Développement de l'enfant
L’invitation au service militaire volontaire adressée par courrier personnel aux 149 000 jeunes de 17 ans en novembre dernier est loin d’être anodine. Plusieurs expert·es l’inscrivent dans l’arsenal de la propagande militaire.
« En lisant cette lettre, j’ai eu l’impression d’une intrusion. Une forme de kidnapping, quelque chose qui contourne l’autorité parentale. Et ce qui m’a particulièrement dérangée, c’est le ton de la lettre. Tout est exagéré. Je me demande s’ils ne l’ont pas écrite avec une intelligence artificielle tant les mots utilisés sont des superlatifs : félicitations, occasion unique, une chance… Il y a une forme de séduction. L’adolescent qui reçoit ça a l’impression d’être choisi ! Dans le cas de mon fils, après l’émulation entre jeunes de son âge, cela a généré de l’angoisse : ‘S’il y a la guerre, est-ce que je vais devoir y aller ?’ m’a-t-il demandé quelques jours plus tard », explique Ariane*, maman de deux jeunes, dont un de 17 ans.
La fenêtre d’Overton
Pour Isabelle Loodts, autrice et historienne, cet appel n’a rien de neutre et ce type de langage s’apparente à de la manipulation. « Tout est fait pour en faire une perspective extraordinaire. Le fait déjà que ce soit payé 2 000€ par mois au moment où l’on durcit les droits d’accès au chômage et ceux de la pension, où l’on met l’enseignement sous pression, où trois jeunes sur dix déclarent souffrir de problèmes de santé mentale… Tout ce contexte compte énormément. Je me suis beaucoup intéressée à la propagande de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, et on peut observer la manière dont on s’adresse à la population lorsqu’on veut qu’elle s’engage davantage dans une politique de guerre, qu’elle suive l’État. On y est très clairement ».
Cette normalisation progressive du réflexe militaire dans les discours politiques interpelle. « Nous sommes en plein dans la fenêtre d’Overton, souligne l’historienne. On normalise le discours, on le rend acceptable, on nous amène à la guerre, on nous y prépare ». Rappelons-le, ce courrier a été envoyé malgré les avis négatifs du Conseil d’État, de l’Autorité de protection des données (APD) et du SPF Intérieur. Dans les faits, le ministère de la Défense a eu accès aux données du Registre national, ce qui n’est pas conforme à l’article 22 de la Constitution. Mais, grâce au projet de loi voté et amendé, dorénavant, ce courrier sera envoyé durant dix ans (avec une révision de la loi dans six ans).
« Les jeunes qui vont foncer sont ceux qui n’ont pas le luxe de réfléchir, des personnes en situation de précarité, pour qui 2 000 € par mois représentent une véritable opportunité pour la famille »
Brouillard sur les responsabilités
Scandalisée par la teneur de ce courrier adressé à son fils, Sophie* aurait préféré un appel général de la société pour réfléchir ensemble à la manière pour chacun·e de se mobiliser.
« Je trouve ça lamentable d’annoncer aux jeunes, avec un discours un peu culpabilisant, de se préparer à un conflit armé. Et s’ils sont assez grands pour s’engager, le minimum, serait de les vouvoyer ! Cette lettre est une publicité mensongère : ce service militaire est vendu comme une opportunité formidable alors que les places sont limitées à 500. Et quand bien même ce serait génial, on ne dit pas à quoi ils s’engagent réellement en contrepartie. »
De fait. Or, ces jeunes s’engagent à rester obligatoirement réserviste durant dix ans. Ce brouillard sur les responsabilités des futures recrues est un point relevé par Samuel Legros, chargé de recherche et de plaidoyer à la CNAPD (Coordination nationale d'action pour la paix et la démocratie). « Le discours est fait autour d’un storytelling sur l’aventure et le dépassement de soi, pas autour du cadre dans lequel ce service militaire est fait et pensé. À l’origine, il s’inscrit dans le cadre de la constitution d’une réserve territoriale pour l’armée. Celle-ci doit trouver 6 600 réservistes d’ici 2029 ».
La loi de programmation militaire adoptée par la Chambre en décembre dernier mentionne même 12 800 réservistes en 2035. « La création du service militaire volontaire est jugée comme cruciale pour cette réserve territoriale, poursuit Samuel Legros. À quoi est-elle destinée ? À toutes les tâches de facilitation de transport de troupes et de matériel sur le territoire de la Belgique, ainsi que la sécurisation du territoire national. Donc, notamment, le projet de déploiement des militaires dans nos rues dans le cadre de la lutte contre la criminalité organisée ».
Le consentement de la population, quant à lui, est favorisé par l’entretien d’une ambiance anxiogène qui amène à croire que la guerre est la solution à nos problèmes (voir notre dossier du mois dernier). « Les déclarations de l’armée, l’imminence de la guerre avec la Russie… On entretient un sentiment d’urgence et de menace. Il y a une forme de surenchère dans le discours sur le péril et la nécessité de s’en remettre corps et âme à l’armée de son pays, jusqu’à imaginer sacrifier ses enfants, explique Samuel Legros. Mais l’objectif premier de toute cette propagande, c’est de pouvoir accompagner la nécessité disruptive de mettre tous les moyens dans le militaire. Le militaire est présenté comme le moyen de réponse aux crises. Pourtant, ce qui menace directement notre existence, ce n’est pas avec des moyens militaires que nous allons les régler ».
Miser sur la précarité
Si les fils de Sophie et d’Ariane n’ont pas pris la peine de s’inscrire à la séance d’information à laquelle ils étaient invités, ils seraient un peu plus de 7 000 sur les 140 000 appelés à l’avoir fait. Près de 2 000 se sont déjà inscrits pour la suite des opérations, à savoir les épreuves de sélection. Pour 500 places à la rentrée 2026.
Ce qui a encore plus scandalisé Sophie dans ce courrier, c’est le public ciblé. « Les jeunes qui vont foncer sont ceux qui n’ont pas le luxe de réfléchir, des personnes en situation de précarité, pour qui 2 000 € par mois représentent une véritable opportunité pour la famille ».
C’est également ce que craignent plusieurs associations de jeunesse, réunies sous la plateforme Service For Peace, qui voient dans la promesse d’un salaire élevé le risque d’exploiter la précarité de jeunes en quête de sens et de stabilité économique. D’autant qu’une autre information manque au courrier, c’est leur changement de statut : comme ils percevront un salaire, leurs parents perdront les allocations familiales. « Ce sont toujours les plus jeunes et les plus démunis qui payent le prix de la guerre », rappelle Isabelle Loodts.
Un service citoyen raboté
Au-delà de l’opération de communication et du manque de considération de la jeunesse et de ses préoccupations, l’autre point qui devrait mériter notre attention, c’est « le glissement de la définition du bien commun », souligné par Lionel Rubin, directeur adjoint de la Cellule étude et stratégie du CAL (Centre d’action laïque).
« Il y avait un service citoyen volontaire qui vise le bien-être collectif et l’intérêt général de tous les citoyens, au-delà de l’intérêt privé. Car il s’agit d’être en contact avec le tissu solidaire, le tissu associatif. Là, on passe à une vision du bien commun qui est avant tout militaire. Il y a donc une forme de glissement, un changement dont on considère le bien commun et auquel on sensibilise les jeunes. »
Pour rappel, le gouvernement flamand a introduit un recours auprès de la cour constitutionnelle pour faire annuler la loi du 8 mai 2024 qui octroyait un budget structurel de 7,5 millions d’€ pour un service citoyen fédéral. Il a obtenu gain de cause. Le service citoyen volontaire existe toujours, mais dans sa version régionale. Et son budget a été sérieusement raboté à 1,5 million d’€.
« Ce qui est pathétique, c’est que l’architecture institutionnelle belge n’a pas permis d’accoucher d’un dispositif politique de mobilisation de la jeunesse, nommé service civil/service citoyen, explique François Ronveaux, directeur de la Plateforme du service citoyen. Il s’agit d’offrir la possibilité à ces jeunes de s’engager pour la société, mais pas uniquement de façon militaire. Car il y a différents moyens de vivre sa citoyenneté. »
Selon le directeur, le service citoyen permet d’acquérir plus de confiance en soi, d’expérimenter le monde dans un cadre structuré, de découvrir la mixité sociale dans un cadre bienveillant et, enfin, d’aborder la vie active de façon plus sereine.
Développer leur sens critique
À l’heure où le gouvernement Arizona détricote le tissu social et solidaire et ne répond aux préoccupations de la jeunesse que par la militarisation, d’où l’importance, en tant que parent, de donner aux jeunes les outils pour développer leur esprit critique. Afin qu’ils puissent prendre des décisions en connaissance de cause. Car « le péril le plus important, nous devons l’affronter avec tous les autres pays de la planète, rappelle Samuel Legros. La militarisation éloigne un peu plus les acteurs qui doivent se rassembler pour traiter des enjeux mondiaux ». Ensemble, c’est tout.
* Les prénoms ont été modifiés
À LIRE
- Principes élémentaires de propagande de guerre. Utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède… d’Anne Morelli (Aden).
- L’inquiétant projet Arizona de normalisation des militaires dans nos rues de Samuel Legros (CNAPD)
- Quand la Défense drague la jeunesse de Jennifer Lemaire et Olivier Hustin (Ligue des droits humains)
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