Loisirs et culture

Un nouvel album kaléidoscope sur la paternité

Cette rencontre se déroule à la bibliothèque de la Ligue des familles. Dans la pénombre d’une après-midi d’automne qui tire à sa fin et le silence des rayonnages, Hélène Delforge, journaliste et autrice, vient nous parler de son dernier album Papa.

En 2018, vous publiez Maman. On s’attendait à ce que Papa suive dans la foulée, mais c’est Amoureux qui a pointé son nez. Cinq ans plus tard, voici enfin Papa.
Hélène Delforge :
« Les lecteurs, les lectrices et les éditeurs nous ont très vite réclamé Papa, mais je ne me sentais pas prête. Quand Maman est sorti, mon papa est décédé. C’est compliqué d’écrire des récits sur la paternité quand son papa à soi n’est plus là. Et puis, le temps a fait son œuvre. De son côté, Quentin a pris beaucoup de plaisir à dessiner ces portraits de papas. Ce laps de temps m’a aussi permis de me sentir légitime pour parler de paternité. »

Quelles sont ces choses qui vous tenaient à cœur de raconter dans cet album ?
H. D. :
« Le caractère fugace de l’enfance. C’est un peu bateau, mais il y a cette phrase qui me tournait en tête qui dit qu’on a que dix-huit étés à passer avec nos enfants. Le fait de perdre mon père m’a aussi donné à voir l’autre face de la pièce. Nos parents ne sont pas éternels. C’était extrêmement important pour moi d’avoir un texte qui raconte qu’un jour nos parents ne seront plus là. C’est un propos qu’on ne retrouve pas dans Maman. Ce qui est logique puisque ça correspond à mon vécu.
J’avais aussi envie de raconter la force du lien entre un père et sa fille. De sortir du cliché que la connivence est d’office plus forte entre un père et son fils. Mais dans la plupart des textes, l’intention était surtout de montrer la puissance du lien filial, peu importe le genre.
L’album visibilise aussi les papas d’aujourd’hui, coincés entre les modèles hérités du passé et leur désir d’occuper une autre place. Des papas qui font leur part, mais en qui on n’a pas encore assez confiance. »

Votre livre plaide-t-il pour qu’on reconnaisse mieux la place des pères ?
H. D. :
« Oui et non. À titre personnel, c’est clairement un hommage au rôle fondateur qu’a joué le mien. Et on peut extrapoler aux autres papas. Mais je ne voulais pas non plus que l’album présente les pères comme des héros. Notre société reste encore très inégalitaire à l’égard des femmes et ça n’aurait pas été juste.
Le livre plaide plutôt pour qu’on laisse les papas prendre leur place. Qu’on leur fasse confiance, qu’on leur accorde un vrai congé de paternité, qu’ils aient la même possibilité de partir tôt du boulot pour récupérer leurs enfants… Je suis convaincue que la condition des mamans s’améliorera lorsque les papas seront, eux aussi, mieux reconnus dans leur rôle. »

« Je suis convaincue que la condition des mamans s’améliorera lorsque les papas seront, eux aussi, mieux reconnus dans leur rôle »
Hélène Delforge

Journaliste et autrice

 

Le livre présente une série de portraits de papas d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs, quel est le fil rouge qui parcourt l’album ?
H. D. :
« L’inspiration de départ, ce sont les dessins. Quentin dessine et m’envoie sans me dire ce qu’il a en tête. Mon rôle, c’est de raconter ce que le dessin ne dit pas. Les croquis de Papa sont un kaléidoscope de facettes d’une même réalité. Dans mes textes, je raconte des instants, des tranches de vie, des valeurs. À travers le particulier, j’écris sur l’universel. Tous les portraits racontent finalement la même histoire, celle d’un père qui prend soin. Qui accompagne son enfant pour en faire un adulte heureux. C’est vraiment cette idée qui jalonne l’album.
Quand Maman est paru, des lecteurs et lectrices nous ont interpellés en nous demandant pourquoi il y avait aussi peu d’hommes dans ce livre. Avec Papa, j’ai voulu les montrer. Mais finalement, les papas comme les mamans, ce sont avant tout des parents. Et être parent, ce n’est pas une question de genre. »

Si vous deviez épingler trois histoires de l’album, lesquelles seraient-ce ?
H. D. :
« Waw… c’est dur. C’est comme choisir entre ses enfants. J’aime beaucoup celle qui raconte le retour d’un Poilu. Ce papa qui a connu la guerre, les tranchées, les privations, la mort et qui, tout à coup, retrouve son enfant devenu grand. En filigrane, il est aussi question de solidarité dans ce récit. C’est grâce aux autres Poilus de son bataillon qu’il a eu la vie sauve.
Il y a aussi l’histoire du papa qui ne le sera pas. Il a loupé le train de la paternité et se retrouve tonton. Ce dessin aurait pu être interprété sous l’angle de la paternité tardive, mais c’était un sujet dont j’avais moins envie de parler. Ici, il est question de rendez-vous manqué.
Ah, oui, celui-là aussi, qui coïncide bien avec la bibliothèque où on se trouve. Ce dessin qui raconte ce moment incroyable qu’est l’histoire du soir. On voit un papa inventer une histoire à sa fille avec des images de Pinocchio, de Petit Prince et d’autres personnages des livres de Kipling. Avec tous ces ingrédients, il crée une histoire taillée sur mesure pour son enfant. C’est ce que faisait mon père pour moi. J’ai ressenti un vrai plaisir de gosse à raconter ce moment si privilégié pour les enfants comme pour les parents. »

À l’inverse, un dessin vous a-t-il donné du fil à retordre ?
H. D. :
« Le dessin qui m’a posé le plus de difficulté, c’est celui où l’on voit un père râler au cinéma. L’illu était juste inadmissible. Emmener ses enfants au cinéma, c’est le plus grand bonheur qui soit. Il fallait prendre le contrepied. Trouver le motif qui explique son humeur. Je suis assez fière de moi sur ce coup-là. À travers ce papa ronchon, j’ai pu parler des parents séparés. Tous ceux et toutes celles qui vivent cette réalité partagent ce regret de manquer des tranches de la vie de leurs enfants. On les récupère et, tout à coup, ils savent nager ou on les retrouve avec un bobo cicatrisé alors qu’on ne les savait même pas blessés. Tous ces moments où nos enfants existent sans nous et qu’on ne pourra jamais rattraper. Ce papa boude parce que le cinéma lui vole encore un peu de ce temps si précieux. »

BON À SAVOIR

Dans les cartons pour 2024...

Après le trio de Maman, Amoureux et Papa, le duo buche sur un album jeunesse où il sera question de mousquetaires de l’ombre. Une histoire imaginée par Hélène Delforge il y a plus de vingt ans et jouée avec ses enfants.

L’histoire plonge dans un roman de cape et d’épée dans le quartier du Marais à Paris. Une bande de mousquetaires de l’ombre fait ses armes dans une unité spéciale. Cette fois-ci, l’histoire était là, elle a plu à Quentin qui a dessiné les personnages sous forme d’animaux.
Le héros ne le sait pas encore, mais il détient des pouvoirs paranormaux. « On s’est beaucoup amusés à écrire cette histoire jubilatoire à dérouler. Ça faisait longtemps que je la portais en moi, j’ai même eu l’occasion de la jouer en jeu de rôles avec mes enfants. Au fil des improvisations, elle a pris d’autres tournures. Je l’ai racontée à plusieurs reprises, mais mes enfants avaient envie de la partager et moi qu’elle puisse être lue ».
Un album jeunesse destiné aux 8-12 ans que vous pourrez glisser sous le sapin pour Noël prochain.

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