Grossesse
De plus en plus de jeunes femmes décident de se lancer dans l’aventure parentale seules. Choix totalement assumé. Se constituer famille monoparentale, sans passer par la case abandon ou séparation. Nous avons rencontré deux mamans, aux parcours totalement différents, qui racontent, à mille lieues d’idées préétablies, comment et pourquoi elles ne comptent que sur elles pour fonder leur famille.
Devenir maman sans compter sur personne d’autre que la science. Certains et certaines y verront les conséquences d’un individualisme lié aux vicissitudes de notre monde moderne. D’autres salueront cette possibilité. Souvent, cela fait débat, sans jamais prendre en compte les trajectoires des principales intéressées : les mamans elles-mêmes.
Nous avons rencontré plusieurs d’entre elles pour les besoins de cet article. Leurs choix, elles les ont posés pour des raisons différentes. Parfois par misandrie, par manifestation d’une vraie aversion pour les hommes. Parfois par urgence biologique. Parfois sous le coup d’une certaine forme de pression sociétale. L’éventail des motifs invoqués est varié. Mais une chose réunit ces mamans : elles ont toutes ont en commun d’avoir mûrement réfléchi leur décision. Nous relatons l’histoire de deux d’entre elles.
Un monde sans père pour plus de repères ?
Destination Mons. À la rencontre de Mehpar*, jeune trentenaire, maman d’un petit garçon de 3 ans. Depuis sa plus tendre enfance, elle se voit mère. Enfance ultra communautaire, grande sœur de quatre petits frères, la jeune femme, qui ne rêve que de musique électronique au grand air, est trop vite « adultifiée ». Elle finit par étouffer dans un milieu où les hommes règnent en maîtres absolus.
« Dès que j’ai commencé à devenir une femme, mon père, mes oncles et tous mes frères ont commencé à s’adresser à moi comme à un être qui leur devait une soumission absolue. Une conséquence de ce qu’ils croient être culturel, plus que religieux. Je le précise car on me rétorque souvent que c’est le poids de l’islam qui justifie leurs comportements, alors qu’ils ne font que se singer entre eux depuis des générations. »
Insoumise, Mehpar quitte vite le domicile familial. Avec l’indépendance viennent les premiers petits copains. De toutes obédiences, de toutes cultures. Hélas, elle tombe sur le même type de comportements avec des mecs qui ne voient en elle qu’une future matriarche de salon, bonne à entretenir la maison et élever des minots. À un moment, elle pense avoir trouvé la perle rare.
« J’ai poussé loin les projections d’une famille avec l’homme que j’aimais. Il se disait prêt. Mais c’était comme s’il m’accordait une faveur. Comme s’il sous-entendait qu’il fallait lui garantir tout un tas de contreparties en échange. Le laisser libre. Lui promettre de faire attention à mon corps après la grossesse. Ou, plus absurde encore, se plier à sa vision éducative, sous-entendu : ne pas élever ce bébé comme un petit oriental. »
Dans ces conditions et malgré l’amour qu’elle lui porte, impossible pour Mehpar d’envisager quoi que ce soit avec lui. Après leur rupture, pressée par le dictat biologique, elle commence à réfléchir à l’idée de faire un enfant, mais seule.
« Je réfléchis à l’idée d’une éducation dénuée de patriarcat. Sans volonté de puissance, sans démonstration de force, de virilisme, de violence, de vision phallocrate de l’existence »
« Où étaient ces fameux hommes déconstruits qui allaient réinventer le rôle du père ? Je suis peut-être mal tombée, mais je n’en ai jamais trouvé. Ras-le-bol des hommes. Ils ont étouffé toute mon existence. Je rêvais d’être maman. Pas d’élever les enfants de mon mari ou compagnon. Je réfléchis à l’idée d’une éducation dénuée de patriarcat. Sans volonté de puissance, sans démonstration de force, de virilisme, de violence, de vision phallocrate de l’existence. C’est une vision radicale, j’en conviens, mais le taux de femmes issues de l’immigration qui élèvent seules leurs enfants est plus important que le reste. Alors, autant ne pas passer par la case relation ratée et aller droit à l’essentiel : se démerder seule. »
Mehpar ne nous racontera pas son parcours pour devenir maman. Mais une fois sa décision prise, ses proches informé·es, la voilà lancée sur ce chemin qui la conduira à devenir maman d’un petit garçon. « Ironie du sort, me voilà à élever un homme. Mon fils a adouci ma vision des choses. Me retrouver seule à la barre de ce merveilleux ‘petit d’homme’ (elle et ses ami·es l’appellent Mowgli), est ce qui m’a le plus éclairée sur le monde. J’envisage les choses avec plus de nuance, plus d’amour. Les premiers mois ont été atroces et je pleurais toutes les nuits en me disant que j’étais folle et que j’ai été aveuglée par mon idéologie. Fière dans un premier temps, j’ai baissé ma garde. J’ai demandé de l’aide à ma mère. À mes tantes. À mes cousines. Il s’est créé une famille dense, présente et aimante autour de Mowgli. Et aujourd’hui, il est le chouchou de mes frères, de mon père. J’espère juste qu’il sera moins rustre qu’eux… »
Son conseil à toutes les mamans qui se destinent à la même trajectoire ? D’abord, en parler. Et surtout demander et organiser l’aide autour de la naissance de ce bébé à venir. « On ne fait jamais un enfant seul·e. Il faut en avoir conscience et mettre de côté sa fierté. De toute façon, ne lit-on pas partout qu’être parent, c’est savoir renoncer à ses principes ? ».
Voyons si Laurence, maman solo d’une petite Amalia de 2 ans, tire les mêmes conclusions.
La théorie des pâtes
La nuit tombée, assise sur le banc de l’Espace Marconi à Forest, Laurence déroule son histoire comme un conte. C’est d’ailleurs la littérature jeunesse qui lui inspire toute petite ses aspirations de mère singulière. « J’étais charmée par Prunelle des Bois que je lisais et relisais. J’étais persuadée qu’il m‘arriverait la même chose que l’héroïne : moi aussi je trouverais un enfant dans les bois, derrière les buissons ».
Des années plus tard, la petite fille est devenue femme et vit en couple. Achat d’appartement, emménagement… Tout roule, excepté les attentes de la jeune femme.
« Je suis convaincue qu’on demande trop de choses à une seule personne. Super parent, super coloc’, super amant… Une seule personne ne peut répondre à tous les besoins à la fois. Attendre de l’autre qu’il brille sur tous les plans mène forcément à une forme de déception, non ? C’est un peu la théorie des pâtes. Une seule variété ne peut nous satisfaire pour le reste de nos jours ! »
Alors la jeune femme s’installe seule, dans un appartement deux chambres, comme pour marquer le début de la consolidation d’un nid potentiel. À cette époque, notamment poussée par une forme d’éco-anxiété pressante, Laurence commence à entreprendre des démarches d’adoption. Mais la tâche s’avère ardue.
« En théorie, c’est tout à fait possible. Mais dans la réalité, il est plus facile pour un couple homoparental – plus pour les femmes que les hommes – d’adopter. Mais une femme seule, jamais. L’idée d’adopter se fait encore avec une vision solidement ancrée de la représentation de la famille idéale. Si possible blanche, hétéro… et aisée, puisqu’il faut compter dans les 20 000€ en moyenne ».
« Il n’aura pas de père cet enfant. Cela ne vous embête pas ? », s’inquiète une psy
Laurence se ravise. Pourquoi pas famille d’accueil ? Elle suit assidûment plusieurs formations. Seulement, très vite, elle se rend compte que ça ne colle pas avec la mission parentale qu’elle veut assurer. « On a peu voix au chapitre. Peu de décisions. Pas de vacances ensemble à l’étranger. Il faut combiner avec le reste de la famille dans la plupart des cas. Ça ressemble un peu à un divorce », conclut la jeune femme, malicieuse.
Le cheminement se poursuit. Tenace, Laurence s’intéresse de plus en plus à la PMA. Jusqu’au jour où sa décision est prise. « J’invite tout le monde le jour de mes 30 ans pour leur annoncer dans quoi je m’embarque ». Cap sur l’Hôpital Delta pour y entreprendre les démarches.
D’emblée, on y attaque le sujet sensible. « Il n’aura pas de père cet enfant. Cela ne vous embête pas ? », s’inquiète une psy. Patiemment, Laurence déroule les explications. Incompréhension dans l’équipe. Elle en discute avec différents groupes avisés sur les réseaux sociaux. On lui conseille alors de se rendre à Saint-Luc, toujours à Bruxelles. Le contact avec la psy s’y passe mieux. « Pourtant, j’avais des a priori sur l’orientation catholique. Mais l’équipe y est ouverte, compréhensive. Au bout de trois sessions, la psy m’a conseillé d’amener une personne référente qui sera présente dans la vie de mon futur enfant. On veut s’assurer que je sois solo, mais pas isolée. J’y conduis alors ma maman. Plus ça avance, plus ça devient concret ».
Parcours de combattantes
Concret, tout le devient encore plus après le feu vert des médecins. Les rendez-vous médicaux s’enchaînent. « À partir de là, tout devient très intrusif, il ne faut pas être ultra-prude », prévient la maman en devenir. Puis, subitement, la grande nouvelle : « Venez demain à 13h, ordonne l’équipe, du jour au lendemain ». Les paillettes - terme qui désigne les pailles contenant du sperme congelé, utilisé pour la fécondation des ovocytes - sont dispos. « On vous donne le choix de la couleur des yeux et autres caractéristiques. Si vous ne demandez rien, on part sur votre copie conforme », rejoue Laurence.
Malheureusement, au fil des vérifications, rien ne s’enclenche. Il est temps de penser à la FIV. Commence alors la prise d’hormones. Puis s’opère le transfert d’embryon.
sauf qu’un soir, lors d’un concert, la jeune femme est frappée d’une certitude. Elle est enceinte. À 3 mois et 4 jours, elle avertit la terre entière. À peine le temps de goûter à ce bonheur qui achève un long parcours de combattante et voilà que la grossesse s’interrompt subitement. Pas le temps de dire ouf, il faut réessayer tout de suite.
Bonne nouvelle, ça fonctionne. Mais Laurence est circonspecte et vit avec l’idée que ça ne marchera pas. Convaincue de l’échec à venir, elle part même participer aux championnats de Naginata au Japon, cet art martial pratiqué avec un grand fauchard, ces longs bâtons en chêne surmontés d’une lame courbe qu’on peut voir dans les vieux films de Junko Fuji (Aka Lady Yakuza) !
Les mois passent et, finalement, la grossesse se poursuit, malgré quelques péripéties, jusqu’à un accouchement compliqué. Préma, service Koala, la maman se sent isolée, mais pas seule. Laurence a constitué sa famille. Laurence est heureuse. À peine maman, on lui parle d’un éventuel numéro deux.
« L’hôpital m’a appelée pour voir si je voulais réserver des paillettes pour un petit frère ou une petite sœur. Normalement, le nombre de dons et le nombre d’enfants nés d’un même donneur sont contrôlés. Dans la réalité, il n’y a pas de registres entre les différents centres. »
Retour au présent, à la maison. « Tout est organisation. Tout le temps. Donc, plus compliqué. Mes propres rendez-vous médicaux, descendre les poubelles, laver la vaisselle… et puis se dire que toutes les grandes décisions, je les prends seule. La crèche, l’école, les vacances. Parfois je me demande ‘Mais comment font les autres ?’, puis je me reprends, en me disant ‘Ah oui, ils sont généralement deux et ont deux paires de bras’. Cela dit, même quand c’est dur, je n’ai de cesse de me répéter que je vis des instants merveilleux. Jusqu’ici, rien n’est insurmontable. Mes problématiques sont les mêmes qu’un autre parent. On me demande souvent comment j’envisage le couple. Et comment ma fille accueillerait un homme dans notre composition. Pour moi, rien n’est fermé, mais je n’associe pas ma vie amoureuse à la parentalité ».
Aux mamans qui songent à cette éventualité, Laurence met en garde : solo, pas de soucis ; isolée, c’est franchement plus dur. La jeune femme est très aidée par sa maman. Elle s’autorise aussi une petite recommandation qui lui aurait été bien utile : « Prenez soin de vous pour prendre soin de votre enfant. Surtout, osez demander de l’aide, vous n’avez rien à prouver. Pensez à la sortie de l’hôpital : le métro, c’est chouette, mais un copain/copine ou un parent taxi, c’est franchement l’idéal ».
*Prénom d’emprunt
À LIRE
Bonne nouvelle : il existe plein de littérature sur le sujet
- Lou - Mon histoire à moi : ce livre est destiné aux enfants issus du don de spermatozoïdes pour expliquer comment ils ont été conçus. C’est un ouvrage publié par la fédération française des CECOS, des centres qui regroupent plusieurs professionnelꞏles de la santé liéꞏes à la conservation des œufs et du sperme humain.
- Viking girl de Pauline Pinson (Actes Sud Junior) : ce roman met à l’honneur deux jeunes filles nées par PMA d'un donneur dont elles pourront découvrir l'identité lorsque Lison aura 18 ans. Mais tout va se dérouler autrement, sur fond d’Eurovision. Oui, vous lisez bien !
- Pourquoi je n’ai pas de papa d’Alice de Pape (auto-édition) : un livre pour les enfants de mamans solos, nés grâce à la PMA, pour leur expliquer pourquoi ils n'ont pas de papa.
- Maman à tout prix de France Dammel (Racine) : l’autrice, maman solo de deux garçons après un parcours PMA long de dix ans, relate les étapes clés d’une PMA en donnant la parole aux patient·es, entre échecs, joies et faux espoirs.
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