Loisirs et culture
Romaniste, jouteuse, comédienne : Christelle Delbrouck a pris les chemins de traverse pour, aujourd’hui, tracer sa route auprès des paysannes.
Christelle Delbrouck nous reçoit dans son jardin à Gembloux. Ce bout de terrain, c’est son port d’attache à elle. Elle s’y sent tellement bien qu’elle y a installé son bureau. Pour écrire, créer, s’inspirer, Christelle Delbrouck se met au vert. Salopette en jeans, tasse de café et teint hâlé, la comédienne rentre tout juste de tournée. Un mois, de ferme en ferme, auprès des femmes paysannes.
Christelle Delbrouck n’a pas seulement pris des couleurs, elle rentre chamboulée. « Ce projet est venu me chercher dans mon identité profonde. À l’unif, au Conservatoire, je me suis toujours sentie en décalage, ma condition de rurale me rattrapait et ça m’énervait. »
Originaire de la province de Luxembourg, Christelle Delbrouck se souvient d’une enfance ballottée. Treize déménagements en dix-huit ans, ça laisse peu d’occasions pour s’attacher. En primaire, Christelle Delbrouck est la cible de moqueries. En secondaire, l’ado teste le rire et ça fait mouche. La cible se mue en clown et l’humour se fait outil pour la vie. Pour encaisser les coups durs, aussi, comme le décès de son père à ses 14 ans.
Trouver et prendre sa place
À 18 ans, Christelle Delbrouck débarque à Louvain-la-Neuve pour étudier les romanes. C’est là qu’elle découvre, par hasard, l’improvisation. « Pour le même prix, j’aurais pu devenir bénévole Amnesty », ironise la jouteuse. Une rencontre fortuite, mais déterminante. « On cherchait des filles pour compléter l’équipe, je ressemblais plutôt à un gros garçon, mais j’ai trouvé ma place et j’ai décidé de la prendre ».
Sur les planches, Christelle Delbrouck cartonne et se fait un nom. Elle décroche même des titres. Championne de Belgique, championne du monde. L’Ardennaise prend du galon. Son diplôme de romanes en poche, elle donne cours le jour et enchaine les spectacles le soir. Un rythme effréné.
Des gens du métier la poussent alors à s’inscrire au Conservatoire. « Issue d’un milieu ouvrier précaire, jamais je n’aurai pensé devenir comédienne. Pour moi, ce n’était même pas un métier ».
Au Conservatoire aussi, Christelle Delbrouck se sent en décalage. Il faudrait gommer cet accent. On lui fait comprendre qu’elle n’a pas le physique de l’emploi. Heureusement, il y en a aussi pour croire en elle. Elle élargit son répertoire et passe comédienne professionnelle.
Dans les théâtres pompeux, Christelle Delbrouck ne se sent pas à sa place. Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est quand la culture crée du lien. C’est ce qu’elle essaye de faire avec le projet Binette et Déméter. Mains dans la terre, entre deux planches, l’artiste renoue avec ses racines rurales et affirme son attachement au vivant. Elle ne peut pas en dire autant de l’espèce humaine.
« On est la seule espèce qui œuvre à sa propre autodestruction, même les parasites ne font pas ça. Dans notre espèce, les mâles tuent les femelles. J’ai un vrai problème avec mon espèce, ça fait même partie des raisons pour lesquelles j’ai décidé de ne pas avoir d’enfant. »
À partir de ses 17 ans, Christelle Delbrouck travaille chaque été auprès d’enfants placés en institution. Des enfants cabossés au propre comme au figuré. « Je me souviens d’un gamin de 5 ans brûlé sur une taque de cuisson, le crâne déformé par un coup de massue. Et cet autre balaise qui se décomposait au point de s’uriner dessus quand il voyait son père ». Au contact de ces enfants abimés par la vie, Christelle Delbrouck se dit qu’elle ne veut pas devenir mère. Elle a trop peur d’en briser un de plus.
Il y a douze ans, en rencontrant Marc, Christelle Delbrouck est devenue belle-mère et s’en trouve très bien. À l’époque, elle sort d’une relation compliquée et ne veut pas s’attacher. Mais c’est sans compter sur Lucas. Du haut de ses 7 ans, le petiot sait y faire pour l’apprivoiser. « Tu restes avec nous, ce soir ? Papa est plus heureux quand t’es là ». Bam, la voilà propulsée dans la famille. « C’est lui qui a rendu tout facile, je ne me suis jamais sentie de trop, il m’a tout de suite fait une place ».
Lier culture et agriculture
À presque 50 ans, la comédienne a déjà bien bourlingué. Aujourd’hui, c’est aux femmes paysannes qu’elle a envie de prêter sa plume et son sens affuté de la répartie. Relier culture et agriculture. Faire se rejoindre planche de scène et planche maraichère. Visibiliser et rendre hommage à celles qui remplissent nos assiettes. En début d’année, Christelle Delbrouck a publié Ce qui les meut. Paysannes : ongles sales et cœur gros. Comme pour l’improvisation, les rencontres avec les femmes paysannes ont été déterminantes : « Elles sont venues me chercher parce que c’est là que je dois être ».
À travers sa plume ou sa prose, elle rend grâce à ces femmes qui nourrissent le monde sans chercher à le conquérir, ni à l’entraver. « Ni les corps, ni les sols ne sont des territoires de conquête », scande la Gembloutoise.
À l’image du mouvement paysan Via Campesina, elle en a fait son mantra. « Les visites domiciliaires, la surexploitation des terres, la coupe dans les retraites, on court à notre perte. J’ai l’impression qu’on est arrivé au bout de quelque chose et que ces femmes détiennent une partie de la solution. Elles peuvent nous montrer le chemin pour mieux vivre en harmonie avec le vivant ».
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