Loisirs et culture

Alix Garin : « Aller au bout de la démarche autobiographique, pour briser le tabou »

"Impénétrable" d'Alix Garin

C’est un des albums BD marquants de l’année qui vient de s’écouler. Avec Impénétrable, Alix Garin est parvenue à réussir le difficile pari de faire de son expérience personnelle un ouvrage à portée beaucoup plus large. Elle questionne la sexualité, le couple, les injonctions, la norme au regard de la maladie dont elle souffre, le vaginisme. Il s’agit d’un trouble sexuel, d’une contraction musculaire prolongée ou récurrente des muscles du plancher pelvien (ceux entourant le vagin). D’où des douleurs ressenties violemment lors de la pénétration. À partir de ce vécu intime, Alix Garin fait œuvre utile.

Succès public et critique

Depuis sa sortie, Impénétrable fait l’objet de nombreuses reconnaissances. Il figure notamment dans la sélection officielle du festival BD d’Angoulême. Succès critique, donc, mais aussi auprès du public.
Alix Garin :
« Je suis vraiment très touchée par ces retours, par leur bienveillance aussi. D'une part, il y a les retours critiques de la part des professionnels de la bande dessinée. Ce qui est souligné, c’est la qualité du livre en tant qu’œuvre.
C’est quelque chose qui me tenait beaucoup à cœur. Je ne voulais pas que le livre soit considéré comme un bouquin de témoignage médical. Pour moi, en tant que dessinatrice, c’était essentiel. Surtout après le succès qu’avait eu Ne m’oublie pas, mon premier livre. J’étais un peu attendue au tournant. ‘Sera-elle l’autrice d’un seul livre ?’ D’autre part, il y a les retours des lecteurs et lectrices. Beaucoup de femmes, mais d’hommes aussi, de personnes qui sont de près ou de loin concernées par ce genre de thématique, par des troubles de la sexualité et du désir. Des personnes qui se sentent perdues, très seules et qui ont trouvé dans « Impénétrable » un témoignage qui leur ressemblait, qui leur a permis de de briser leur solitude, de briser leur honte.
Et donc, je reçois beaucoup de messages, quotidiennement, par Instagram, par e-mail. Les personnes qui m'écrivent me disent que ça les a bouleversées. Cela rencontre le sens de ma démarche. C’était le moteur initial. Quand je me suis promis qu'un jour je raconterais cette histoire, c'était parce que je sentais que je ne pouvais pas être la seule à vivre cela, qu'il y avait vraiment un abcès à crever. Voir que ça porte ses fruits. Sentir que c'est bien reçu. Bah, c'est super. 

"Impénétrable" Alix Garin

Un projet qui s'impose

Au début de votre livre, vous expliquez que vous êtes sur un nouveau projet. Celui-ci patine. Il s’efface progressivement au profit de ce livre qu’on est en train de lire. Comment vous avez pris cette décision de passer à l’écriture d’Impénétrable ? Comment vous l’avez vécu ? 
A. G. :
« À sa sortie, mon premier album, Ne m’oublie pas, a été porté par le contexte de l'époque, celle du covid. La thématique d'une personne malade d’Alzheimer en maison de retraite avait vraiment fait écho aux situations vécues. Notamment la question des personnes âgées. Je crois que c’est une des raisons pour lesquelles il a trouvé son public.  Moi, je me sentais porté par un élan. Il fallait battre le fer tant qu'il était chaud. Se remettre au travail. Proposer un deuxième album qu’on me réclamait déjà.
Je me suis lancée un peu à corps perdu dans un projet strictement fictionnel. Pour m'apercevoir au bout d'un an, que j'étais peut-être allée trop vite et que je ne m'étais pas suffisamment posée la question sur le sens qu'avait pour moi ce nouvel album. J’ai douté de sa nécessité. Tout cela est arrivé au moment où je me suis dit que justement le moment était venu de raconter Impénétrable. C'était une promesse que je m'étais faite alors que j'étais en plein dans les rendez-vous médicaux, les soins, les allers-retours entre le kiné et la gynéco. Je gardais tout pour moi. Je n'en parlais à personne parce que c'était embarrassant, je n’allais pas dire sur le temps de midi à mes collègues : 'Vous savez quoi ? Moi, je vais une fois par semaine chez la kiné pour ma chatte'.

« Et finalement, il parle de quoi ce livre ? Du mensonge. Du secret. »

Et donc, à l’époque, je m'étais promis que je le raconterai en tant qu’autrice. Le problème, c'est qu'à ce moment, je ne savais pas du tout la conclusion que pourrait avoir ce chapitre de ma vie. Je ne savais pas si j'allais guérir, quelle forme allait prendre mon intimité. C'était très flou. Les mois passants, la conclusion est arrivée telle qu’elle apparaît dans la BD, C'est-à-dire que j'ai guéri. Que j'ai trouvé une nouvelle forme d’intimité, et cetera. C'est là que je me suis dit : 'OK, c'est maintenant que je dois réaliser ce projet'. Je ne dois pas attendre des mois, des années, du recul. Au contraire, je sentais l’urgence d’un album qui soit raconté dans le vif du sujet avec, encore intacte, cette énergie de la conquête d’une liberté retrouvée. Peut-être aussi que je me doutais qu’il fallait le faire à ce moment-là. Pour éviter la perte de courage, éviter le risque de me dégonfler parce qu'il y avait quand même une mise à nu certaine. J’ai donc avorté complètement le projet qui avait été amorcé. Tout est à la poubelle et je n'y reviendrai jamais. 

Dessin d'Alix Garin
Lombard

Une réalisation très physique

Comment vous êtes-vous sentie lorsque vous avez mis la dernière touche à Impénétrable ? Quel sentiment vous a envahie ?
A. G. :
« Un immense soulagement et une immense fierté. C'est un album qui a été extrêmement difficile à réaliser. Quand je dis ça, les gens pensent que c’est lié à l’intimité du sujet, à la mise à nu. Mais c’est un livre qui m’a aussi demandé énormément d’énergie au niveau artistique. J'ai beaucoup douté. J'ai eu très peur de ne pas y arriver, de ne pas être à la hauteur de mes ambitions.
Toute la complexité tenait, notamment, dans le fil de cette histoire qui se dilate de façon tout à fait particulière dans le temps. On se retrouve sur une période de presque cinq ans. Lorsqu’on scénarise cela, il faut faire des choix. Dans le livre, un an peut prendre deux pages, comme dix jours peuvent s’écouler sur 110 pages. Il s’agissait aussi de relier tous ces thèmes, de trouver le fil. Et finalement, il parle de quoi ce livre ? Du mensonge. Du secret. Finalement, tout ce qui est à la fin du livre. Mais au départ, ce n'était pas du tout une évidence. Sa réalisation a été très physique. Parfois, je faisais trente pages par semaine, je ne dormais plus. Et puis, pendant un mois, j'étais couché sur mon canapé, je ne savais plus bouger. C’était vraiment très exigeant.
Quand je suis arrivée au bout, je me suis dit que j’y étais arrivée. Est-ce que c’était bien ou pas ? J'avais encore trop le nez dans le guidon pour avoir ce recul. Là, il est sorti en septembre et quand j'ai vu l'accueil qu’il recevait et comment il était salué, y compris artistiquement, cela été un vrai soulagement. Je me suis dit : 'O.K., pari tenu'. »

Impénétrable d'Alix Garin

Du particulier au général

Vous vous êtes rendu compte lorsque vous avez écrit votre livre, qu’au-delà de partager votre expérience personnelle, vous alliez aussi toucher de nombreuses lectrices et aussi de nombreux lecteurs dans leur propre intimité ?
A. G. :
« Cela peut paraitre paradoxal, mais selon moi, plus on raconte un cas particulier, plus on a des chances de toucher les gens. Si on reste très général dans son travail, on prend le risque d’être superficiel et personne ne peut y raccrocher son expérience. Convaincue de ça, j’ai assumé l'autobiographie, le récit en 'je'. Il n’était pas dans mes ambitions d’écrire une thèse sur le vaginisme ou sur les problèmes du désir sexuel. Ce que je voulais, c’était partager un témoignage qu'on n’entend pas souvent. Qu'est-ce que c'est de ne plus ressentir du désir pour quelqu'un ? Qu'est-ce que c'est de devoir repenser son rapport à son corps ? Qu'est-ce que c'est de devoir s'affranchir des normes ? Qu'est-ce que c'est, en tant que femme, de devoir aller à la conquête de sa liberté.

« L'autobiographie, ce n'est pas de l'autopromo. Ce n’est pas se donner le beau rôle. »

Tout ça, ce sont des thèmes qui nous effleurent souvent, dont on entend parler, mais de façon très vague, très générale. Il n’y a jamais personne pour s'asseoir à côté de nous et nous dire : 'Écoute, voilà comment j'ai fait. Je ne dis pas que c'est comme ça qu'il faut faire, mais voilà, moi, c’est la voie que j’ai prise'. Je pensais qu'en faisant ça, les gens allaient pouvoir trouver écho à leurs expériences. Que ce soit pour se dire : 'Oh, j'ai exactement vécu la même chose' ou 'Moi, j'aurais pas fait comme ça'. Cette démarche offre une matière à comparaison. C'est un formidable vecteur de d'émotions, d'empathie. Voilà pourquoi il fallait aller, à tout prix, au bout de la démarche autobiographique. Pour briser le tabou, en disant : 'Ben voilà, moi, j'ai souffert de ça. Ce n’est pas très connu. C'est d'habitude un truc dont on n'est pas fier, mais en fait il n’y a pas de honte à avoir, pas de honte à en parler'.
Je pense que ma démarche était la bonne au vu des commentaires que je reçois. On me dit : 'Merci d'avoir écrit un livre sur ce sujet. Merci d'avoir levé le voile sur ces trucs-là'. Et en fait, ces trucs-là, ce n'est pas nécessairement le vaginisme. C’est plus large. Il est question de la sexualité au sein du couple. Des normes qui parasitent le dialogue. J’ai beaucoup de retour d’hommes qui ont été très touchés, notamment par le personnage masculin qui est là, patient, et qui questionne. 

Des voies singulières

Dans l’ouvrage, vous êtes d’une sincérité entière. Au point d’exposer vos failles, de les questionner. Ces failles deviennent un point fort de votre récit.
A. G. :
 « C'était indispensable. L'autobiographie, ce n'est pas de l'autopromo. Ce n’est pas se donner le beau rôle. Ce n’est pas faire semblant qu'on est le bon et que tous les autres sont les méchants. Il fallait aussi que les gens puissent s'identifier dans mes erreurs peut-être, dans mes questionnements, dans mes choix discutables. Ces failles permettent aussi de mieux comprendre le parcours, cela donne du corps à ce 'personnage'.
Je ne pouvais pas apporter juste ce qui m'arrangeait, cela n’aurait pas fait honneur à la réalité et à l'histoire telle qu'elle s'est produite. Ces failles ont joué un rôle. En bien ou en mal, d’ailleurs. C'est pour ça, par exemple, que je voulais évoquer la drogue, parce que ça m'a permis de me réapproprier mon corps d'une façon tout à fait inattendue, inédite. Beaucoup plus rapide que si j'avais dû prendre d'autres voies. Ça aurait pu être autre chose, le sport par exemple. Cela aurait, peut-être, été aussi efficace, mais je ne l'ai pas fait. Mais puisque c'est vrai, ça mérite d'être dit. Les lecteurs et lectrices ont droit de savoir aussi puisque cette possibilité-là existe. C’est aussi une façon d’expliquer qu’il y a des voies auxquelles on ne pense pas spontanément et qui se présenteront de façon tout à fait inattendue. D'où le fait qu'il ne faut pas désespérer. Qu'il faille accepter ce tâtonnement. Cela prend beaucoup de temps à se régler. Je ne parle pas seulement du vaginisme mais aussi des problèmes de sexualité au sens large. On peut même élargir encore aux maladies chroniques, aux maladies un peu plus rares pour lesquelles c'est difficile de trouver des professionnels de santé qui soient vraiment les experts qui vont vous prendre par la main.
Quand on est en parfaite santé, on ne se rend pas compte de ce que c'est. Un jour on a un peu mal quelque part et puis, pendant des années, on va aller de médecin en médecin, de spécialiste en kiné, pour essayer plein de trucs sans toujours faire disparaître le mal. 

Impénétrable d'Alix Garin

La BD, ce médium au potentiel extraordinaire

Graphiquement, votre livre alterne des mises en cases classiques et des moments plus éclatés, plus oniriques, plus symboliques. C’est venu en cours de réalisation ou vous aviez déjà l’idée de la structure générale dès le départ ?
A. G. :
« J'aime bien avancer en pleine connaissance de cause. J'écris d'abord l'entièreté du scénario. Enfin, plusieurs versions pour être sûre que ce soit bien verrouillé. Vient l’étape du storyboard, du découpage, la transposition du scénario en planches de BD mais de façon très rapide, en croquis. Puis, je finalise le dessin et les couleurs. Il est important pour moi de bien échafauder le scénario parce que l'encrage et la couleur demandent beaucoup de temps et d'énergie.

« Ce qui était sûr, dès le départ, c’est qu’il y avait un enjeu autour de la représentation graphique de choses qui ne se voient pas comme le désir, la douleur, la peur. »

J'avais donc déjà en tête les images qui sont finalement dans l'album. Il y a évidemment de la souplesse dans la création. Parfois la bonne idée arrive au moment de dessiner. Ce qui était sûr, dès le départ, c’est qu’il y avait un enjeu autour de la représentation graphique de choses qui ne se voient pas comme le désir, la douleur, la peur. La thérapie psychologique, c'est toujours difficile à mettre en scène en bande dessinée parce que lorsqu’on est assis sur une chaise dans un bureau pendant des heures, c'est pas très fun à mettre en scène. J'ai beaucoup aimé ce challenge. Devoir trouver des astuces, exploiter au maximum le potentiel du médium bande dessinée qui est quand même extraordinaire, super versatile. Il n’y a aucune règle. On peut penser la page, pas juste les cases. On peut sortir de celles-ci. On peut jouer avec l'objet livre, sur l’enchaînement des pages. Je me suis appropriée tout ça et j’ai été beaucoup plus loin là-dedans que dans mes travaux précédents. 

Défendre ses acquis

Dans les remerciements, vous mettez en avant la chance de vivre en Belgique, dans un pays où l'accès aux soins de santé est presque gratuit. Faut-il voir une dimension politique dans le fait de le souligner en fin d’ouvrage ?
A. G.
: « Oui, absolument. Je l'ai fait en pleine connaissance de cause. Pour que les gens, les citoyens, les citoyennes prennent conscience de ce privilège. Nous vivons dans un des rares coins de la Terre où on a accès à cette qualité de soins pour des sommes aussi modiques. Je ne sais pas si les gens se rendent compte de la différence entre ce qu’ils déboursent et ce que ça coûte, tout ça grâce à des choix politiques, à la sécurité sociale, à des choses qui ont été arrachées de haute lutte et qui peuvent très vite nous être reprises. Surtout par les temps qui courent, où le politique vient à la médecine avec une dimension de rentabilité au détriment du soin.
Mes parents sont médecins, mes deux frères le sont aussi, c'est un monde que j'observe un peu de l'Intérieur et c'est dramatique ce qui se passe dans les hôpitaux, dans tout le système pensé par les décideurs. Les acquis, ça se défend, y compris dans les urnes. J'ai l'impression qu'aujourd'hui les gens ne sont pas conscients de ces acquis qui peuvent être, à un moment, menacés. 

Impénétrable d'Alix Garin
Alix Garin Impénétrable
Lombard