Société
Adélaïde Charlier est devenue l’un des visages de la mobilisation des ados pour le climat. Loin d’être vus comme des utopistes, les jeunes du mouvement Youth for Climate s’adressent aux politiques, à leurs professeurs… et à leurs parents, qui voient leurs habitudes remises en question. Regard d’une ado engagée dans la lutte contre le changement climatique.
Quel a été l’élément déclencheur de ton engagement ?
Adélaïde Charlier : « Le déclic le plus important a été le discours de Greta Thunberg à Katowice (Ndlr : conférence sur le climat, COP 24, décembre 2018). C’est là que je me suis dit que je pouvais aller au-delà de mes actions individuelles et ne plus seulement écouter ce que mes parents me disaient. J’ai vu que la mobilisation commençait en Belgique et c’est là que j’ai rejoint Anuna (Ndlr : De Wever) pour que les francophones soient aussi inclus. On a commencé à travailler ensemble pour un mouvement national. »
Fin janvier, tu demandes les autorisations pour une première marche à Bruxelles. Tu es invitée sur les plateaux de télévision sans avoir forcément calculé que tu incarnerais le mouvement. Tes parents ont-ils tout de suite été d’accord avec l’ampleur que tes convictions prenaient ?
A. C. : « Assez vite, oui. Parce que pour eux, c’est une urgence et ils nous ont éduqués avec ces valeurs. Depuis que je me suis engagée, la famille va encore plus loin. Mes trois sœurs sont aussi mobilisées. Cela a même créé un déclic chez mes parents. Ils se sont dit qu’eux aussi pouvaient agir à plus grande échelle. »
Tes parents t’ont donc toujours soutenue ?
A. C. : « Plutôt, oui. Le principal souci a été le moment où j’ai commencé à arrêter les cours. Dès la fin du mois de janvier, je n’allais plus à l’école le jeudi. En plus, je loupais d’autres jours par-ci par-là pour une réunion à Strasbourg ou une rencontre avec les politiques importante pour le mouvement. Je pense que j’ai battu le record d’absence en Wallonie ! Heureusement que la ministre de l’Éducation a décidé que les jeudis du climat ne comptaient pas sinon je n’avais pas de diplôme ! Bien sûr, tout cela a fait peur à mes parents. Mais je leur ai dit que je prenais mes responsabilités et que j’allais réussir mon année. Ils ont assez vite accepté, car ils étaient en accord avec le mouvement. Il a été plus difficile de convaincre mes profs. Ils l’ont d’abord très bien pris. Ça a été plus problématique à la fin du mois de mai, car je ne venais plus qu’un jour par semaine à l’école. Mes professeur·e·s ont appelé mes parents en demandant que je revienne à l’école. Là, j’étais en désaccord avec les adultes, mais je voulais continuer mon combat. En plus, ce sont mes parents qui m’ont appris à aller au bout des choses. Idem pour l’école. Ils nous apprennent à être des citoyen·ne·s engagé·e·s. C’est ce que j’ai fait. J’ai promis que l’école restait ma priorité. ‘Je gère’, leur ai-je répété. »
Et tu as géré ?
A. C. : « J’ai eu deux semaines d’étude intense avant mes examens. Et j’ai réussi. Très bien, même. »
Pourquoi les ados sont-ils pris au sérieux dans le mouvement Youth for Climate ?
A. C. : « Le message est pris au sérieux, car il vient des expert·e·s. Nous ne sommes que les relais. »
Ce n’est pas trop lourd par moment de porter un engagement aussi fort que celui de sauver la planète ?
A. C. : « On a déjà eu envie de tout laisser tomber, surtout dans les moments où l’on se fait critiquer, où l’on ne voit rien bouger, où l’on voit les autres continuer à vivre sans faire d’efforts alors qu’on change notre quotidien pour la cause. Ce qui est dur aussi, c’est de vivre différemment des autres. Ma fin de rhéto n’a pas été la même que celle de mes ami·e·s. J’ai eu beaucoup de chance de faire partie du mouvement, je ne me plains pas, mais j’ai quand même parfois l’impression de porter une certaine charge, celle de ne pas pouvoir faire comme les autres. »
C’est sûr que si tu prends un jour l’avion, tu prends le risque d’être montrée du doigt.
A. C. : « C’est ça qui est parfois difficile à porter. On doit être irréprochable. J’ai envie que d’autres mouvements nous rejoignent et que l’effort soit partagé. Et surtout que les politiques s’y mettent. Il faut, par exemple, qu’il y ait de vraies alternatives à l’avion. »
À 18 ans, tu termines tes secondaires. Tu commences des études supérieures cette année ?
A. C. : « Non, je reporte ma rentrée pour me consacrer à 100 % à la lutte contre le réchauffement climatique. D’abord au Chili pour la COP25. Nous partons en voilier le 2 octobre. Ensuite, j’irai en Amazonie avec d’autres jeunes pour un projet citoyen en lien avec la lutte contre le réchauffement climatique. »
EN PRATIQUE
4 conseils quand parents et ados ne sont pas d’accord
Avec un papa engagé politiquement chez Ecolo et une maman psychologue, Adélaïde Charlier a eu la chance de trouver la place à la maison pour ses convictions. Mais ce n’est pas le cas de tous les ados.
« Avec Youth for Climate, on reçoit beaucoup de mails de jeunes en désaccord avec leurs parents ou leurs profs, explique la Namuroise. Ils nous demandent comment faire pour les convaincre. Nous ne sommes pas psys, mais on prend le temps de discuter avec eux, pour qu’ils se sentent écoutés ». Voilà déjà un premier conseil.
- Être à l’écoute. Pour Adélaïde, c’est la clé quand les convictions de l’enfant sont tout à fait en désaccord avec celles de l’adulte. « Le parent doit essayer de comprendre pourquoi son enfant vient avec ces questions-là, ce qui fonde son opinion. Côté ado, essayer de comprendre la réalité de la famille peut aussi aider. Pour cela, le parent peut lui expliquer les raisons du désaccord.
- S’informer. Au-delà de s’interroger sur l’origine des convictions de son enfant, s’informer sur la problématique en elle-même peut nourrir le débat. Pour Adélaïde Charlier, les médias ont une grande place à jouer et c’est une bonne manière d’amener un sujet de discussion sur la table. « Ce sont les médias qui doivent donner les clés de compréhension. Prenons l’exemple des incendies dans la forêt amazonienne, cette information est liée à notre consommation. Si on achète de la viande industrielle made in South America, il a fallu nourrir ce bétail. Pour cela, on utilise énormément de soja. Pour le cultiver, il faut beaucoup de place et donc, on déforeste. Et la déforestation a mené à ces incendies. Tout est lié ».
- Être patient·e. Imaginons, c’est justement au moment de cette discussion que papa a préparé un gros steak sud-américain pour toute la famille ! Difficile de faire un reproche sans choquer. Rude d’entendre son ado critiquer sa manière d’éduquer, de nourrir la tribu. Une discussion ne suffit pas à tout régler. Il y aura plusieurs débats avant de trouver un accord et si un changement est accepté, il ne se fera pas en un jour. « Personnellement, je demande à mes parents de ne plus acheter de viande industrielle depuis début janvier, explique Adélaïde Charlier. Mais parfois, il y en a dans le frigo parce qu’on n’a pas le temps d’aller chez le boucher ou que ma petite sœur a demandé un plat à base de viande. On doit y aller petit à petit ».
- Se responsabiliser. Le cas d’Adélaïde Charlier montre à quel point il est important de rester cohérent·e quand on s’engage dans un projet. Elle a peut-être loupé des jours d’école, mais a promis de garder sa scolarité comme priorité. Ce qu’elle a fait en réussissant sa rhéto.
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