Grossesse

Fausses » couches : l’intime et le politique

Focus sur la BD « Une grossesse sur quatre. Enquête sur le tabou de la 'fausse' couche » de Camille Drouet Chades et Manon Mugnier

Une grossesse sur quatre. Ce n’est pas rien. La BD Une grossesse sur quatre. Enquête sur le tabou de la « fausse » couche de Camille Drouet Chades et Manon Mugnier (La Revue dessinée/Casterman) a tout pour faire bouger les lignes. Rencontre avec les autrices.

Camille Drouet Chades est journaliste. Aujourd’hui, elle a deux enfants et a vécu six arrêts spontanés de grossesse. Manon Mugnier est autrice de bandes dessinées, principalement documentaires et de reportage. Leur ouvrage est une impressionnante enquête menée en France, où, chaque année, quelque 200 000 grossesses s’interrompent spontanément. Une enquête engagée et féministe. Constituée de témoignages de femmes, de (quelques) paroles d’hommes (le silence est fort pour eux) et d’entretiens avec des médecins, sages-femmes, psychologues, chercheurs et chercheuses, responsables politiques… « C’est du journalisme en BD. Ce n’est pas une fiction, tout est vrai », résume Camille Drouet Chades.
Et déjà, les mots bousculent. Faire une « fausse » couche… On ne la fait pas, on la subit. Et elle n’a rien de faux. D’où les guillemets quand l’expression est utilisée. Et la préférence donnée aux termes « perte de grossesse », « grossesse arrêtée » « arrêt naturel » ou « arrêt spontané de grossesse ».

« L’information, ça sauve tout »

La BD plonge dans la vie intime de Camille Drouet Chades et de tant d’autres femmes. Faut-il avoir traversé l’épreuve d’une grossesse arrêtée pour se sentir légitime à en parler ? Là n’est pas la question, pour la journaliste. « C’est juste que je ne me serais jamais intéressée à ce sujet si cela ne m’était pas arrivé. Je n’aurais jamais pris conscience de la fréquence de l’événement, de son énorme retentissement sur les plans physiologique et psychologique, du décalage entre la réalité vécue et ce qu’on en sait dans la société. Cela m’aurait semblé un non-sujet, comme cela semble un non-sujet pour la plupart des gens ».
De ce « vrai sujet », tout le monde devrait s’emparer. Pas concernée personnellement, l’illustratrice Manon Mugnier, qui a planché un an et demi sur le livre avec sa complice, l’atteste : « Il est important qu’on soit toutes et tous au courant ». « L’information, ça sauve tout », insiste Camille Drouet Chades. Cela enlève du stress. Cela permet de se préparer, de ne pas avoir peur, de ne pas générer inutilement de l’angoisse, du traumatisme…
Autour des « fausses » couches, la parole se libère. Le tabou se fissure. Les deux autrices se réfèrent ainsi, avec reconnaissance, à Trois mois sous silence. Le tabou de la condition des femmes en début de grossesse de Judith Aquien (Payot) ou à Un si gros ventre. Expériences vécues du corps enceint de Camille Froidevaux-Metterie (Stock), deux livres devenus des références en la matière.
Mais beaucoup reste à faire pour sortir les « fausses » couches du silence, du néant. Manon Mugnier : « Elles cesseront d’être un tabou quand on commencera à en parler dans les cabinets de sages-femmes, par exemple. Ou qu’on les expliquera aux enfants ». Camille Drouet Chades : « Un spermatozoïde rencontre un ovule et, neuf mois plus tard, un bébé naît… Eh bien, non ! Cela ne se passe pas toujours ainsi. À mes enfants, qui ont 5 et 9 ans, j’ai expliqué les choses simplement, avec des mots d’enfant : quand on veut faire pousser une plante, on jette plein de graines, mais toutes ne poussent pas. Les bébés, c’est pareil ».

Quand les réalités se percutent…

« Heureusement que tu n’étais pas très enceinte », « Mieux vaut ça qu’un enfant handicapé », « Tu en feras d’autres ! »… Que de paroles maladroites adressées aux femmes par leur entourage, et impossibles à entendre !
« La fausse couche telle qu’on la vit en tant que soignants et la fausse couche de la patiente sont en décalage total », déclare, dans la BD, une gynécologue obstétricienne. Les deux réalités se percutent. Un fait minimisé, négligé, d’un côté ; un événement traumatisant, de l’autre. Quel écart ! « Notre idée n’était pas du tout de jeter la pierre aux soignant·es, explique Camille Drouet Chades. Ils et elles nous ont ouvert les portes de leur hôpital, transmis des études… Nous ne pouvons que les en remercier. Nous nous sommes aussi rendu compte qu’ils et elles étaient en souffrance. En arriver à dire ‘Je suis maltraitante’ quand on fait un métier du soin, c’est dur ! L’hôpital français (je ne sais pas comment cela se passe en Belgique) est soumis à un impératif de rentabilité et une ‘fausse’ couche, ce n’est pas rentable ».
« Arrêtons de faire croire que le chemin vers la maternité, la parentalité est tout tracé. C’est un chemin cahoteux. Et les embûches ne sont pas à cacher, mais à accompagner », plaide la journaliste.
Bref, cette enquête est d’utilité publique. Elle a pris la forme d’une bande dessinée parce que cet art est particulièrement accessible au grand public. « Le dessin permet d’amener du rythme tout du long, d’apporter peut-être une plus grande douceur et un peu plus d’humour qu’un autre médium, d’alléger un sujet assez difficile et cru », éclaire Manon Mugnier. La transcription des ambiances, des sentiments, des émotions est, dans ce cas-ci, tout simplement humaine.

Une grossesse sur quatre. Enquête sur le tabou de la « fausse » couche de Camille Drouet Chades et Manon Mugnier (La Revue dessinée/Casterman)