Développement de l'enfant
Les propos racistes font plus que jamais partie du discours ambiant. Face à cette réalité, des acteurs du tissu associatif verviétois se mobilisent. Immersion dans un escape game au cœur du sujet.
« On ne peut pas accueillir tout le monde », « Les étrangers prennent notre travail », « Ces gens profitent du système »… autant de phrases qu’on peut entendre un peu partout. « Le racisme est banalisé. Les propos populistes, homophobes, racistes circulent librement et se propagent davantage aujourd’hui avec les réseaux sociaux. Les jeunes y sont particulièrement exposés », constate Justine Hardy, chargée de projets au CRVI (Centre régional de Verviers pour l’intégration).
Cette réalité, l’association verviétoise tente de la combattre avec d’autres acteurs locaux. Dans cette perspective, ils ont créé un festival interculturalité. Pour cette 12e édition, l’escape game est l’outil tout choisi : il plonge le public dans la thématique d’une manière à la fois participative et ludique. Le Ligueur s’est invité à une animation scolaire.
Un jeudi de fin mars, 9h30, une vingtaine d’adolescents de 4e secondaire – que des garçons – sont amassés à l’entrée de la salle du 1er étage de l’association verviétoise ARC (Actions et recherches sociales et culturelles). Pulls à capuche, jeans, baskets, vêtements de travail et chaussures de sécurité, les « électro-méca » adoptent le même code vestimentaire. Le tout décliné en noir, gris ou blanc.
De l’autre côté de la porte, Virginie, coordinatrice de l’association La belle diversité, et Amine, coordinateur du service culturel et éducation permanente à l’ARC, achèvent les derniers préparatifs. La porte s’ouvre. Animateur et animatrice donnent le ton avec leur masque à gaz et leur combinaison. Amine en rajoute une couche et arrose symboliquement tous les élèves avec son pulvérisateur. « Bienvenus dans l’escape game ‘Décryptez les pièges de l’extrême droite’, organisé dans le cadre du festival interculturalité », annonce-t-il.
Une vidéo se lance, un robot met en contexte : « L’air est devenu irrespirable, les idées d’extrême droite se propagent, vous avez 120 minutes pour les déminer. Défi accepté ? ». Amusés, les élèves acquiescent. Virginie verrouille la porte avec un cadenas et glisse la clé dans un cryptex, coffre-fort portable qui s’ouvre à l’aide d’un code secret. La tension monte d’un cran. « Eh, j’suis claustro », plaisante un élève, mi-amusé, mi-embarrassé. Pas le temps de tergiverser, le temps est compté. Le groupe dispose de 120 minutes pour résoudre six défis et collecter les lettres du code secret.
Admissible – inadmissible : une réalité en mouvement
District 1. Les élèves se répartissent en quatre groupes autour des tables garnies d’un même visuel. Une quarantaine d’images se côtoient et forment un patchwork inattendu. Photos d’archives, dessins de presse, portraits de décideurs et décideuses politiques ou gros plan d’objets. On y reconnait Hitler, un colibri, Marine Le Pen, Greta Thunberg ou encore le fameux pantin de bois Pinocchio. Une bande-son défile. On y entend le discours d’une militante syndicaliste.
Les élèves ont capté, il faut associer un numéro à une image. C’est parti ! Pour obtenir la première lettre du code secret, le groupe doit expliquer le concept de « fenêtre d’Overton ». Ça tâtonne un peu, d’autres élèves viennent à leur rescousse. Les animateurs valident. La fenêtre d’Overton fixe le cadre de ce qui est acceptable ou non. Au fil du temps, elle se déplace à gauche, à droite, s’ouvre ou se referme. Virginie joint l’exemple à la parole. « Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il était inimaginable de faire le salut nazi, c’est pourtant ce qu’a fait Elon Musk récemment face aux médias. Un geste calculé qui participe à déplacer la fenêtre d’Overton ».
District 2. Même disposition en quatre sous-groupes, autour de valises cette fois. Les élèves rentrent dans le parcours migratoire de quatre réfugié·es. Ils et elles s’appellent Rosa, Mariam, Ahmed ou Oussou, tou·tes ont quitté leur terre natale en quête d’une vie meilleure. Les élèves ouvrent les valises, découvrent lettres et objets. La force des récits ? Leur authenticité. Quelle vie peut espérer Rosa sous l’ère de Mussolini ? Et Ahmed exploité dans une mine, tout comme le coltan, ressource naturelle de son pays d’origine. L’homme prend la mer au péril de sa vie.
À la lecture des lettres, les élèves gardent le silence. L’air grave sur leur visage témoigne de la dimension tragique des destins dévoilés. Les élèves doivent préciser ce que signifie le terme « réfugiés » et estimer quelle part de la population ils représentent en Europe pour obtenir la deuxième lettre du code. Défi remporté.
La thématique colle parfaitement avec le programme d’histoire enseigné en classe. Madame Crustin participe pour la troisième fois avec une classe : « J’enseigne depuis vingt-six ans dans une école où la population est très mixte. Avec cette animation, j’espère mieux outiller les élèves d’origine étrangère pour qu’ils puissent se construire un argumentaire face aux remarques racistes ».
Derrière les discours, des actes
District 3. Les élèves sont à présent confrontés aux mesures politiques prises par les partis d’extrême droite lorsqu’ils sont au pouvoir. Attaque contre le droit à l’avortement, déforestation, intimidations, choix des manuels scolaires ou des livres en bibliothèque, atteinte à l’indépendance de la Justice, suppression des subventions au secteur associatif, censure... Les élèves décrochent la troisième lettre en citant des noms de personnalités issues de ce courant.
Place ensuite au multimédia pour un focus sur la Belgique avec le Vlaams Belang. Pour décrocher une nouvelle lettre, les élèves doivent identifier ses cibles. On reprend de la hauteur avec des mots fléchés. « La haine de l’autre s’affiche de plus en plus librement », résume Amine, et « Tout est fait pour affaiblir le contre-pouvoir », ajoute Virginie. Heureusement, il y a le cordon sanitaire en Belgique, mais ailleurs, le tableau est plus sombre : coupes budgétaires pour les universités américaines par le gouvernement Trump, attaques contre la liberté de la presse dans de nombreux pays…
Le groupe dispose à présent des six lettres pour former le code secret, qui est aussi la réponse à la dernière question : que peut-on faire contre l’extrême droite ? Les élèves s’agglutinent, têtes penchées, visages concentrés. Quelques secondes à peine et un élève s’exclame « Lutter. C’est lutter, le mot. » Bingo. Le cryptex s’ouvre et libère la clé. Mission accomplie.
Virginie et Amine invitent encore les élèves à détailler les différentes options pour lutter. S’informer, exercer son droit à manifester et voter, se mobiliser, s’organiser, faire de la désobéissance civile… Les pistes ne manquent pas.
« C’est une belle démonstration de ce qui peut arriver si l’extrême droite passe au pouvoir, conclut Maxime, un des participants. Ce qui m’a marqué, c’est la vidéo mensongère générée par l’IA où on voit un professeur en pleurs maltraité par des élèves d’origine arabe. En décodant ici, on voit que c’est truqué, que la main du prof traverse la farde et qu’il y a des éléments incohérents. Mais, seul face à son écran, on peut facilement tomber dans le panneau. Ce genre d’animation peut ouvrir les yeux à certaines personnes. »
Justine Hardy du CRVI poursuit en remarquant que « le climat délétère est propice à cibler des boucs émissaires ». C’est pourquoi les acteurs verviétois se sont rassemblés pour prendre le contrepied et créer une programmation qui ouvre les mentalités. Repas, concert, théâtre, marche, arpentage, conférence, quelle que soit l’activité, elle sert un même objectif : promouvoir l’interculturalité et lutter contre le racisme.
« Pour certains, ça percole tout de suite, pour d’autres pas. Dans tous les cas, on veut croire qu’on a ouvert un champ de possibles. On espère toujours qu’à un moment de leur vie, les personnes qui ont participé à nos activités se disent : ils avaient raison », conclut Justine Hardy.
EN SAVOIR +
- L’escape game « Décrypter les pièges de l’extrême droite » est un outil développé par la cellule diversité de la CSC.
- Pour les élèves de 10 à 14 ans, le CRVI a développé un jeu d’enquête coopératif : Nom de code : migrations. Il retrace l’histoire de la migration, le passé colonial, les récits de migrant·es et lutte contre les stéréotypes racistes. Pour les élèves du secondaire, le CRVI propose l’outil « Vermine et pot de beurre » qui sert les mêmes objectifs.
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