Vie pratique

« Tu ne nous vois pas vieillir »

Vieillissants, Comment les grands-parents composent-ils avec leurs ressources et les attentes ou exigences de leurs (petits-)enfants ?

La fatigue, les douleurs, une année de plus au compteur. Comment les grands-parents composent-ils avec leurs ressources et les attentes ou exigences de leurs (petits-)enfants ?

« Tu ne nous vois pas vieillir ! Papa rentre dans le quatrième âge. La dernière fois qu’on est rentré de chez vous, il a failli s’endormir au volant ». Il a fallu que Caroline entende ces mots de la bouche de sa mère pour qu’elle regarde en face l’âge de ses parents : 70 et 80 ans. Tout commence aux 12 ans du petit-fils. Celui-ci aimerait passer quelques jours tout seul avec ses grands-parents en guise de cadeau d’anniversaire. Émue, la maman relaye sa demande aux intéressé·es.
Les mois passent et aucune proposition ne fait surface. Dans son for intérieur, elle bouillonne. Le gamin ne demande pas la lune. Pas de grand périple ou de road trip. Un week-end à la mer et c’est plié. Elle revient à la charge. Une fois. Deux fois. Au retour du dernier voyage des patriarches, la colère monte. Prendre le large en voyage organisé, ils savent faire. Mais partir avec leur petit-fils, c’est trop demander.
Un jour, alors que mère et fille se retrouvent seules, bien installées dans le canapé, la fille prend son courage à deux mains et questionne sa mère. « Je suis étonnée que vous n’ayez pas réagi à la demande du petit. Je trouve ça positif qu’il ait envie de passer du temps avec vous et dommage que vous n’ayez rien fait ». La réponse de la mère, vous la connaissez, elle ouvre cet article. Voici la suite. « Puisqu’il faut se justifier, je vais le faire. Cette année, on part en vacances deux fois, mais tu remarqueras que c’est toujours en voyage organisé. On ne part plus jamais par nous-mêmes. Je suis encore toute disposée et heureuse d’accueillir mes petits-enfants, je continuerai à le faire, mais organiser des sorties ou des excursions, non ».
Cette discussion n’a pas été simple à mener. Il a fallu que la fille passe au-dessus de sa colère pour questionner sa mère. Il a fallu une sacrée dose de courage à la mère pour reconnaitre que la fatigue et les douleurs ne lui permettent plus de faire comme avant. Admettre ses limites et oser fixer un nouveau cadre, ce n’est pas rien. Peut-être avez-vous déjà eu ce type de discussions avec vos enfants ?

Avec les tout-petits, on déguste plus

Entre les attentes des (petits-)enfants et les ressources des grands-parents, comment fonctionnent les autres familles ? « Ce que je retiens de mon expérience auprès de grands-parents, c’est que les grands-mères ne savent pas dire non. Elles ont le sentiment que, parce qu’elles ne travaillent plus, elles doivent être disponibles », constate Mireille Pauluis, psychologue et fidèle collaboratrice du Ligueur.
Cette tendance est peut-être en train de changer avec le fait que de nombreux grands-parents sont encore actifs professionnellement ou engagés dans des loisirs ou du bénévolat. C’est le cas de nos témoins : Chantal fait de la musique et se promène avec son mari un jour par semaine, Isabelle et Viviane sont bénévoles dans plusieurs associations, Sofia travaille encore à temps plein.

Mireille Pauluis - Psychologue
« Les petits-enfants sont beaucoup plus conscients de l’âge qui avance. Les enfants, eux, n’ont pas envie de voir vieillir leurs parents, c’est un relent d’autocentrisme »
Mireille Pauluis

Psychologue

Parents de cinq enfants et grands-parents de douze petits-enfants, Chantal et Paul sont souvent mis à contribution. Chantal répond à notre appel depuis la France en pleine fournée de crêpes. Les grands-parents ont proposé leur aide en l’absence de la maman pour soutenir le papa de la tribu de cinq enfants, dont les plus jeunes sont des triplés. Il y a de quoi faire. Le rythme est soutenu. Il faut se lever plus tôt, préparer deux repas chauds. « Nos enfants ne sont pas trop exigeants. Jusqu’à présent, ça va, on le vit de manière assez positive », relativise Chantal. « À ceux qui nous souhaitent de bonnes vacances, je réponds quand même que ce ne sont pas vraiment des vacances », s’amuse Paul. Le couple estime que c’est avec les plus petits que c’est le plus fatigant.
Isabelle, mamy d’un petit de 15 mois, confirme. Quand il faut changer bébé à quatre pattes sur le lit, elle trinque. Même juste pour le porter, 11 kilos dans les bras, c’est costaud. Pour une après-midi, ça va, mais s’il reste loger ou passe la journée, la grand-mère s’organise pour que son mari soit présent. Avec un enfant de cet âge, il faut avoir les yeux partout et le suivre dans tous ses déplacements. Quand il est malade, la grand-mère est aux cent coups. « Je me souviens d’une fois où j’ai appelé mon fils trois fois ». L’hypervigilance et la peur de mal faire engendrent aussi une fatigue mentale. Isabelle déborde de bonheur de s’occuper de son petit-fils, mais, malgré sa bonne forme physique, elle reconnait aussi qu’elle déguste. Parfois, elle se demande comment elle a pu s’organiser autrefois entre ses deux enfants et son travail à plein temps. « J’avais trente ans de moins, ce n’est pas rien ! ». Mireille Pauluis confirme que c’est entre les 12 mois et les 4 ans de l’enfant que c’est le plus fatigant. La période où l’enfant marche et se sent tout-puissant.
Sofia vient de recevoir la famille de son fils en long week-end avec ses enfants de 6 mois, 2 et 5 ans. « Quand ils débarquent, c’est le branlebas de combat. On a changé tous les draps, nettoyé l’appart à fond et rempli le frigo dare-dare ». Un chambardement positif, mais qui coûte à Sofia. « J’ai pris des anti-inflammatoires pendant 48 heures pour tenir le coup ». À peine la tribu partie, la tendinite de la grand-mère se réveille. « Je ne me plains pas, je fais le taf ». La fatigue est bien présente, tout comme les douleurs, mais Sofia prend sur elle et fait primer le bien-être des enfants et petits-enfants.

On ne pourra pas faire pareil pour les plus jeunes

Chantal et Paul sont partis à l’étranger avec les plus grands de leurs petits-enfants. Ils ont aussi pris l’habitude d’organiser une journée d’activités à l’occasion de leur douzième anniversaire. « Je me suis déjà dit qu’on n’arriverait pas à faire pareil pour les plus jeunes », regrette Chantal.
Lina, cadette d’une fratrie de trois, fait le même constat. « Mes enfants ont dix ans de moins que leurs grands cousins. Dix ans d’écart, ça fait une grosse différence pour les grands-parents. Il y a dix ans, ils étaient encore en forme pour emmener les grands à la mer ou les prendre une semaine pendant les congés scolaires. Aujourd’hui, avec les miens de 2 et 4 ans, un jour ou deux, c’est bien, plus, ça devient trop ».

On vieillit, ils s’adaptent

Viviane est mamy d’une petite-fille de 12 ans et d’un petit-fils de 17 ans. De but en blanc, on lui demande : vous sentez-vous plus fatiguée qu’avant ? « Certainement. C’est vrai que j’ai l’habitude de me reposer en début d’après-midi, sauf le mercredi quand j’ai ma petite-fille. Il y a des choses que je fais plus difficilement ou plus lentement, comme comprendre les règles d’un jeu par exemple. Heureusement, ma petite-fille est très patiente et pédagogue avec moi ».
Parties de cache-cache adaptées, course avec avance, le petit-fils de Mireille s’adapte volontiers à sa mamy vieillissante… pour autant qu’elle continue à jouer avec lui ! « Il est très attentif à moi et me propose volontiers son aide. Les petits-enfants sont beaucoup plus conscients de l’âge qui avance. Les enfants, eux, n’ont pas envie de voir vieillir leurs parents, c’est un relent d’autocentrisme ». La conscience du temps qui passe est bel et bien là, comme en témoignent les questions qu’ils et elles peuvent poser. Récemment, le petit-fils en question a demandé à Mireille quand elle allait mourir. Quelques années plus tôt, du haut de ses 4 ans, un autre avait demandé la date de « péremption » de grand-mère.

Se mettre d’accord sur le cadre

Chantal et Paul s’occupent de leurs petits-enfants les mardis et mercredis après-midi. Le couple se rend aussi plusieurs fois par an en France pour voir sa fille et sa famille, installées là-bas. Isabelle n’a pas son petit-fils de façon fixe, mais se montre disponible en cas de besoin. « On est toujours prêt à bousculer nos agendas pour trouver une solution quand ils ont besoin de nous ». À la demande des parents, Viviane garde sa petite-fille le mercredi après-midi. Même chose pour Mireille, qui a pris congé pour garder un, puis deux, puis trois et jusqu’à six petits-enfants. Aujourd’hui, elle continue de garder le plus jeune âgé de 10 ans.
« Ce que je trouve intéressant dans ce système, c’est qu’il y a un cadre, souligne Mireille Pauluis. Les grands-parents ne doivent pas être corvéables à merci. Tout le monde gagne à mettre un cadre. Il faut aussi tenir compte des compétences affectives, intellectuelles et physiques, de la personnalité, de l’état de bien-être de chaque grand-parent et de son appétence pour les enfants. L’investissement se conjugue en fonction de ces différents éléments. L’âge avançant, les choses peuvent changer et se rediscuter pour définir un nouveau cadre, comme dans l’exemple en ouverture de l’article. Gage à chaque parent, enfant et petit-enfant d’en discuter ou simplement d’accepter, comme le suggère le poète chilien Pablo Neruda avec cette phrase : ‘Quand les parents vieillissent, laissez-les vieillir avec le même amour qu’ils vous ont fait grandir’. »

L’intégralité des articles « grands-parents » est à retrouver ici