Développement de l'enfant
En résumé
- Les femmes enceintes des pays européens situés plus au nord souffrent plus des grandes chaleurs
- La chaleur ambiante constitue « une menace croissante pour la santé périnatale et néonatale »
- Les solutions sont avant tout du ressort des politiques
Quelle que soit la saison, les températures inhabituellement hautes ont un impact important sur la santé des femmes enceintes et de leurs bébés. Aujourd’hui largement démontré, ce risque climatique est aussi de mieux en mieux compris. Il est urgent d’en tenir compte dans les politiques publiques, alertent les spécialistes.
« J’étais enceinte de trente-deux semaines à la première vague de chaleur et j’ai bien souffert », nous écrit Marie V. Les périodes de canicule qui ont frappé notre pays pendant l’été 2026 ont mis de nombreuses personnes en difficulté. Parmi les plus vulnérables figuraient les femmes enceintes ou venant d’accoucher, ainsi que les fœtus et les nouveau-nés.
Alitée depuis plusieurs mois pour des raisons de santé, Marie V. s’estime « fort chanceuse par rapport à d’autres mamans » de ne pas avoir dû se rendre au travail. Mais elle constate qu’elle a eu beaucoup plus de contractions les jours de forte chaleur. « Moi qui, d’habitude, supporte très bien la chaleur, j’étais un peu désemparée. Les trois jours à 38°C, j’ai emmené mon ainé à la piscine et nous y sommes restés jusqu’à 18h ».
« Le pire, c’était la fatigue »
Même prénom, autre vécu : Marie L., logopède indépendante, était en fin de grossesse lors des premières vagues de chaleur. Elle a travaillé le plus longtemps possible, jonglant entre trajets en voiture, rendez-vous à domicile et consultations dans un cabinet non climatisé.
« Je baladais mon ventilateur avec moi tous les jours, nous raconte-t-elle. Malheureusement, ce n’était pas suffisant. C’était difficile de se concentrer et de tenir jusqu’à la fin de la journée ». Mais le plus difficile, c’était la fatigue : « Les nuits n’étaient pas top. J’habite une maison qui surchauffe facilement. Quand il a fait 40°C, il a fallu dormir à l’étage du bas, tête-bêche dans le canapé ». Elle a finalement travaillé jusqu’au bout, puisque son bébé est arrivé par surprise, deux semaines et demie avant la date prévue.
Dans le cadre de son master en santé globale à l’université de Gand, Eline Holvoet, médecin, a mené en été 2025 une étude exploratoire (WARM) auprès d’environ 300 femmes enceintes et jeunes mères confrontées à la chaleur. Fatigue, vertiges, soif excessive, transpiration intense, maux de tête, éruptions cutanées… sont des symptômes fréquemment signalés par les femmes enceintes. « La plupart ressentaient la chaleur comme un inconfort, mais elles ne pensaient pas qu’elle pouvait avoir un impact sur leur propre santé ou sur celle de leur enfant ». Seule une femme sur cinq considérait la chaleur comme un risque médical pendant la grossesse.
Plus de naissances prématurées
Ce risque est pourtant bien réel, et de mieux en mieux connu. Selon une méta-analyse des résultats de soixante et une études menées à travers le monde, la chaleur ambiante constitue « une menace croissante pour la santé périnatale et néonatale ». Elle est associée, entre autres, à une augmentation du risque de naissance prématurée, de mortalité fœtale, de faible poids à la naissance et de malformations congénitales.
En Régions bruxelloise et wallonne, le Centre d’Épidémiologie Périnatale (CEpiP) confirme ce constat. Avec son équivalent flamand, le SPE, il a croisé les données médicales tirées des déclarations de naissance pour la période de 2012 à 2022 avec des données météo très précises, correspondant aux communes de résidence des mères. Il ressort de leur étude conjointe que les risques sont les plus marqués au cours du troisième trimestre de la grossesse. Une augmentation de la température du 75e au 99e percentile – c’est-à-dire d’une journée relativement chaude à une journée exceptionnellement chaude pour la saison et la région – pendant ce trimestre était notamment associée à une hausse du risque de prématurité de 54% en Wallonie et à Bruxelles, et de 55% en Flandre.
Un risque accru, même en hiver
« Ces résultats montrent que le problème n’est pas uniquement la chaleur extrême, commente Sarah Michel, sage-femme et collaboratrice scientifique au CEpiP. Les risques ne se limitent pas à l’été et aux vagues de chaleur. Même en hiver, des températures inhabituellement chaudes vont avoir un impact. »
C’est donc la chaleur relative qui importe, comme le montre la comparaison des observations belges avec celles d’autres pays européens ayant participé au même projet de recherche, intitulé HIGH Horizons : les femmes enceintes vivant en Suède et en Belgique semblent être davantage affectées par des températures plus faibles – mais qui, dans leur climat, sont considérées comme exceptionnellement chaudes – que les femmes vivant en Grèce ou en Italie.
Comment expliquer ces effets de la chaleur sur la santé périnatale ? « On ne le sait pas encore exactement », regrette la sage-femme. Qui rappelle que « le troisième trimestre de grossesse est physiologiquement très intense. Au niveau cardiaque, par exemple, les femmes ont 40 à 50% de volume sanguin en plus à gérer ». La méta-analyse mentionnée plus haut avance plusieurs hypothèses scientifiques, comme la déshydratation et des difficultés de thermorégulation (régulation par l’organisme de sa température interne).
Une « résilience remarquable »
Face à ces constats, des mesures de prévention s’imposent. À commencer par un travail de sensibilisation des parents et des professionnel·les qui les accompagnent. Seules 16,5% des femmes enceintes ayant participé à l’étude WARM ont déclaré avoir reçu des informations ciblées sur l’impact possible de la chaleur pendant la grossesse, signale Eline Holvoet. Elles faisaient cependant preuve d’une « résilience remarquable » et de « stratégies d’adaptation pragmatiques et intuitives », comme ajuster leurs horaires, rester à l’intérieur pendant les heures les plus chaudes ou se doucher plus souvent.
Les recommandations sont les mêmes que pour les autres personnes vulnérables, explique-t-elle. Et de préciser que certains gestes simples sont plus utiles qu’on ne le pense : « Des stratégies de rafraichissement, comme l’usage d’un ventilateur ou d’un vaporisateur d’eau, ont un impact considérable, que l’on sous-estime parfois ». Ils permettent en effet de réguler la température corporelle à la manière de la transpiration.
Informer ne suffit pas, insiste Eline Holvoet. « Les femmes enceintes doivent déjà faire attention à tellement de choses. Et de nombreux parents font de leur mieux, mais ne peuvent tout simplement pas faire plus ».
D’importantes inégalités sont d’ailleurs apparues entre les mères qu’elle a interrogées : « Les femmes ne disposant pas de climatisation ou dont les logements étaient mal isolés ont décrit un sentiment d’impuissance, en particulier lorsque les températures nocturnes restaient élevées ». Les différentes études mentionnées plus haut attirent également l’attention sur un véritable enjeu de justice climatique lié à la qualité de l’habitat, à l’accès à des espaces rafraichissants, aux conditions de travail et au statut socio-économique.
Des pistes de solutions
La jeune médecin identifie plusieurs niveaux de responsabilité partagée : « Le personnel soignant doit pouvoir transmettre aux femmes enceintes des conseils et des outils. Le système de soins de santé doit être préparé à les prendre en charge. Et au niveau de la société, elles doivent pouvoir vivre et travailler dans un environnement adapté ». Ce qui implique de les prendre en compte dans les stratégies d’adaptation au changement climatique et dans les plans canicule, dont elles sont encore souvent absentes.
En tant que sage-femme, Sarah Michel appelle également à plus de flexibilité du côté du monde du travail. Comme le fait de pouvoir arrêter de travailler plus tôt au cours du troisième trimestre de grossesse, comme c’est le cas dans d’autres pays européens. Ou, à tout le moins, de pouvoir télétravailler lorsque cela permet de limiter les trajets, de pouvoir s’allonger pour se reposer ou encore de pouvoir se rafraichir plus facilement.
Et le CEpiP de lancer un « appel clair aux décideurs politiques, tant aux niveaux national et européen qu’international, afin d’intensifier les efforts visant à atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, à savoir maintenir la température mondiale bien en deçà de 2°C par rapport à l’ère préindustrielle ». Car limiter le réchauffement, c’est aussi limiter les risques sanitaires « et protéger durablement la santé des populations ».
POUR ALLER + LOIN
Les deux études mentionnées dans l’article :
- The Impact of Ambient Heat on Perinatal and Neonatal Health in the Context of Climate Change : A Scoping Review, E. Holvoet et al., Current Environmental Health Reports.
- Exposition à la chaleur durant la grossesse : conséquences périnatales à court et long terme en Régions bruxelloise et wallonne, E. Fomenko et al., disponible sur le site cepip.be
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