Développement de l'enfant
« Quand on demande à Lucas s’il est un bébé, il fait non de la tête. "Tu es un grand garçon ?" Sa réponse jaillit : "Oui !" », s’amusent ses parents. C’est tellement vrai. À 2 ans-2 ans et demi, l’enfant a une vie intérieure bouillonnante. Quel vertige ! Pas étonnant que ce soit aussi l’âge des peurs démesurées. Et des rituels qui rassurent. Décryptage avec Ayala Borghini, docteure en psychologie et psychothérapeute à Genève*.
« Pour moi, 2 ans-2 ans et demi, c’est l’âge où l’enfant se tourne vers son monde interne, éclaire d’emblée Ayala Borghini. Ce n’est plus seulement "J’existe, dans l’opposition". Cela devient aussi "J’éprouve, je ressens des choses à l’intérieur de moi", "J’ai des sensations, des émotions, des pensées qui m’appartiennent", "Je me mets à les maîtriser petit à petit". Bref, c’est un peu "Je pense, donc je suis". Et, en même temps qu’il explore son monde interne, l’enfant découvre que l’autre a aussi ses éprouvés, son point de vue. "L’autre, en face de moi, ne vit pas forcément ce que je vis. Je m’en rends compte. Je peux jouer avec ce que j’ai compris de lui, et donc un peu cacher, un peu mentir, faire rire…" » Tout cela, alors que le langage de l’enfant explose : les échanges entre lui et ses proches se complexifient, se nuancent. Bien sûr, cette folle exploration en terre inconnue ne surgit pas d’un coup. Tout aussi sûr : on n’en est qu’à son démarrage.
« Gaby commence à dire "avant" et "après". Mais, lorsque des émotions négatives le submergent, il n’est pas encore capable de sentir que cela ira mieux après. Je peux voir dans ses yeux des envies de meurtre ! Son amour pour nous, il l’exprime avec la même force : il m’attrape le visage et me griffe par ses bisous », note Sophie, la maman de ce fougueux petit bonhomme de 2 ans et demi. « À 2 ans, Alba fait des grosses colères quand quelque chose ne lui plaît pas. Sur le coup, elle est inconsolable, impossible de la raisonner », renchérit Alexis, son papa. Quel magma émotionnel !
Se construire des représentations
Votre enfant vit les émotions à l’état brut. Il est, par exemple, avec vous dans la maison. Dehors, un camion passe, en faisant du bruit. Cela l’effraie. Il ne « mentalise » pas qu’il est à l’abri dans la maison, loin du camion. Autre scène : il sent la colère monter en lui, ça déborde. Il tape, il casse. Il n’est pas encore au stade de pouvoir se dire « Je suis en colère, cela va passer » afin de se retenir de taper et casser.
« Il y arrivera quand il se sera construit assez de représentations et qu’il les utilisera pour se réguler émotionnellement », explique Ayala Borghini. En effet, petit à petit, l’enfant va se créer des représentations de ce qui se passe à l’intérieur de lui. Cela va le protéger d’une charge émotionnelle trop débordante et l’aider à fabriquer tout doucement des réactions plus nuancées. Pour la psychologue clinicienne, ce qui se joue là est magnifique. « La coordination entre l’émotion et la cognition. La coordination entre le corps et l’esprit. » À 2 ans-2 ans et demi, l’enfant est au début de ses capacités de représentation.
Sur ce chemin, les parents (et tout adulte qui s’occupe de l’enfant) ont leur rôle. « Plus le parent donne du sens aux émotions de l’enfant, met des mots dessus, propose des représentations ("Je vois que tu es en colère, je comprends, je ne t’ai pas donné le goûter que tu voulais", "Tu souhaites jouer encore, mais on doit partir"…), plus l’enfant va s’y appuyer pour se créer ses propres représentations, qui sont source de stabilité et de sécurité, développe Ayala Borghini. C’est ainsi que vers 3 ans et demi-4 ans, il reconnaîtra ses émotions et il pourra se retenir de les exprimer avec le corps, tout en continuant à se sentir un peu débordé par elles… »
« Autour de 2 ans-2 ans et demi, l’enfant travaille et retravaille cette frontière entre réalité interne et réalité externe »
« Les enfants, dans leur quête de faire mûrir leurs capacités de mentalisation, ont besoin d’adultes matures, insiste encore la psychothérapeute. Pour plein de raisons (événements de la vie, épuisement…), certains parents gardent leur impulsivité, ils ont besoin d’être très corporels, avec des attitudes qui peuvent poser problème. L’enfant en eux n’a pas complètement mûri cette étape de la représentation. Une piste, alors, c’est de voir la relation avec l’enfant comme une occasion de réfléchir sur eux-mêmes pour avancer : "Quel enfant ai-je été ? Quels parents ai-je eus ? Quelle a été mon histoire ?" »
Au cœur du symbolique
« Parmi tous ses doudous, Léon (28 mois) a désormais son préféré, observe Clara, sa maman. Il lui fait descendre les escaliers, l’installe dans le fauteuil, lui donne à manger, lui parle, lui fait des câlins… Quand Léon est confronté à une nouveauté, on la fait d’abord vivre à son doudou : cela le rassure. » Nous voilà au cœur du symbolique.
« Dans le monde du symbolique, on invente, imagine, dit Ayala Borghini. "J’imagine que je conduis une auto ou que je nourris un bébé. En même temps que je me laisse aller à jouer (je suis dans la peau du conducteur de l’auto ou du parent du bébé), je sais que ce n’est pas la réalité." Autour de 2 ans-2 ans et demi, l’enfant travaille et retravaille cette frontière entre réalité interne et réalité externe. »
C’est ce qu’il fait quand il rejoue les scènes de son quotidien, qu’il gronde sa peluche par exemple (c’est de l’imitation en différé). « Il joue avec ses peurs, il joue à être la personne qui fait peur… On sent qu’il intègre les événements de sa vie. » Ou quand, comme le petit Gaby du début, il a des « yeux revolver » : « Il a une telle colère en lui qu’il est prêt à tuer son parent, mais qu’il a aussi peur de lui faire mal. "C’est mon monde interne, mais cela ne pourrait-il pas devenir le monde externe ?" D’où son besoin d’être rassuré. Et le voilà qui s’accroche au parent… » Ou quand, comme cet autre bambin, il répète « Non, non, canapé ! » au canapé sur lequel il est tombé et qui lui a fait mal. Bonjour la pensée magique : pour lui, les objets sont vivants et sont pourvus d’intentions. La pensée magique est activée quand on croit que ce qu’on pense est vrai, que la pensée devient la réalité. « C’est une étape dans ce cheminement consistant à pouvoir différencier monde interne et monde externe. "Ce que je vis, ce que je sens n’est pas ce qui va arriver. C’est bien une réalité psychique, mais pas la réalité du monde." »
Pour bien comprendre ce travail à l’œuvre, rien de tel que l’histoire du Père Noël. « La réalité externe sur laquelle on est bien d’accord en tant qu’adultes, c’est qu’il n’y a a priori pas réellement un homme qui parcourt le ciel dans son traîneau et passe par les cheminées des maisons afin de déposer des cadeaux pour les enfants. Mais les parents font comme si le Père Noël existait. Ils préparent, par exemple, une assiette de biscuits et un verre de lait, tous deux vidés avant que les enfants ne se réveillent le lendemain matin. Pourquoi ? Parce que le Père Noël (et les cadeaux qu’on y associe) est le symbole d’une chose tellement précieuse et tellement… vraie : l’amour qu’on donne aux autres, et particulièrement aux enfants, le fait de se sentir important, que tout un chacun mérite de l’attention. Noël et les cadeaux sont le symbole de ce besoin si précieux. Et ça, c’est la réalité interne. On joue sur ces deux niveaux : "Je sais que tu sais que je sais qu’il n’y a pas un bonhomme dans le ciel qui distribue des cadeaux, mais je sais que tu sais que je sais qu’on joue à se dire qu’il existe parce que c’est tellement important de se sentir aimé." »
Peur du noir, des bruits, des monstres
Cette vie intérieure, qui réclame à se réguler, est vertigineuse. Ce monde interne est difficilement contrôlable. « C’est pour cela que des peurs apparaissent », affirme la psychothérapeute. Peur du noir, des bruits forts, des chiens ou des monstres. Répulsions alimentaires. Panique lors de l’endormissement, alors que, jusque-là, ce moment n’était pas problématique. Peur d’être dévoré, de disparaître, de se perdre… Certains enfants entrent peu dans le jeu symbolique, justement parce qu’ils ont peur de leur monde interne, trop bouillonnant.
Alors, pour l’enfant, les rituels – ou les petites obsessions, les petites superstitions – ont leur importance : ils rassurent, parce qu’ils permettent de contrôler un peu. « Nour a ses petites manies. Par exemple, sa couverture, dans son lit, doit être mise d’une certaine façon, et pas d’une autre », dit Leïla, sa maman. Pour Ayala Borghini, cette anecdote est typique : « Sa couverture, l’enfant peut la contrôler. "Si on me borde bien, je serai en sécurité dans mon lit." » C’est du concret. Comme les câlins lors des retrouvailles. Ou l’histoire racontée au moment de la mise au lit.
Comment accompagner l’enfant face à ses peurs ? « En l’aidant à avoir moins peur de son monde interne. En lui montrant que, précisément, c’est de la réalité interne – "Ce sont des peurs, ce ne sont que des peurs". En lui tissant, en quelque sorte, un filet de sécurité : non, il ne va pas tomber dans le trou ! »
« Quand le parent n’a pas peur des peurs de son enfant, qu’il se montre un appui solide et qu’il le rassure, avec un peu de fermeté et d’encouragement ("C’est quoi, cette affaire de monstres !? Tout va bien, au lit maintenant !", "Tu vois bien, c’est un gentil chien !", "Ne pleure pas, c’est juste une voiture qui est passée et a fait du bruit"…), l’enfant se crée des représentations. Et, petit à petit, cela le désensibilise à ses peurs. Par contre, quand le parent s’inquiète des peurs de son enfant, et donc que lui-même a peur ("Mais qu’est-ce qui lui arrive ?", "De nouveau, il ne va pas dormir"…), il produit une anxiété qui ne va pas rassurer l’enfant et qui va peut-être le conforter dans l’idée qu’il faut avoir peur. Cela n’aide pas. »
Pour conclure, le regard d’Ayala Borghini se veut positif : « Tellement d’enfants se débrouillent plutôt bien. Ils ont des ressources incroyables pour gérer eux-mêmes l’intensité de leur vie intérieure. Notamment, en exprimant leurs petits besoins de contrôle – comme une couverture bien mise. Les parents ne devraient pas voir ces petits besoins de contrôle comme quelque chose d’inquiétant, mais bien comme quelque chose de structurant. »
* Ayala Borghini est l’auteure des petits livres La découverte sensorielle et émotionnelle du bébé et S’ajuster à l’enfant sensible au monde, yapaka.be, collection Temps d’arrêt/Lectures (ils sont téléchargeables sur www.yapaka.be).
L’AVIS DE L’EXPERTE
Besoin de rester dans le corporel
Ayala Borghini, docteure en psychologie et psychothérapeute à Genève
Tous les enfants n’avancent pas à la même vitesse. À 24-29 mois, si beaucoup d’entre eux explorent leur monde interne, beaucoup d’autres ont encore besoin d’acquérir une bonne assise corporelle, sensorielle, et donc d’arpenter le monde avec leur corps, en bougeant, sautant, touchant.
Je ne peux pas dire pourquoi c’est comme ça. Mais cela ne présage rien du futur. Cela ne veut pas dire qu’ils auront un problème de développement ou que c’est le signe de quelque chose. Simplement, ils ont besoin de consolider cette assise corporelle un peu plus longtemps.
LES PARENTS EN PARLENT…
Moments complices
« Max a ses moments complices avec moi et ses moments complices avec son papa. Avec moi, il est espiègle, on se fait des blagues… Avec son papa, les jeux à l’extérieur et les constructions ont la cote. Ils jouent à boire un café, un chocolat chaud ou un jus de pomme. Et puis, il y a sa tante dont il est très proche : il lui demande de chanter, toujours la même chanson. »
Rose, maman de Max, 2 ans et demi
ZOOM
On n’est pas tous pareils
Parler de jeu symbolique revient, pour certains adultes, à s’interroger sur les jeux de filles et les jeux de garçons. Donner une mini cuisinière à un petit ket ? Son papa cuisine, non ? Proposer des petites voitures à une fillette ? Bien sûr : sa maman conduit !
Au-delà du combat contre les stéréotypes de genre, Ayala Borghini insiste sur le fait qu’on n’est pas tous pareils. « Les enfants sont attirés par des jouets différents. Sans compter que leur goût évolue avec le temps. Les parents ont, eux aussi, des sensibilités variées, avec des valeurs qu’ils veulent transmettre. J’aime l’idée selon laquelle le parent est curieux de ce que son enfant montre et exprime – "C’est comme ça que mon enfant fait, et ça, ça vient de lui". »
PENSEZ-Y
Confiance aveugle
« Notre fils se laisserait tomber, il nous ferait confiance à 100 % pour qu’on le rattrape ! », confie un parent, émerveillé par cette confiance aveugle.
« Voilà un joli témoignage sur la solidité parentale, observe Ayala Borghini. Plein de familles s’y reconnaîtront. Pour un enfant de 24-29 mois, le parent reste le phare, celui qui oriente. Le guide de montagne. Le pilote de l’avion. Autant l’enfant a envie de faire par lui-même, développe son autonomie (et l’opposition qui va avec), autant il sait qu’il peut s’appuyer sur son parent, qui lui donne les clés pour arpenter le monde avec curiosité, ne pas en avoir peur et être rassuré quand il le faut. »
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