Développement de l'enfant
Des professionnelles de la petite enfance s’inquiètent de l’omniprésence des écrans dans la vie des petites et petits. Entre recommandations infantilisantes et pression technologique, c’est un débat de société qui surgit, dépassant largement la simple responsabilité parentale.
Début décembre, une quinzaine de professionnelles de la petite enfance font le déplacement jusqu’au CERE (Centre d’expertise et de ressources pour l’enfance) pour participer à la formation « Les écrans et le développement de l’enfant de 0 à 6 ans ». Elles sont infirmières ou médecin dans un service de prévention de la santé à l’école (PSE), travaillent à l’ONE comme partenaire enfants-parents (PEP’s), officient comme puéricultrices en milieu d’accueil ou dispensent des formations. Elles ne se connaissent pas, mais elles font le même constat : « On observe des retards de langage, voire des enfants qui ne parlent pas du tout ». Caroline Leterme, chargée d’étude et de formation au CERE, opine du chef, habituée à ce genre de retour.
Jouer pour mieux cerner
Pour se plonger dans la thématique, rien de tel qu’une partie de DigiDéfi 0.6. Ce jeu de plateau coopératif, conçu par l’asbl, questionne la place des écrans dans la vie des enfants de 0 à 6 ans. Première mise en situation : est-ce une bonne idée d’utiliser une application pour reconnaitre les arbres et les fleurs lors d’une sortie nature avec un groupe d’enfants de 5-6 ans ?
« On a souvent le réflexe de dégainer le smartphone pour avoir réponse à nos questions tout de suite. Ce genre d’outil est incroyable, mais ça coupe l’herbe sous le pied des enfants engagés sur le chemin de la connaissance », entame Virginie. Si les technologies offrent un accès immédiat au savoir, elles créent aussi une forme de pression pour obtenir une réponse tout de suite. « Ça court-circuite la possibilité de miser sur les connaissances du groupe », regrette une participante. Si l’objectif de cette sortie est de solliciter l’observation des enfants, partager les connaissances, récolter des échantillons, alors, l’application n’a pas sa place.
Les écrans s’incrustent partout dans la vie des enfants. Sans que les parents n’aient de prise sur cette inflation, alors qu’on les pointe trop souvent comme unique responsable et dépositaire de l’accès des petites et petits aux écrans.
« La technologie est aujourd’hui accessible partout et tout le temps, elle pénètre de plus en plus nos vies sans que sa place ne soit toujours pensée pour autant, particulièrement avec ou devant les enfants », note Caroline. Des tablettes qui s’imposent dans les crèches et remplacent le carnet de communication papier. Des tableaux blancs interactifs installés dans les classes. Un QR code accroché à la mallette pour scanner les heures d’arrivée et de départ en accueil extrascolaire. Une télévision dans le local de prise de sang. Une autre dans le réfectoire d’un lieu de stage. Les écrans s’incrustent partout dans la vie des enfants. Sans que les parents n’aient de prise sur cette inflation, alors qu’on les pointe trop souvent comme unique responsable et dépositaire de l’accès des petites et petits aux écrans.
Ce constat est largement étayé par Caroline Leterme dans Les numériques dans la petite enfance. Quelles responsabilités et quelles balises ? » (CERE). Son livre invite à sortir du prisme parental pour questionner les responsabilités partagées, tout en apportant des réponses politiques et collectives. « Nous sommes la première génération de parents à devoir se dépatouiller sans mode d’emploi face à l’omniprésence des écrans mobiles connectés », constate l’autrice. Les parents se retrouvent donc en improvisation et en mode débrouille, définissant un cadre en fonction de leurs valeurs, ressources et réalités familiales.
S’émanciper des prescriptions et tester ensemble
Dans cette nébuleuse, les expert·es proposent des repères comme le programme « 3-6-9-12 », créé par le psychiatre français Serge Tisseron. Toutefois, quelques balises, comme le fameux « Pas d’écran avant 3 ans », semblent inadaptées à la réalité de certaines familles. Allez dire à une maman solo que son petit de 2 ans ne peut pas regarder la télé avec son grand frère. Il y a aussi des parents pris en sandwich entre les recommandations « santé » et les techniques marketing des géants de la tech qui savent y faire pour appâter le chaland.
En 2024, un sondage réalisé en France a mesuré cette tension parentale : plus de 90% des papas et mamans connaissent les recommandations, mais plus de 60% estiment ne pas pouvoir les respecter. « Les parents devraient être des sur-humains qui devraient faire mieux que tout le monde », estime Caroline. Lors des visites à domicile, Anouk, partenaire enfants-parents (PEP’s) à l’ONE, constate souvent qu’il y a la télévision allumée en permanence dans certains foyers. « Des collègues demandent de couper la télévision. Moi, je n’ose pas, car je suis dans leur espace privé, je n’ai pas envie de les culpabiliser ».
Pour la professionnelle de l’ONE, il n’y a pas débat : l’heure des prescriptions infantilisantes ou inadaptées est passée. La PEP’s croit au pouvoir d’expérimenter ensemble. « Ça ne suffit pas de dire ‘Lisez ou jouez avec votre enfant’, c’est en testant des choses avec eux que les parents se sentiront en confiance pour amorcer un changement ». Virginie acquiesce. « Goûter au vivre ensemble sans les écrans. Une fois que les parents ont mis le pied à l’étrier, ça peut leur donner le goût de continuer ». Autre point essentiel : la relation de confiance. Un parent qui se sent jugé ou infantilisé risque de se braquer. Les propositions doivent être suggérées dans le respect de chaque réalité familiale.
Marine, puéricultrice dans une crèche bruxelloise, rapporte un autre exemple d’interférence. Sans consultation de l’équipe, les sections ont été pourvues de tablettes, sous prétexte d’efficacité et de rapidité. Désormais, c’est sur écran que Marine rapporte les infos clés. Entre l’allumage, l’encodage du mot de passe et la prise en main du programme, la puéricultrice estime qu’elle ne gagne pas de temps, au contraire. Sans oublier l’écran qui fait aussi écran à la relation puéricultrice-enfant.
« Pour moi, c’est un flop. Autre paradoxe : nous sommes censées laisser nos smartphones dans nos casiers, mais les parents réclament des nouvelles. On doit aussi prendre des photos pour l’album qu’on remet quand l’enfant quitte la crèche ». La puéricultrice se sent parasitée par les technologies.
Ce constat est partagé par d’autres professionnel·les qui ne souhaitent pas jouer aux reporters. La technologie a bien sûr sa place, que ce soit pour connaitre le statut vaccinal d’un enfant ou faire rapporter une consultation. Gage aux soignant·es, accueillant·es, puéricultrices de veiller au bon équilibre entre relationnel et rapportage. Dans les PSE, les consultations se font en duo pour garantir l’échange et le compte-rendu informatique. Et Anouk de conclure : « Le problème, ce n’est pas l’écran en soi, mais l’usage qu’on en fait ».
ALLER + LOIN
Pourquoi se préoccuper des écrans chez les 0-6 ans ?
La petite enfance est une période capitale dans l’évolution de l’enfant. Pour bien se développer, les tout-petits ont surtout besoin d’être en interaction pour imiter, jouer, imaginer, créer, bouger. Les écrans font barrage à cet élan vital. Entendons-nous bien, il ne se passera rien de grave si votre enfant regarde occasionnellement un écran, mais nous savons aujourd’hui que l’écran ne lui apporte rien de positif dans son développement.
« Avant 3 ans, le temps passé devant un écran est un temps en moins pour le développement psycho-cognitivo-affectif de l’enfant. On n’apprend pas à parler devant un écran, mais face à une personne. Comme on ne développe pas sa motricité fine en manipulant une tablette plutôt qu’une pièce d’un jeu. Pour les 0-3 ans, les temps d’écrans doivent être perçus comme un temps perdu pour tout le reste », résume Bérénice Vanneste, chargée de projets en éducation aux médias à Média Animation.
L’inquiétude partagée autour des retards de langage ou des troubles du comportement par les professionnel·les de la petite enfance concerne des petites et petits dont l’exposition aux écrans est excessive. Celle-ci génère les effets négatifs suivants : une moins bonne motricité, une perturbation des repères en lien avec le monde réel, un lien d’attachement plus ténu ou encore une plus grande difficulté à se concentrer.
En définitive, ce qu’il faut retenir, c’est qu’il n’y a pas de bon écran avant 3 ans. Et que, jusqu’à cet âge, la notion de temps d’écran est une variable cruciale alors qu’ensuite la qualité du contenu est un critère déterminant. Entre 3 et 6 ans, il est conseillé de proposer des contenus de qualité, adaptés à l’âge de l’enfant et de manière accompagnée pour permettre d’interagir.
À LIRE
- Les numériques dans la petite enfance. Quelles responsabilités et quelles balises ?, Caroline Leterme (CERE)
- Campagne Yapaka : « Ne laissons pas les écrans faire écran »
- Quand l’écran fait écran à la relation parent-enfant, Olivier Duris (Yapaka – coll. Temps d’arrêt)
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