Développement de l'enfant
Quand on parle des ados, le mot « crise » a quasiment 100% de chances de venir dans la conversation. Une réalité ? On en parle tout en nuances avec le psychologue Maurice Johnson-Kanyonga, qui les rencontre au quotidien.
Crise, nom féminin, du latin médiéval crisis (manifestation grave d’une maladie), tiré du grec krisis (jugement) : brusque accès, forte manifestation d'un sentiment, d'un état d'esprit. Transposée à l’adolescence, la crise est mise à toutes les sauces. Des résultats scolaires qui baissent ? Crise d’adolescence ! Un changement de comportement ? Crise d’adolescence ! De nouvelles envies, de nouvelles fréquentations ? Crise d’adolescence ! Et sur la majorité des lèvres des parents, cette crise d’adolescence revient encore et encore.
Maurice Johnson-Kanyonga : « Ce mot est devenu très stéréotypé, utilisé à tort et à travers. Le concept est finalement assez récent à l’échelle du temps, puisqu’il y a encore quelques décennies l’adolescence n’existait pas en tant que telle. On passait sans transition d’enfant à adulte via le travail. La société a évolué, les jeunes sont allés plus longtemps à l’école et on a vu apparaître cette période chez les 13-19 ans. C’est très clairement une période de changement, de transition, avec des marqueurs qu’on pourrait qualifier de classiques : les règles, la transformation physique, la maturité… On a souvent une vision tronquée de cette période, notamment parce que les médias vont interroger des professionnel·les de la santé mentale à propos des ados. Évidemment, celles et ceux que nous voyons sont des ados en crise. Ils et elles viennent nous voir pour cela. Mais la très grande majorité des ados sont des jeunes qui vont plutôt bien, qui n’ont pas de comportements ou de souffrances qu’on pourrait assimiler à une crise. »
Qu’est-ce qui fait que les parents parlent quasi systématiquement de cette « crise » quand ils parlent de leur ado ?
M. J.-K. : « Il n’y a pas de schéma type auquel se rattacher quand l’ado est en pleine transformation physique et hormonale. Très souvent, les parents ne savent simplement pas réagir aux nouveaux comportements de leur enfant. En même temps, l’ado est aussi en questionnement par rapport à ces changements de comportements, d’état d’esprit. Il ou elle a peut-être des difficultés à en parler parce que les tiraillements sont très forts. C’est le cas notamment du côté de la question identitaire, en pleine investigation. Se forger son identité, c’est se construire selon un idéal qui répond à l’idéal du moment… et ici, le regard des pairs prend le pas sur celui des parents. L’enjeu est important, puisqu’il s’agit d’affirmer ou pas sa singularité à l’intérieur même du groupe qui est devenu le référent. Dans l’esprit de certains parents, cette quête identitaire est parfois perçue comme une crise de l’autorité, comme une opposition directe, voire un rejet, par rapport à la sphère familiale. Tester les limites, se confronter aux adultes, ça fait partie du processus. Ce passage est nécessaire et, parfois, ça prend du temps. »
« En dépit de tout, les ados savent tou·tes que l’école reste déterminante pour préparer son avenir »
Il y a aussi le volet scolaire…
M. J.-K. : « Ça met clairement les parents en panique ! Il y a la peur du décrochage scolaire qui est très forte. Mais là encore, derrière la ‘crise’, il y a un désir d’émancipation des ados. Ils et elles remettent en cause l’école, disent ne pas trouver de sens à étudier, soulignent le harcèlement, la difficulté des relations personnelles. Paradoxalement, ils et elles savent tou·tes que l’école reste déterminante pour préparer son avenir. Celles et ceux qui veulent tout de suite de l’autonomie se rendent vite compte qu’il faut des moyens financiers pour cela. Comme leurs référents du moment, ce sont stars du foot, rappeurs, influenceurs, influenceuses et autres pseudo entrepreneurs et entrepreneuses, ils et elles se lancent sur leurs traces. Mais l’argent facile, ça n’existe pas et la réalité les rattrape très vite… »
Quel rôle ont à jouer les parents à ce moment-là ?
M. J.-K. : « Dans l’idéal, le même que tout au long de la vie de leurs enfants : être présents, maintenir la communication, laisser les portes ouvertes, récompenser les efforts – et pas forcément ou seulement les réussites. Évidemment que ce n’est pas toujours facile parce que les parents nourrissent des inquiétudes pour l’avenir de leurs enfants, et que cela engendre des attentes tout autant que de la surprotection. Tout cela n’est pas forcément perçu par les ados. C’est là que la communication est essentielle : il faut être transparent·e avec son ado sur ce qu’on attend d’elle ou de lui, sur les moyens à sa disposition – l’argent reste un grand tabou dans les familles ! On n’oublie pas que c’est un dialogue, il faut donc laisser de l’espace à son ado. Cela se fait en se mettant à sa place, en se détachant du référentiel qu’est sa propre adolescence, en évitant les projections et la répétition de messages négatifs. Et puis, très important aussi, il faut faire attention à ses angoisses, lui donner des réponses à ses questions. Tout cela ne se fait pas en un claquement de doigts pour les parents, ça demande de l’adaptation, de la nuance, parfois de la confrontation aussi. Et si jamais ça devient trop compliqué à gérer, il ne faut pas hésiter à faire appel à un tiers, que ce soit dans le cercle intrafamilial ou chez des professionnel·les. »
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