Développement de l'enfant

Bébé vous fait part de ses besoins avec son langage à lui

Les bébés ont un langage universel qui vous permet de comprendre leurs besoins

C’est une découverte importante que nous relate Isabelle Filliozat. Celle du langage primal des bébés. Loin des recettes préétablies, la psychothérapeute nous fait part des travaux de Priscilla Dunstan, cantatrice qui a étudié de près les sons et les mouvements de bébé pour les mettre en lien avec leurs besoins. Penchons-nous, non pas sur leur berceau, mais sur leurs sonorités enchanteresses.

Comme un mouvement qui se met lentement en place. Depuis quelques mois, dès que l’on évoque les pleurs de bébés, différent·es spécialistes nous font part des travaux épatants d’une « musicienne » qui aurait décrypté et analysé les besoins des bébés par leurs pré-cris, juste avant les pleurs. Tiens, donc.
Intrigués, on creuse la question. Les pistes nous mènent donc à Priscilla Dunstan, qui, par manque de chance, habite pile à l’autre bout du monde. En revanche, on découvre très vite qu’elle a fait une adepte - et non des moindres -, la psychothérapeute française Isabelle Filliozat qui a tellement été marquée qu’elle a convaincu le petit monde de l’édition francophone de rendre public les travaux de cette cantatrice à la destinée improbable. Comment tout cela a-t-il débuté ?

Isabelle Filliozat : « J’ai découvert les travaux de Priscilla Dunstan et je les ai dévorés. J’étais complètement fascinée par cette approche, j’ai souvent pleuré, me disant : ‘Mais quel dommage de ne pas avoir eu vent de tout ça maman’. »

Vous pourriez nous expliquer sur quoi portent les travaux de cette cantatrice ?
I. F. : « Tout part d’un don, puis d’un travail scientifique rigoureux. C’est presque une combinaison de hasards fascinants. Priscilla Dunstan, cantatrice - c’est important pour la suite –, est débordée par les pleurs de son bébé. Elle n’en peut plus. Alors elle observe son nourrisson, à la recherche de pistes à décoder. Dotée de l’oreille absolue, elle repère des sonorités très précises avant les pleurs. Ce que l’on appelle le pré-cri. Sa formation de cantatrice lui permet alors de reproduire les mouvements de bouche, les postures, le volume d’air inspiré et expiré qui émanent des sons de bébé pour les retranscrire par la suite. Ce qui l’intéresse, c’est tout cet ensemble de petits bruits que produit bébé. Selon elle, au moment où l’enfant pleure, c’est déjà trop tard. Elle décode donc chacun des tons. Elle ne parle pas de langage, mais explique que, par l’observation, on peut comprendre et interpréter les besoins. »

Comment cette forme de communication opère-t-elle, combien de sons différents a-t-elle déchiffrés ?
I. F. : « D’abord six sons différents jusqu’à 6 mois, auxquels s’ajoutent deux autres sons après. Par exemple, un mouvement de la bouche un peu rond qui évoquerait la succion suivi du son ‘né’ évoquerait la faim. Je ne pense pas que les évoquer tous dans cette interview soit une bonne idée. Parce qu’il faut inviter avant tout les parents curieux à lire les écrits de Priscilla Dunstan plutôt que les vulgariser. En gros, elle définit tout un ensemble de décryptages qui indique que bébé ressent un inconfort, qu’il souffre de coliques, qu’il a besoin de sommeil, de faire un rot, etc. Ce qui est intéressant, c’est que depuis que ses travaux sont rendus publics, il se dessine clairement deux catégories de parents : ceux qui rejettent cette idée et n’ont jamais ou presque pas essayé, ils sont donc convaincus de la supercherie du procédé. Et puis, il y a ceux qui essaient, qui se montrent attentifs et pour qui c’est réellement spectaculaire, parce qu’ils se rendent compte qu’une fois attentifs, une fois connectés, ils sont plus en phase avec les nécessités de bébé. Comme on s’adapte, on répond. Il n’y a rien à perdre à s’éduquer aux signaux des tout-petits. »

C’est fascinant, mais pourquoi est-ce que ces travaux ne sont pas plus répandus ?
I. F. : « D’abord, il y a tout un contexte autour du couple de Priscilla Dunstan qui a porté atteinte à la crédibilité des recherches de la cantatrice. Je ne peux pas rentrer dans les détails parce qu’il y a une bataille juridique. Pour le dire vite, l’ex-mari s’est accaparé ses travaux et exploite le filon. Il a créé une école (que je ne peux pas nommer, mais dont j’invite les lectrices et lecteurs à se méfier), chaque personne qui s’y forme lui alloue une certaine somme d’argent. Il a également créé une application qui permet de détecter les mouvements et les sons. Ce qui est à l’exact opposé de l’engagement de Priscilla Dunstan qui, émerveillée par cette forme de pureté, a voulu la partager au monde entier, avec une seule doctrine : celle d’être éminemment attentif, attentive à son enfant. Et jamais de la substituer à une intelligence artificielle. Tout ce business engendré autour de cette découverte a évidemment retardé et discrédité l’aspect scientifique des travaux. Ce qui a créé beaucoup de suspicion dans le milieu de la petite enfance. Si on n’étudie pas ces mécanismes de façon rationnelle, il y a des vides, ce qui altère donc toute forme d’élan. Puis cette découverte provoque également tout un travail de remise en question chez un tas d’expert·es. De manière générale, on met longtemps avant d’accepter le changement. Encore plus pour quelque chose d’aussi important. Pourtant, depuis que je m’appuie et rend public ces travaux, je rencontre beaucoup de sages-femmes qui me disent par exemple : ‘Décrypter les sons de bébé ? Je fais ça depuis toujours’. Je pense effectivement que ça existe depuis toujours, mais que c’était difficile à transmettre. Et puis, ne nous mentons pas, il y a aussi une idée bien ancrée, comme quoi la parentalité, ça doit se faire dans la souffrance. Il y a comme un culte de la douleur. »

Isabelle Filliozat - Psychothérapeute
« Il n’y a rien à perdre à s’éduquer aux signaux des tout-petits »
Isabelle Filliozat

Psychothérapeute

C’est vrai qu’une naissance est associée au manque de sommeil, aux pleurs, à l’épuisement. Vous pouvez nous en dire plus sur ce culte de la douleur ?
I. F. :
« Je vous donne un exemple frappant. L’idée de ce que l’on appelle ‘l’heure des bébés’, les pleurs du soir qui seraient un moment essentiel aux enfants pour décompenser. On continue à publier encore aujourd’hui des inepties de la sorte, alors que lorsqu’on se penche sur les études rigoureuses sur les pleurs, on s’aperçoit que ça n’existe pas partout dans le monde cette histoire, c’est une construction. En Finlande et en Norvège, qui sont les pays où les enfants pleurent le moins au monde, le concept n’existe pas. Ce sont curieusement des pays où le temps passé à l’éducation de son enfant est encouragé et valorisé.
Tout ce que l’on évoque ici ne relève pas d’une recette de plus, mais juste d’une mise en évidence de quelque chose de scientifique. Que vos lecteurs et lectrices fassent ce test que je mets souvent en situation dans mes conférences. Prenez deux interlocuteurs/interlocutrices. L’un·e joue le bébé, l’autre le parent. Le parent qui joue le bébé doit transmettre l’info, par exemple, qu’il ou elle est fatigué·e. Sans geste, sans mot. Il ou elle va donc pousser une sorte de petit son aigu propre au bâillement reconnaissable. Ce qui est drôle, c’est que si l’info n’est pas comprise dans ce jeu de rôle, le parent qui joue le bébé se met à faire semblant de pleurer. »

Qu’est-ce que tout cela dit de la relation parent-bébé ?
I. F. :
« Qu’il y a un rôle central et fondamental à jouer. Un réajustement qui permet au parent de se sentir compétent. Un parent qui ne comprend pas pourquoi son bébé pleure se sent diminué. Se pencher sur cette étude des sons, des mouvements, de la façon dont bébé interagit, c’est une façon d’être de plus en plus à l’aise dans la relation. De son côté, bébé se dit que ses besoins sont respectés et entendus. Il y a une notion de confiance de base qui est respectée. Quand un bébé pleure, ça excite nos zones neuronales de douleurs. Rien à voir avec une question de décibels comme on peut encore le lire. On passe notre temps à supporter des sons beaucoup plus élevés. Plus un parent est proche, plus il sécrète des hormones qui vont le rapprocher de son bébé. C’est en réalité ça le plus important : accompagner tout cela avec émerveillement. Aux parents, expérimentez par vous-même, évitez les ‘il faut’, les ‘conseils d’experts’. Je ne prodigue pas de conseils, je donne des infos. Aux papas, aux mamans, de faire le reste. Écoutez davantage les sons de votre bébé plutôt que tous les trop nombreux bruits du monde. »

ZOOM

À lire

Isabelle Filliozat préface donc le livre de Priscilla Dunstan Il pleure, que dit-il ? Décoder enfin le langage des bébés (JCLattès), au titre explicite. Comme on l’a répété à plusieurs reprises, il ne s’agit pas d’un ouvrage avec solutions clé en main, mais bien d’une ode à l’attention aux besoins de son bébé. On croit dur comme fer à la relation privilégiée, loin de toute formule, d’appli miracle ou d’idées préconçues.
Partir à la recherche de tous ces petits sons, de tous ces petits gestes est donc une quête singulière qui ne peut que laisser présager le meilleur pour la suite des longues aventures parentales qui vous attendent. C’est finalement tout ce que nous enseigne Priscilla Dunstan.