Crèche et école
ÉDITO
Début de cette année, la ministre française de l’Éducation nationale, Élisabeth Borne, avait amené l’idée d’une orientation professionnelle précoce dans le cursus scolaire. L’ancienne Première ministre estimant que les enfants devaient se préparer « très jeunes, presque depuis la maternelle, à réfléchir à la façon dont ils se projettent dans une formation et un métier ». Devant la levée de boucliers, elle s’était rétractée. Son cabinet allant jusqu’à « retraduire » ses propos sur BFMTV : « Ce qu’elle voulait dire, c’est que l’Éducation nationale doit donner confiance aux plus jeunes et qu’aucun d’entre eux ne doit se fermer des portes ». Pas vraiment la même chose.
À l’époque, une émission de télé s’était amusée à interroger des enfants de maternelle pour voir ce qu’ils et elles voulaient faire comme métier plus tard. Les réponses étaient succulentes. Allant de la fée au chevalier, de la princesse au cow-boy en passant par Spiderman. Sans surprise, on attend encore la création d’un master en chevalerie, d’un centre de formation en têtes couronnées ou d’une succursale francophone de l’École des Sorciers de Poudlard.
Les dangers de l'école utilitariste
Au-delà de cette digression humoristique, la réflexion d’Élisabeth Borne n’en restait pas moins le point de vue extrême d’une certaine vision utilitariste de l’école, de plus en plus répandue. Les enfants, dans ce schéma, doivent fréquenter des établissements scolaires pour apprendre un métier, rejoindre le marché du travail, augmenter le produit intérieur brut du pays, répondre aux besoins des grandes entreprises et multinationales en quête de travailleurs et travailleuses formaté·es.
En Belgique, certains partis politiques n’hésitent pas à vanter les avantages d’une arrivée précoce sur le marché du travail. Pensez ! Si vous commencez à bosser à 18 ans, que vous avez 42 ans de carrière, vous pourrez bénéficier d’une pension à 60 ans. La belle affaire ! Il n’est pas question, ici, de nier la souffrance de certains enfants dans l’univers scolaire. Pour eux, pour elles, la possibilité d’une arrivée rapide sur le marché du travail peut être source de délivrance et d’épanouissement. Mais se focaliser sur l’école en tant que simple fabrique de travailleurs et travailleuses est une erreur. Il y a aussi toute une dimension citoyenne à prendre en compte. L’école n’est pas uniquement là pour fournir des engrenages calibrés à la machine économique, elle est aussi là pour faire réfléchir, pour révéler des talents nouveaux ou cachés, pour favoriser l’autonomie, l’esprit critique, la créativité. Et cela demande parfois du temps. Des errances. Des échecs à dépasser.
L'école des inégalités reproduites
Dans notre dossier de rentrée, nous abordons cette irrésistible ascension d’une certaine vision limitative de l’école. Qui n’est pas sans conséquences sociales. Nous évoquerons plus loin une analyse de la FAPEO, la Fédération des parents et des associations de parents de l’enseignement officiel. Les craintes se projettent dans le futur. On va vers quoi ? « On va vers un système qui oublie que l’école est un levier d’émancipation, vers une école qui redevient un outil de reproduction sociale, avec des filières de relégation, des murs entre enfants favorisés et défavorisés. On va vers une école où le décrochage devient une fatalité gérée par des chiffres, où le soutien est privatisé, où le droit à l’éducation se mue en parcours du combattant ».
Allez, haut les cœurs ! Et bons retours aux fées, princesses, spiderman et autres cow-boys dans les cours de récré. En dépit des apparences, l’avenir leur appartient !