Développement de l'enfant

À Liège, un label Horeca favorable à l'allaitement

Biberonner ou allaiter partout, c'est évident, mais pourquoi fleurissent des espaces labellisés dits « favorables » ? Pourraient-ils entraver l'allaitement dans l'espace public ou serait-ce le contraire ? Et que proposent ces lieux ? Réponses avec le nouveau projet liégeois « C'est pas la mère à boire ».

Assise sur les marches d'un train bondé reliant Bruxelles à Liège, Laura Goffart tente d’allaiter son bébé de 3 mois, dans l'indifférence des passagers et passagères qui l'enjambent et du regard désapprobateur de la contrôleuse. La photo et l'histoire de cette scène ont fait le tour des réseaux sociaux à l'été 2022. Au-delà du malaise vécu, c'est l’agressivité des commentaires sur le web qui ont heurté Laura.
« D'une violence extrême, nous raconte-t-elle. ‘Vous cherchez à vous exhiber’ ; ‘Les mamans qui allaitent, ça sent mauvais’ ; ‘Vous n'avez qu'à rester chez vous’... Quelques semaines plus tard, une autre maman se faisait sortir d'un restaurant de la Médiacité à Liège, car elle allaitait... »
Il n'en fallait pas plus à Laura Goffart, maman mais aussi conseillère communale à Liège, pour relancer le débat sur « la question de la place des mères et des enfants dans l'espace public et espaces communs ». Et si les pouvoirs locaux ne l'ont pas suivie directement dans son idée d'autocollant « Allaitement et enfant friendly » pour l'Horeca, sa mésaventure et celles de tant d'autres ont fait écho au Planning familial Infor-Femmes Liège.

« À nous la rue », ça passe aussi par l'allaitement

Lancé en février dernier à Liège, « C'est pas la mère à boire » est le nouveau label légitimant l'allaitement et le biberonnage dans l'espace public. Il s'affiche petit à petit sur les vitrines de cafés et de restaurants, bientôt cartographiés pour être mieux repérés. Le projet est subsidié par l'Institut pour l'égalité des femmes et des hommes dans le cadre de l'appel à projets « À nous la rue » visant à visibiliser les femmes dans l'espace public.

« Nous sommes partis du constat que quand les jeunes parents restent reclus dans l'espace privé, on ne sort plus aussi spontanément avec un bébé, analyse Manon Lengler, chargée de projets chez Infor-Femmes Liège et anthropologue. Le fait de pouvoir identifier des lieux socioculturels accueillants et confortables facilite potentiellement la sortie de l'espace privé pour les parents dans ces moments de fragilité et de vulnérabilité. Et plus largement, l'isolement est l'une des raisons pour lesquelles le post-partum peut être mal vécu. Les mères doivent avoir le choix d'investir l'espace public. »

Pour rappel, l’allaitement est autorisé partout et tout le temps, c’est même inscrit dans la loi depuis 2020

Mais qu'y a-t-il de si spécial dans ces établissements ? Ceux-ci adhèrent à une charte et respectent des critères concrets : proposer un verre d'eau gratuit, mettre à disposition un coussin d'allaitement, faciliter la circulation d'une poussette... Outre l'aspect matériel, c'est un état d'esprit et des valeurs qui sont adoptés avec le label. « C'est l'idée de respecter le mode d'alimentation choisi, dans un environnement chaleureux, sécurisant et sans jugement. Ça sous-entend que le personnel est sensibilisé et veillera à intervenir en cas de commentaires déplacés ou agressifs de la part d'un autre client, qui sera alors invité à se remettre en question ».

Biberon et co-parent inclus !

Avec son logo unissant un sein à un biberon perlant de lait, « C'est pas la mère à boire » se distingue par son inclusivité. Celle de la liberté du choix de l'alimentation. « Ni pro-allaitement ni pro-biberon, le label est ‘pro-choix’. S’il n'incluait que l'allaitement, on exclurait l'autre parent et on pourrait fragiliser les femmes dans cette inégalité... ». Avec le biberonnage, le projet rappelle aussi que nourrir son enfant n'est pas qu'une question féminine. Cette inclusivité des genres invite donc l'Horeca à placer une table à langer dans un espace accessible aux pères, et pas uniquement dans des toilettes au pictogramme de femme.
Voilà des petits détails qui font la différence, et qui, finalement, ont été bien accueillis par les responsables des établissements. « Ils ne se rendaient pas compte de la réalité  vécue par les parents. Et ce projet ne les divise pas, il est même fédérateur », se réjouit Manon Lengler quelques semaines après le lancement. Maman « tire-allaitante », Caroline Tillieux s'en réjouit également. « Mes bébés n'ont jamais réussi à prendre le sein et je tire donc mon lait plusieurs fois par jour pour le leur donner ensuite au biberon. Il n'y a pas d'espace prévu pour ce type d'allaitement dans les lieux publics. Quelle bonne surprise, donc, quand je suis allée manger avec des copines au Tea Late à Liège : les serveuses m'ont installé un petit coin confortable, avec accès à une prise et au frigo du restaurant. Une m'a apporté un verre d'eau, offert par la maison. Une autre est simplement venue me féliciter de ce que je faisais pour mon bébé. J'ai pu avoir accès à l'évier pour tout laver et elles m'ont même rappelé de reprendre mes petites bouteilles de lait quand je suis partie. Je pense qu'aucune de ces jeunes filles n'était maman et, pourtant, je n'ai jamais été aussi bien accueillie ! ».
Pour Caroline, un label devrait encourager les mamans à oser demander ces petits services. « Finalement, c'est plus la peur de demander qui freine qu'une réelle hostilité de la part des restaurateurs. De leur côté, ces derniers ne doivent pas craindre que les mamans viennent avec des demandes démesurées, les besoins restent très basiques ! ».

En tous lieux : « un défi sociétal »

Mais la crainte de voir ces espaces « ghettoïser » l'allaitement, les mamans et leurs bébés surgit parfois dans la critique de ces nouveaux labels. Faut-il le rappeler, l'allaitement est autorisé partout et tout le temps. La pratique a même intégré en 2020 la loi pour lutter contre la discrimination entre hommes et femmes.
« Cela veut dire qu'une remarque déplacée ou, pire, une interdiction d'allaiter peut être signalée, précise la députée fédérale Ecolo, Séverine de Laveleye, qui a participé à la rédaction de cet amendement.  C'est une chose de savoir qu'on a le droit, c'en est une autre de se sentir en confiance. Le défi sociétal est là ! Qu'un établissement Horeca affirme son soutien, c'est chouette, mais il ne faut pas de facto laisser entendre à la société qu'un lieu est mieux qu'un autre. Une place communale, une église, un transport en commun doivent tout autant y être adaptés, il faut continuer à le dire. Mais il est vrai que des lieux plus inclusifs peuvent être plus confortables pour certaines femmes, et notamment au début de l'allaitement. Hygiéniques aussi, pour ne pas devoir tirer son lait dans les toilettes. C'est le confort des femmes qui compte et non le confort des autres. »

LE POINT DE VUE

« L'apparition de labels est interpellant »

  • Vanessa Wittvrouw, consultante en lactation : « A priori, je trouve ça dommage d'en arriver là. Mais vu les témoignages sur l'agressivité ambiante, le concept peut être rassurant pour certains parents. Car le sentiment de bien-être doit favoriser l'hormone de transmission du lait, l’ocytocine. Pour leurs premières sorties, je recommande aux mamans de repérer ce qui leur fait du bien, d'emporter une mignonnette de chocolat, de choisir un espace de confiance. Les astuces pour être à l'aise ne manquent pas, comme porter des vêtements conçus pour l'allaitement. En réalité, la société manque de voir des mamans allaiter partout. Nous sommes des mammifères, après tout, c'est naturel. C'est en voyant d'autres faire que les mamans seront plus à l'aise. C'est de la transmission. »
  • Maman de la petite Nell, Bérénice est du même avis que la professionnelle : « En voyage en Espagne, des inconnues venaient me faire la papote, l'air de rien, pendant que j'allaitais à la terrasse d'un café. Sans chercher à savoir si ça me gênait. C'était spontané. Comme si je n'étais pas en train d'allaiter, en fait. En Belgique, j'ai l'impression qu'on cherche à m'isoler du regard et du groupe durant ce laps de temps ».

ET APRÈS…

Un label voué... à disparaître

« Au bout du compte, notre objectif est de ne plus avoir besoin de ces labels, assure Manon Lengler du planning familial Infor-Femmes Liège. Mais on doit labelliser, car nous sommes dans une période de transition vers un espace public où on ne se posera plus la question. Dans toute lutte, il faut nommer et visibiliser la question, mettre des choses en place. Les aménagements seront prévus et ce sera rentré dans les pratiques. »

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