Développement de l'enfant

Guillemette Faure : « Le téléphone est une source de distraction même quand il est éteint »

Aide tes parents à décrocher des écrans

S’adresser aux enfants pour parler de l’addiction aux écrans de leurs parents, il fallait oser. Guillemette Faure l’a fait ! Avec son nouveau livre, elle tape dans le mille.

À peine déballé, ce livre nous a accroché le regard. Sur la couverture, un joyeux mélange de couleurs vives, de dessins et de bulles de BD cohabite avec ce titre accrocheur : Aide tes parents à décrocher des écrans. Après s’être attaquée à la consommation et à la dyslexie, la journaliste Guillemette Faure tente un coup de poker : parler de l’addiction aux écrans des parents en s’adressant aux enfants, les 8-11 ans plus précisément. Du jamais vu !
En 63 pages, l’autrice déroule son propos de façon efficace. Addiction, temps d’écran, scroll, dopamine, effets sur la concentration ou le sommeil, tout y passe. D’un thème à l’autre, une même structure : observation de terrain, étude scientifique et expérience à réaliser en famille. Le livre est construit en trois temps : prise de conscience, impacts et expérience à tenter en famille. Côté graphique, Mélody Denturck injecte humour et légèreté au contenu. Le Ligueur a profité du passage de l’autrice à Bruxelles pour la rencontrer dans les locaux de Casterman, la maison d’édition qui la publie.

Ce qui m’intéresse, c’est l’effet de mimétisme. Faites le test, sortez votre téléphone, les autres suivent.

Le Ligueur : Ce livre s’adresse-t-il vraiment aux enfants ou est-ce un subterfuge pour parler aux parents sans en avoir l’air ?

Guillemette Faure : « La famille est un tout, un système où chaque membre dépend de l’autre. Un parent pourrait offrir le livre à son enfant pour influencer le comportement de l’autre parent. Ce qui m’intéresse, c’est l’effet de mimétisme. Faites le test, sortez votre téléphone, les autres suivent. Il faut prendre conscience de cette dimension pour chercher des réponses collectives. Avec le livre, on creuse la piste familiale. »

Une enquête sur le comportement des parents

L. L. : Avez-vous déjà reçu des retours des enfants ?

G. F. : « J’ai testé l’approche Vos parents et les écrans auprès d’élèves qui confirmaient que leurs parents étaient beaucoup sur les écrans. Ce qui en est ressorti, c’est le prétexte professionnel invoqué pour justifier leur utilisation. Ces échanges m’ont permis de conforter mon approche. Aucun parent, ni ado n’ont envie de lire un livre sur comment limiter leur utilisation des écrans. En revanche, si on propose aux enfants d’enquêter sur celle de leurs parents, ils se prennent au jeu. Je n’aime pas les livres en surplomb qui donnent des leçons aux enfants, tout comme je ne crois pas à notre légitimité pour le faire, puisque nous sommes aussi concernés par le problème. C’est comme ça que j’ai choisi cette porte d’entrée. »

L. L. :  Qu’est-ce que ce projet de livre vous a appris que vous ne soupçonniez pas ?
G. F. : « Le fait que le téléphone est une source de distraction même quand il est éteint. Le simple fait de l’avoir dans son champ de vision affecte notre capacité de concentration, car le cerveau est inconsciemment mobilisé pour réfréner le réflexe de s’en saisir. Il faut arrêter de parler de volonté. En revanche, on peut contrôler son environnement, définir des zones et des moments sans écran pour ne pas être tenté tout le temps. »

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Éviter la tentation

L. L. : Qu’est-ce que ce projet de livre vous a appris que vous ne soupçonniez pas ?
G. F. : « Le fait que le téléphone est une source de distraction même quand il est éteint. Le simple fait de l’avoir dans son champ de vision affecte notre capacité de concentration, car le cerveau est inconsciemment mobilisé pour réfréner le réflexe de s’en saisir. Il faut arrêter de parler de volonté. En revanche, on peut contrôler son environnement, définir des zones et des moments sans écran pour ne pas être tenté tout le temps. »

Il faut sortir de la pensée du sacrifice et souligner ce que ça engendre de positif.

L. L. : Quelles sont les expériences probantes testées et approuvées dans votre famille ?
G. F. : « Ce qui a bien fonctionné, ce sont les règles sur les lieux et les moments : pas de téléphone dans les chambres, jamais pendant les repas. Le contrôle parental a connu des hauts et des bas. On utilise aussi une boite de verrouillage temporel qui permet de conserver entre cinq minutes et onze jours l’écran ou tout objet de convoitise. Si j’avais contraint ma fille à l’utiliser, elle ne l’aurait pas fait. J’ai commencé en lui expliquant que j’avais besoin de me concentrer deux heures pour écrire et c’est en me voyant faire qu’elle a eu envie de tester. La boite est devenue un outil pour nous concentrer. On ne peut pas se limiter au ‘moins d’écrans’, il faut sortir de la pensée du sacrifice et souligner ce que ça engendre de positif. C’est là que ça devient motivant. Si je mets mon smartphone de côté, qu’est-ce que j’ai en plus ? Une efficacité au travail, une qualité relationnelle, l’ancrage dans l’instant présent… Ça me fait penser au prof de musique de ma fille, qui lui expliquait qu’il n’aurait jamais atteint un niveau pareil s’il avait eu un smartphone ado. Je ne crois pas au retour des téléphones à l’ancienne, ça deviendrait invivable de ne plus pouvoir consulter les horaires de train, payer, scanner son billet, etc. En revanche, définir des espaces et des moments où on fait sans, oui. Nous avons passé six mois aux États-Unis avec un environnement beaucoup plus cadrant. L’université où j’enseignais avait une no screen policy et ma fille laissait son smartphone dans une consigne au lycée. Cette marche arrière opérée par le monde scolaire était plutôt rassurante et agréable à vivre. »

► Aide tes parents à décrocher des écrans, Guillemette Faure et Mélody Denturck (Casterman)