire sur le site d’une marque spécialisée. Cet outil anti-enlèvement est un allié discret mais efficace pour garantir la sécurité des enfants et préserver leur enfance, leur offrant ainsi la liberté d’explorer et de grandir en toute confiance. »
Grâce à une montre ou un petit boîtier équipé d’un bouton d’alerte et permettant le suivi en temps réel des déplacements de l’enfant, la marque promet aux parents « la tranquillité d’esprit ». Et n’hésite pas à semer des graines de culpabilité sur un sol qu’elle sait fertile : « L’enlever du quotidien de l’enfant serait négliger un outil précieux de sécurité ».
Que penser de ces promesses commerciales ? L’outil, certes discret, est-il réellement utile ? La question titille certains parents, confirme Nadège Bastiaenen, directrice de la prévention chez Child Focus. Et ce pour deux raisons. La première, c’est que la technologie existe. Avec la généralisation des smartphones, la géolocalisation est devenue une pratique accessible. Il est donc tentant d’en multiplier les usages. Pour les enfants qui n’ont pas encore de smartphone, comme pour les objets, les animaux domestiques et les personnes âgées, des mini-traceurs spécifiques ont été développés.
« L’outil répond principalement au besoin du parent d’être rassuré. Mais qu’en est-il du besoin de l’enfant de pouvoir faire confiance à l’autre ? »
Génération angoissée
La seconde raison est liée à la peur des parents, nourrie par l’actualité, et à leur besoin constant de savoir où se trouve leur enfant. Cette tendance à l’hyperprotection des enfants ne se limite pas à la Belgique, analyse la spécialiste, mais elle s’ancre chez nous dans des souvenirs particulièrement douloureux : « L’affaire Dutroux a marqué la population des parents belges d’aujourd’hui, qui étaient enfants ou ados à l’époque. Il en résulte une génération de parents assez angoissés ».
Elle-même maman, Nadège Bastiaenen comprend l’inquiétude des parents, mais les invite à s’interroger sur le message qu’ils transmettent à leur enfant en l’équipant d’un traceur : « L’outil répond principalement au besoin du parent d’être rassuré. Mais qu’en est-il du besoin de l’enfant de pouvoir faire confiance à l’autre ? Le risque, c’est de faire passer à son enfant un message de peur. Peut-être même de manque de confiance en lui ». Car le traçage peut aussi être synonyme de défiance et d’intrusion vis-à-vis de l’enfant, regrette-t-elle. Avec pour conséquence qu’il ou elle osera peut-être moins se confier à ses parents à l’avenir.
« La vraie question à se poser est : est-ce que mon enfant est prêt à se déplacer seul ? »
Un outil facile à détourner
« La vraie question à se poser est : est-ce que mon enfant est prêt à se déplacer seul ?, poursuit-elle. Car le traceur ne va en rien l’aider à être autonome. Il ne le protégera pas contre le risque d’accident et n’offrira pas non plus de protection optimale contre le risque d’égarement ou d’enlèvement, parce qu’il peut être facilement détourné ». Si par malchance l’enfant devait se trouver face à une personne mal intentionnée, celle-ci s’empresserait de se débarrasser du traceur. Quant à l’enfant, « s’il veut avoir la paix, il le sortira de son cartable ou laissera son cartable derrière lui ».
Pour toutes ces raisons, lorsque des parents lui posent des questions à ce sujet, ceux-ci sont parfois surpris d’apprendre que Child Focus ne recommande pas l’utilisation de traceurs au quotidien. À moins que cette utilisation ne réponde aux besoins spécifiques d’un enfant, précise Nadège Bastiaenen : « Pour un enfant porteur de handicap, un enfant trisomique ou porteur d’un trouble du spectre de l’autisme par exemple, la situation est tout à fait différente. Il en va de sa survie. Dans ce cas, le traceur peut même être porteur d’autonomie, en lui permettant par exemple de prendre le bus tout seul ».
L’autonomie, pas à pas
L’association plaide plutôt pour une utilisation « raisonnée » et « consciente » des technologies de traçage. Non pas comme une solution miracle, mais comme le point de départ d’un dialogue lorsque « le parent est sincère par rapport à son besoin d’être rassuré, qu’il ne génère pas une angoisse chez l’enfant, et que leurs besoins respectifs peuvent se rencontrer ». Il arrive par exemple, note Nadège Bastiaenen, qu’un·e ado soit demandeur ou demandeuse d’un traçage de son smartphone.
Avec ou sans traceur, un véritable apprentissage de l’autonomie, pas à pas, reste essentiel. Concrètement, la spécialiste conseille aux parents qui souhaitent utiliser un traceur de se demander d’abord dans quel contexte ils en ressentent le besoin : pour aller à l’école, à une activité, chez les grands-parents, faire une course… ? Et de faire ensuite les trajets, sujets d’anxiété, avec leur enfant, en revoyant les règles de sécurité et en se posant ensemble des questions comme : dans le bus, où est-ce que je m’assieds ? A côté de quel genre de personne ? Près du conducteur, de la conductrice ? Est-ce que je reste debout ?
L’idée est vraiment de s’assurer que l’enfant est prêt, qu’il ou elle est capable de réagir face à quelqu’un qui lui adresse la parole ou de sentir si une situation est risquée. Si ce n’est pas le cas, mieux vaut reporter de quelques mois avant de se lancer. « Cet apprentissage prend du temps, reconnaît-elle, or les parents n’en ont pas ou peu. Mais c’est peut-être du temps gagné à l’adolescence : moins de conflits, plus de confiance ».
ZOOM
C’est quoi, un traceur ?
Les traceurs sont des objets connectés permettant de localiser quelque chose ou quelqu’un à distance, depuis une application installée sur un smartphone ou une tablette. Aux parents qui souhaitent en acheter un pour suivre leur enfant, Test Achats conseille sur son site d’éviter les traceurs Bluetooth, dont la portée n’est pas suffisante, et d’opter plutôt pour un traceur GPS avec carte SIM. Ce type d’appareil a une portée plus large, à condition que l’enfant se trouve dans une zone couverte par le réseau mobile. Bon à savoir : au prix d’achat de ce type d’appareil - entre 20 et 100 € environ selon les marques et spécificités - s’ajoutent des frais d’abonnement.
BON À SAVOIR
Qu'en dit la loi ?
Utiliser une technologie de traçage pour suivre une personne n’est pas un acte anodin. Bien qu’aucune loi spécifique ne réglemente l'utilisation des traceurs GPS, cette pratique connaît certaines limites, nous indique l’asbl Droits quotidiens :
- Dans le cadre de l’exercice de l’autorité parentale, les parents peuvent utiliser un dispositif de géolocalisation à trois conditions : que la mesure ait un objectif clair (par exemple la sécurité de l’enfant), qu’elle soit proportionnée (pas de surveillance permanente ou excessive) et que l’enfant en soit informé, voire qu’il y consente, selon son âge et sa maturité.
- L’enfant, même mineur, a droit au respect de sa vie privée, garanti par la Constitution et la Convention internationale des droits de l’enfant. L’usage excessif ou intrusif d’un traceur, sans justification valable, pourrait être jugé contraire à ce droit. Si la géolocalisation conduit indirectement à suivre d’autres adultes (enseignantꞏes, encadrantꞏes, co-parent…) sans leur consentement, cela pourrait aussi constituer une atteinte à leur vie privée.
En cas de garde conjointe, les deux parents doivent consentir à l’utilisation du traceur. L’utiliser sans l’accord du co-parent peut constituer une violation de ses droits, voire être considéré comme du harcèlement ou un abus d’autorité parentale.
En pratique
L’asbl Droits quotidiens recommande donc :
- d’informer l’enfant du dispositif et de son objectif ;
- de limiter son utilisation aux moments nécessaires (situations à risque) ;
- de ne pas utiliser le traceur pour surveiller d’autres adultes ;
- d’obtenir l’accord du co-parent en cas de garde conjointe ;
- de s’assurer que l’outil utilisé est conforme au règlement européen sur la protection des données (RGPD), car la géolocalisation de personnes constitue une utilisation de données personnelles.
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