Développement de l'enfant

Aïe, on se mord à la crèche !

Histoires de mordus et de mordeurs à la crèche

Les épisodes de morsures font partie de la vie en crèche. Principalement, dans les sections accueillant les 12-18 mois, et donc des loulous qui sont entre l’acquisition de la marche et celle du langage. Il n’empêche, les morsures suscitent une vive émotion – et d’âpres discussions – parmi les adultes, vous les parents et aussi les puéricultrices.

Votre petit bout a été mordu par un autre bambin ? Vous vous en voulez peut-être de n’avoir pas pu lui épargner cette « agression », et cela vous fait mal. Ce n’est pas agréable non plus d’avoir un enfant mordeur. Si c’est votre cas, vous avez, vous aussi, besoin d’être rassurés. Les puéricultrices, pour leur part, ne sont pas toujours à l’aise d’annoncer ce genre d’incident aux parents. Côté adultes, il y a comme de l’inquiétude et de la gêne dans l’air… Alors, comment comprendre les morsures à la crèche ?

La bouche, outil de découverte

Première idée… délicieuse à se rappeler : la bouche est un lieu de plaisir et la morsure n’est pas toujours chargée négativement. « Dans les rapports humains, il y a des jeux d’amour-agressivité où la limite est parfois très ténue, explique Reine Vander Linden, psychologue clinicienne. Voyez les baisers amoureux où l’on mordille son partenaire… De même, comme parent, on donne des bisous à son enfant en les accompagnant de "Je t’aime, je vais te manger". L’enfant n’échappe donc pas à cette ambiguïté, il saisit bien qu’on peut être aimé, bisouillé et parfois mordillé par sa maman ou son papa… Rien d’étonnant, dès lors, à voir ce genre de comportement se rejouer du côté de l’enfant. »
12-18 mois est un âge où – vous ne le savez que trop bien – tout est bon à découvrir. L’autre (et son corps) aussi, donc ! Pour ce faire, votre enfant recourt à tous les moyens à sa disposition : toucher, caresser, taper, tirer, griffer, regarder, sentir, lécher, mordre…

On le dit et redit : si votre petit mord, ce n’est absolument pas avec l’intention de faire mal. Ses « agressions » ne visent pas quelqu’un en particulier

Autre aspect des choses, de l’ordre de l’évidence : plus un espace est dense en population, plus le risque de comportements d’envahissement de l’autre est grand. « À l’âge qui nous concerne, on est vraiment dans la motricité impérative, observe Reine Vander Linden. L’enfant qui maîtrise la marche et explore, élargit son espace. L’excitation de la découverte peut se combiner avec des tensions qu’il ressent à l’intérieur de lui, des tensions qui peuvent s’exprimer sur le mode de l’excitation agressive. Quand il rencontre sur son chemin un obstacle sous la forme d’un autre bambin, il va s’arranger pour le dégager, en le poussant, en l’escaladant, en le mordant… Le hasard intervient parfois : il va peut-être en profiter pour l’explorer avec la bouche. Il peut lui donner un coup de dents sans avoir nécessairement envie de lui faire mal, de l’agresser.
Mordre est, pour lui, un mode exploratoire et aussi une manière de faire de la place pour ses explorations. Ce sont là des stratégies très rudimentaires. Petit à petit, accompagné par des adultes bienveillants, il comprendra qu’il y a moyen d’utiliser d’autres stratégies que l’action. »
On sait, par ailleurs, que la qualité de l’environnement, matériel et humain, compte dans l’apparition des morsures : plus il y a de tensions (parmi le personnel, avec les parents…), plus ça mord. Idem dans un espace trop vaste par exemple, parce que les enfants ne s’y sentent pas assez contenus.
Enfin, ne l’oublions pas : qui dit poussée dentaire douloureuse dit aussi, parfois, besoin irrépressible de mordre ! Un anneau de dentition fera alors souvent l’affaire.

Calmer la douleur de l’un, ne pas stigmatiser l’autre

On le dit et redit : si votre petit mord, ce n’est absolument pas avec l’intention de faire mal. Ses « agressions » ne visent pas quelqu’un en particulier. Si on décrit les morsures comme un comportement agressif, « l’enfant, lui, n’a pas conscience de son agressivité, insiste la psychologue : c’est une manière qu’il a trouvée pour dégager son espace ou éventuellement pour montrer qu’il n’est pas d’accord. Ce n’est que s’il mord à répétition qu’il finira par prendre conscience de son agressivité, parce qu’après plusieurs fois, il se rendra compte qu’il y a désapprobation de son acte. »
Quand un enfant est mordu, on le console et on calme sa douleur avec de la crème et des glaçons. Et que faire avec le petit mordeur ? « Ne pas le laisser être témoin des manœuvres de consolation de l’enfant mordu. L’isoler (et isoler, ce n’est pas punir !) et lui dire clairement quelque chose de son comportement – "On ne mord pas, ça fait mal" – sans taper et retaper sur le clou, sans s’appesantir sur le sujet, répond Reine Vander Linden. Quand un enfant mord, il n’est pas conscient des réactions en chaîne que cela va produire (pleurs et cris de l’enfant mordu, consolation par un adulte…). Mais plus on va faire du bruit autour de son comportement, plus on va mettre le phare sur ces réactions en chaîne, et plus il sera curieux de savoir s’il en est l’origine, plus il sera intéressé de les explorer vu qu’il est en pleine découverte – "Tiens, comment cela marche-t-il ?", "Qui déclenche quoi ?"… Et donc, il sera plus à risque de recommencer pour voir s’il reproduit la même chose. Par contre, si on le met simplement à l’écart et qu’on gère les choses un peu à distance, il est tout à fait possible que cela reste un événement isolé. »
Il est important de ne pas enfermer un petit dans une réputation de mordeur, conclut la psychologue. « Le problème, c’est que quand un enfant a déjà mordu deux ou trois fois, on a tendance à le stigmatiser. Et dès qu’il s’approchera d’un autre petit, on verra une puéricultrice se précipiter vers lui. Et donc, on ne fera qu’alimenter la boucle. »
Bref, ne pas banaliser. Ne pas dramatiser non plus. Donner à l’incident sa juste place. D’autant qu’à 15-17 mois, les enfants l’évacuent vite de leur tête…

EN BREF

Ne pas faire trop de bruit tout autour !

Les morsures à la crèche sont un événement à prendre en compte. Mais il importe aussi de ne pas trop en faire tout autour, insiste la psychologue Reine Vander Linden.
« Le problème, c’est que cela touche énormément les adultes. La tension des puéricultrices pour expliquer ou justifier les morsures aux parents d’un enfant mordu comme à ceux d’un enfant mordeur est perceptible. Et si la discussion se fait devant l’enfant mordeur, celui-ci va capter cette tension. Et il va continuer à la capter parce qu’à la maison, maman va raconter l’incident à papa ou que papa va le raconter à maman… Il y a tout un mécanisme dont l’enfant sent, plus ou moins intuitivement, qu’il est l’initiateur. Dans ce cas, c’est sûr qu’il y a pour lui une nécessité de comprendre. Il est alors tout à fait possible qu’il recommence son comportement pour vérifier si cela s’enchaîne pareillement le lendemain. Donc, plus on en fera autour de ce problème de morsures en crèche, plus l’enfant risque d’être curieux des réactions à la suite de son attitude. D’où l’intérêt de gérer les choses avec rapidité et discrétion, sans trop en faire. »

LES PARENTS EN PARLENT…

Inévitables, les morsures !
« Liam a été trois ou quatre fois méchamment mordu à la crèche. Il en est revenu avec des traces de dents sur la joue ou le bras, c’était impressionnant. En voyant l’empreinte laissée, j’aurais pu dire qui l’avait mordu ! À chaque fois, on nous a signalé directement ce qui s’était passé et on nous a rassurés. Il y a toute une communication là-dessus. Les puéricultrices sont sensibles au sujet. Les morsures sont inévitables ; ça va très vite, un coup de dents ! Il faut avoir confiance dans les puéricultrices : elles interviennent vite, elles réagissent bien, elles mettent de la pommade et du froid sur la morsure, elles disent à l’enfant mordeur que ce n’est pas bien de mordre… À la crèche, Liam a été mordu mais il n’a pas mordu. Par contre, il a déjà essayé plusieurs fois avec nous : il nous donne un bisou, puis, d’un coup, le bisou se transforme en morsure. Peut-être qu’il fait cela pour voir l’effet que cela produit sur nous… »
Audrey, maman de Liam, 17 mois

Pauvre puéricultrice…
« Oh, je plains la puéricultrice de mon petit : pour la troisième fois, elle a dû m’annoncer que Nathan s’était fait mordre. C’est très désagréable pour un papa de retrouver son petit gars avec des coups de dents dans le bras ou la joue. Mais ça doit être très désagréable pour une puéricultrice d’en dire quelque chose alors qu’elle est attentive aux enfants dont elle s’occupe. Une morsure, ça va parfois très vite, elle n’y peut rien… »
Yvan, papa de Nathan, 15 mois

Qui est le plus traumatisé ?
« Gabin s’est déjà fait mordre à la crèche. Une fois, c’était dans le dos – il y avait une très grosse marque –, une autre fois, c’était dans la cuisse. D’emblée, on t’informe que ton enfant risque de se faire mordre à la crèche. Mais, quand ça arrive, cela fait toujours mal. L’enfant n’a pas l’air traumatisé, c’est toi, le parent, qui es traumatisé. Cela te confronte au fait que tu n’es pas là et que tu ne peux donc pas protéger ton petit. Ton premier réflexe est de demander qui l’a mordu. Mais on ne te répond pas. On te rassure seulement : "Ne vous inquiétez pas, on gère la situation." Je pense que c’est une bonne façon de faire, car cela apaise les choses. Maintenant, si cela devait arriver tous les jours, ce serait différent… »
Clara, maman de Gabin, 15 mois

À LIRE

Ça mord à la crèche de Marie Léonard-Mallaval, psychologue clinicienne (Éditions Érès, collection 1001 BB). Un petit ouvrage en forme de réflexion sur les comportements agressifs entre enfants, leurs causes, leurs effets… et leur gestion. Avec des éclairages multiples : psychologique, éthologique, sociologique… Un petit ouvrage à valeur quasi philosophique. À dévorer !