Société
Il y a près de dix ans, Yves Kengen, directeur des publications au Centre d’Action Laïque (CAL) et journaliste tout terrain, s’est lancé dans un manifeste consacré à sa grande passion : l’école. Aujourd’hui, dans Les cahiers au feu, le théoricien rédige un plaidoyer pour un programme scolaire en phase avec une société humaniste, coopérante et fraternelle.
Dans votre ouvrage, vous défendez l’idée que l’éducation à l’école se fait de façon hyper compétitive. Compétitivité qui se reproduit par imitation. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Yves Kengen : « La compétition a cela de pratique qu’elle fait survivre tout un tas d’acquis. Cette culture prédispose au monde marchand. Quoi de plus normal. Le marché détient le pouvoir. La politique lui a laissé les clés. L’école répercute. Cette dernière est un instrument qui sert à classer, à fabriquer des petits soldats qui s’intégreront dans le monde du travail, sans libre arbitre, ni recul. L’école a toujours poursuivi un idéal : celui de la formation de l’autre et de la liberté de pensée. Si elle ne répond plus à cela, qu’elle est un simple rouage du marché, elle ne survivra pas. »Vous observez également que l’école fait la promotion d’une certaine imagerie guerrière, raccord avec l’actualité internationale et tout à fait compatible avec le marché…
Y. K. : « Il y a quelque chose de sinistre, en effet. Non seulement l’école valide, mais véhicule un modèle guerrier. L’Histoire n’y est enseignée que par ce prisme. Sans trop s’attarder sur l’importance de la culture et en annihilant toute forme de perspective et de construction humaniste. Même si certains profs tentent d’aller au-delà de la simple matière, cela reste exceptionnel. Les programmes sont les mêmes depuis plus de soixante ans. Il serait peut-être temps d’envisager d’enseigner différemment. »
Vous consacrez un passage de votre livre à ce que vous estimez être un tabou à l’école : la pauvreté. Ce qui est aussi inédit que pertinent. Mais comment l’évoquer en cours ?
Y. K. : « Étudier l’idée de personnes économiquement fortes, peu sensibles au sort de populations économiquement faibles, mettre cette perspective en débat, en classe, pourrait être intéressant. Peut-être serait-ce l’occasion de tordre le cou à plusieurs atavismes bien ancrés ? Peut-être que l’on ostraciserait moins. Que l’on ferait reculer la ségrégation scolaire. Ce serait aussi l’occasion de mesurer à quel point nous sommes loin du projet harmonieux de notre société et qu’on lui préfère une certaine forme de compétition. C’est aussi l’idée de mettre en avant que l’école ne doit pas qu’enseigner. Elle peut ouvrir la discussion, apprendre aux élèves à penser. En cela, tous les mouvements éducatifs sont essentiels, ils sont les rouages d’une école plus égalitaire. »
« Il est temps de changer la Constitution, de sortir de l’idée d’une école à plusieurs vitesses »
Le veut-on réellement ?
Y. K. : « Pour y répondre, il faut s’attaquer courageusement à la question des réseaux de l’enseignement. Est-ce que le principe d’une école privée est en phase avec une société harmonieuse ? À mon sens, non. Pourquoi pas supprimer le réseau libre pour ne se concentrer que sur une seule et même école ? Il est temps de changer la Constitution, de sortir de l’idée d’une école à plusieurs vitesses. Et encore plus de polariser politiquement l’école. Le sujet doit dépasser les clivages droite/gauche, laïques/religieux, pauvres/riches. Ça n’a plus de sens. Le Pacte scolaire date de 1958, il est temps de passer à autre chose. »
Pourquoi le moindre changement est si difficile ?
Y. K. : « Parce que les résistances sont terribles. Elles sont multiples. Revoir les manuels, adapter les matières aux outils et à la façon dont les jeunes s’informent aujourd’hui, cela semble impensable. Ça bloque de tous les côtés, les gens sont allergiques au changement. On ne veut pas toucher à la base sur laquelle tout s’est érigé. Combien de parents qui nous lisent veulent calquer les modes d’apprentissage de leurs enfants sur les leurs. En matière éducative, il y a la peur de l’inconnu et de ce que ça peut engendrer. La peur du déclassement, aussi. Nous ne mesurons pas suffisamment tout ce qu’une éducation moins compétitive et plus collaborative pourrait engranger comme bénéfices. »
Comment les parents peuvent appuyer ces changements ?
Y. K. : « Il faut surtout faire sans eux ! (Rires) Plus sérieusement, il est important d’y aller par étape. Collectivement. Dans les associations de parents, en faisant comprendre aux un·es et aux autres que ces changements sont mieux pour tout le monde. Pour les enfants d’abord. Leur permettre de travailler le libre arbitre est bénéfique à toutes et à tous. Cela permet de forger les bases d’une société qui pense à autre chose qu’à la marchandisation des valeurs. »
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