Société
En décembre 2022, plusieurs associations publiaient la Déclaration contre la pauvreté, Les enfants et les familles sont-ils les invisibles des crises et de la crise énergétique ?, dont la Ligue des familles est signataire. Rencontre avec Virginie Timsonet qui sait de quoi elle parle quand il s’agit de précarité familiale.
C’est près du siège historique du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP) qu’on rencontre Virginie Timsonet, dans un espace de coworking voisin. Lors de la première crise du covid, le gouvernement wallon a demandé au RWLP d’intégrer la task force créée suite aux nombreux appels à l’aide au 1718, le numéro des urgences sociales. La mise en place du Projet éducatif particulier (PEP) a également augmenté la charge de travail au RWLP.
Avec les inondations de l’été, c’est le Dispositif d’accompagnement social inondations (DASI) qui a apporté son lot de missions nouvelles. En conséquence, les moyens qui lui ont été alloués ont permis d’engager de nouvelles personnes et les locaux de la rue Marie Henriette, près de la prison de Namur, se sont révélés trop exigus. Des lieux que Virginie Timsonet connaît bien puisqu’elle y travaille depuis douze ans. Avec bonheur. « Mon parcours de vie a été tel que venir travailler au Réseau a été pour moi un souhait. Je n’y suis pas arrivée par hasard ».
Une vie semée d’embûches
La vie que Virginie Timsonet a connue avant son arrivée au Réseau a été tout sauf un long fleuve tranquille. Auparavant, elle a travaillé dans l’Horeca, puis pour l’Agence locale pour l’emploi (ALE) de Namur comme nettoyeuse d’entrées d’immeubles sociaux. « En 2008, déclare-t-elle dans un soupir, une fibromyalgie m’a été diagnostiquée. Après un an de maladie, le médecin de la mutuelle m’a remise au chômage, mais déclarée incapable d’accepter des métiers physiques ».
Virginie Timsonet décide de suivre une formation d’assistante administrative et fait un stage dans ce cadre. « Je voulais servir à quelque chose et j’ai décidé de choisir un stage en lien avec la lutte contre la pauvreté. C’est ainsi qu’à 33 ans, je suis arrivée au RWLP comme stagiaire. Ils ont vite compris que j’étais une militante de cœur, que c’était important pour moi de par mon vécu. À la fin du stage, j’étais très triste. En 2010, je reçois un coup de fil de Christine (ndlr : Christine Mahy, secrétaire générale du RWLP) qui m’annonce qu’un poste à mi-temps s’ouvre. J’ai été engagée comme assistante administrative et, après plusieurs années, est arrivée la fonction de facilitatrice en prévention des inégalités qui consiste à témoigner de mon vécu dans des associations ou des écoles, ou au nom de militant·es vivant la précarité. J’étais vraiment, vraiment heureuse. Ce que je trouve important, c’est qu’en étant au RWLP, je me bats de manière large, pour mes enfants et pour d’autres personnes. Mais je préfèrerais que la détresse des gens n’existe plus et que le gouvernement, les gouvernements, jusqu’à l’Europe, mettent en place des politiques structurelles de lutte contre la pauvreté. Tout le monde y gagnerait ».
Envie de dire non
Dès l’enfance, il était manifeste que Virginie Timsonet devrait se battre pour trouver une place dans la société. « Les familles de mes parents étaient un peu chaotiques, explique-t-elle, il ne fallait jamais montrer ses difficultés, ses disputes. Mes parents se sont mariés alors que les deux familles ne s’entendaient pas. Ils se sont aimés, mais ils ont eu pas mal de difficultés. Aux yeux des autres, on était un peu les barakis, on peut le dire comme ça. Mon papa a eu des accidents de vie, dont la perte brutale d’un frère. Puis il a eu un accident de travail, avec une trépanation qui l’a détruit tant physiquement que psychologiquement. La dégringolade a commencé avec cinq enfants à charge ».
« T’inquiète, maman, un jour, on partira ensemble en vacances quand on travaillera ! »
Vente de la maison, déménagements, locations, expulsions... « C’était la débrouille, se souvient Virginie Timsonet. Je ne l’ai pas accepté, surtout de n’avoir droit à rien, d’être rejetée, alors que, comme enfant, je n’avais rien demandé. J’ai fugué à 12 ans et j’ai souhaité être placée en institution. Ma fugue était peut-être le point de départ de mon militantisme, de mon envie de dire non ».
Maman solo : la même musique
À partir de là, Virginie Timsonet a commencé sa propre vie, comme elle le dit elle-même. « Encore aujourd’hui, je suis une rebelle, je pars vite en cacahuète. Mais, avec l’aide du Réseau, j’ai appris à réfléchir, à prendre sur moi, à m’entourer de vraies amies ».
Aujourd’hui, elle vit seule avec quatre enfants de 8, 17, 20 et 22 ans. Séparée, elle ne touche pas de pensions alimentaires. Seule une sœur l’aidera, notamment en lui prêtant de l’argent pour pouvoir nourrir ses enfants à la fin du mois. « Je me souviens que lors d’une campagne électorale, j’avais reçu une lettre d’un parti proposant de donner nos idées. J’avais téléphoné au numéro gratuit en demandant pourquoi on ne donne pas un statut aux mamans qui sont seules à la maison. Je n’ai jamais eu de retour ».
Considérés à part
Le plus difficile à accepter quand on vit dans la pauvreté, c’est probablement ces rejets qu’ont pu subir ses enfants. Dans la famille, mais aussi à l’école. « Mon fils, en maternelle et en primaire, a été malmené par la directrice, une dame de la garderie et une des enseignantes. Parce que je ne pouvais pas payer la garderie, il devait faire ses devoirs seul dans la cour. La directrice lui a dit un jour qu’il était la pomme pourrie du groupe, alors qu’il était calme et sympa. Une autre fois, elle a téléphoné parce que je n’envoyais pas ma fille au voyage en ski. Même en échelonnant les paiements, je ne pouvais pas me le permettre car il y avait mes autres enfants. Tout le village était au courant. On sent qu’on est considéré à part ».
Aujourd’hui, parvient-elle à terminer le mois en positif ? « J’essaie de gérer. Je ne demande plus d’argent à prêter. On ne mange pas de la viande tous les jours ou on mange la même chose durant plusieurs jours pour éviter le gaspillage. On ne va jamais au restaurant. Mes enfants se paient leurs loisirs grâce à leurs jobs d’étudiant·e. Ils se débrouillent. Avec eux, je ne suis jamais partie en vacances, sauf quatre jours de rêve à Kain, en 2015, offerts par la Fédération des gîtes de Wallonie en collaboration avec le RWLP. Une collègue m’a aussi prêté sa maison cinq jours. C’était super. Mes enfants m’ont dit un jour : ‘T’inquiète, maman, un jour, on partira ensemble quand on travaillera !’. Je suis fière d’eux et de ce qu’ils deviendront, même si c’est compliqué pour les jeunes. La crise du covid en a détruit beaucoup. Ou on les oblige à prendre des métiers en pénurie ou on leur coupe des allocations. J’ai peur pour eux. Seule, avec le loyer d’une maison pour cinq, l’augmentation du coût de la vie et de l’énergie, j’ai à nouveau peur de ne pas pouvoir assumer les factures au quinze du mois. C’est de pire en pire ».
Sous pression
La Ligue des familles a souligné ces derniers mois les risques de burn out parental, une réalité que Virginie Timsonet a connue de près. « Même si mes enfants sont ma priorité, j’ai parfois besoin de m’isoler parce que je suis à bout. Je dois respirer, ne pas penser, ne plus entendre ‘Maman par ci’, ‘Maman par-là’. Eux aussi en ont parfois marre de la situation. C’est toute la famille qui est sous pression, encore plus aujourd’hui avec la crise énergétique. Heureusement, grâce à un suivi psychologique mis en place par la clinique de la douleur à Sainte-Élisabeth à Namur, je peux appeler ma psychologue en cas d’urgence, car j’ai déjà craqué. Quand le médecin de la mutuelle m’avait remis au travail à temps plein, j’avais décidé de partir ». Partir ? Quitter la maison ? « Non, me suicider. Je l’ai vécu comme un apaisement et je ne pensais plus du tout aux enfants. C’est un coup de fil de Christine qui a compris et qui a envoyé quelqu’un à la rescousse. Elle et une collègue m’ont soutenue tout le temps ».
Pour Virginie Timsonet, les gens ignorent ce qu’est réellement un vécu de pauvreté. « Il y a pas mal de choses à faire au niveau de la formation, celle des enseignant·es, mais aussi des politiques, aux réalités de la pauvreté infantile et familiale. Tous les acteurs doivent se rendre compte qu’une situation de pauvreté d’un enfant va le suivre toute sa vie et qu’un enfant pauvre, c’est une famille pauvre. On met des choses en place, puis on les chamboule pour des raisons de rentabilité et c’est l’enfant qui subit le changement ». Qui subit ou réagit. Son jeune fils a ainsi rejoint un groupe de militants du RWLP…
POUR ALLER + LOIN
Côté solutions
Comme dans la Déclaration Les enfants et les familles sont-ils les invisibles des crises et de la crise énergétique ?, Virginie Timsonet voudrait mettre plusieurs points à l’agenda politique, en particulier des mesures structurelles et pas un saupoudrage de coups de pouce ponctuels ou d’actions médiatiques en fonction des crises. Dans l’esprit de la campagne du RWLP Stop au sparadrap qui doit déboucher sur une revendication pour un pack logement-énergie.
- « D’office, relever le seuil de pauvreté »
- « Le repas scolaire gratuit, de qualité, dès la crèche et durant l’obligation scolaire, pour éviter toute stigmatisation »
- « Les déplacements scolaires gratuits »
- « L’accès à un logement de qualité, privé et public, pour les familles »
- « L’accès à la culture et aux sports, en dehors de l’école, car c’est fondamental pour le bien-être de l’enfant. Un cours de danse pour ma petite, c’est impayable »
- « Soutenir plus les familles monoparentales, surtout quand elles ne reçoivent aucune pension alimentaire »
- « Supprimer le statut cohabitant pour lequel l’ONU a condamné la Belgique »
À LIRE AUSSI