Développement de l'enfant
Quand la relation est compliquée avec un·e ado, chaque interaction devient potentiellement explosive. Rompre avec le quotidien offre la possibilité de réparer le lien. Trois expertes détaillent les conditions pour réussir cette échappée.
Utopique de penser qu’un voyage puisse faire évoluer une situation conflictuelle ? Les expertes sont unanimes sur ce point : en nous déconnectant du quotidien, le voyage permet un temps différent. « D’un côté, il invite à une déconnexion et, de l’autre, à une reconnexion aux choses plus essentielles : à l’autre, à soi, à la nature », confirme Melissa Lambion, psychologue clinicienne.
Mais pour que ce voyage soit bénéfique, il est impératif de correctement le préparer. « Une expérience complètement différente mobilise d’autres ressources et oblige la relation à s’ajuster, car cela fait appel à des compétences, des rôles et des habitudes qui ne sont pas les mêmes, explique Clotilde Visart, psychologue clinicienne et formatrice dans l’Aide à la jeunesse. Comme le voyage est une expérience intense en soi, cela va forcément faire bouger la relation. Mais vers quoi ? Personne n’a de maîtrise sur les ajustements qui vont se faire. Parfois cela peut être positif, parfois plus difficile ».
Ce qui est sûr, par contre, c’est que ce sera mouvant tant pour l’adulte que pour l’ado. Isabelle Hanard, médiatrice familiale, thérapeute et fondatrice de Cré’Harmonie&Lien, confirme : « Les épreuves du voyage peuvent être à double tranchant. S’il y a une libération d’émotions – ce qui est positif –, encore faut-il pouvoir les accueillir. Beaucoup de parents sont mal à l’aise avec les émotions, se sentent désarmés, ne savent pas comment réagir ou les minimisent, ce qui peut entraîner un sentiment d’incompréhension ».
Un rôle différent
Préparer son périple, donc. En commençant par laisser le choix à l’ado d’accepter cette aventure… ou non. « S’il n’y a pas un vrai choix de sa part, pas sûr que l’expérience puisse suivre, assure Clotilde Visart. Est-ce que votre ado a un besoin de changement dans la relation ? Quelles seraient ses raisons pour faire évoluer la situation ? Là, le dialogue commence. Il faut être prêt·e à accepter que, peut-être, là tout de suite, ce n’est pas possible pour elle/lui. Qu’il y a d’autres étapes nécessaires au préalable ».
Lui laisser le choix n’empêche cependant pas de garder la porte ouverte à la discussion. C’est même lui signifier que l’on considère son avis et qu’on a compris que notre statut de parent a évolué. « Quand l’enfant grandit, le rôle de parent n’est plus de lui dire tout ce qu’il ou elle doit ou ne doit pas faire, mais de l’accompagner. Ne plus tout contrôler et lui faire confiance, explique Isabelle Hanard. Si le lien est nourri, il/elle viendra à vous en cas de souci ».
Projet commun
Si l’ado est partant·e pour l’aventure, l’idéal est de co-construire ce projet avec elle/lui. « En partant de ses centres d’intérêt, on peut construire différents styles de voyage : quelque chose de sportif, de plus humanitaire ou encore centré sur la musique, conseille Melissa Lambion. L’idée est de mettre en place des activités qui vont permettre de recréer du lien. Cela ne passe pas que par le verbal, d’ailleurs, les parents ne doivent pas hésiter à faire un câlin à leur ado. Souvent, ce sont des gestes qu’ils ne font plus ».
« Ce sont les expériences qui font bouger les lignes. Il faut être créatif se donner l'opportunité de vivre quelques chose de différent »
Se reconnecter corporellement tout en veillant à ne pas laisser la fratrie de côté, pour éviter les tensions. « L’équité est importante pour la famille, poursuit la psychologue. Si on offre un tel moment d’attention à un des enfants, il faut pouvoir nommer pourquoi on le fait sous cette forme. Profitez-en pour rappeler que ce n’est pas pour autant que vous oubliez les autres ».
Idéalement, les règles du voyage seront fixées en amont. Notamment l’usage du téléphone (« Tout en se mettant le même cadre à soi ! », avertit Melissa Lambon) comme l’objectif du voyage. « Le but est de vivre quelque chose ensemble, de se redécouvrir. On n’est pas là pour se juger, critiquer, pas même conseiller, insiste Isabelle Hanard. Si, à un moment, on a l’opportunité de dialoguer, profitons-en, mais si on sent que la tension monte : temps mort. Il faut pouvoir s’engager à cela ».
Clotilde Visart, quant à elle, conseille vivement de « relâcher la pression sur le résultat de l’expérience » et de réfléchir plus largement à sa posture : « Est-ce que je vais me laisser surprendre ? Est-ce que je vais m’ajuster ? Est-ce que je vais pouvoir accepter la réaction de l’autre et ne pas attendre celle que j’espérais ? Il y a un vrai travail sur soi, sur son écoute, à faire qui n’est pas forcément évident ». Se laisser la possibilité d’être surpris·e par le voyage, mais surtout par l’autre.
La force du faible
D’autant qu’il faut garder en tête qu’un·e ado ne prend pas de plaisir à rendre ses parents chèvre. « Derrière chaque ado en rébellion, il y a quasi tout le temps un ado en souffrance », rappelle Isabelle Hanard. Une souffrance qui s’exprime parfois maladroitement. « Souvent, il y a un paradoxe entre leurs paroles et leurs besoins », ajoute Melissa Lambion. Généralement, les ados ont besoin d’attention, de reconnaissance, mais aussi de faire leurs expériences. La flexibilité est donc une nouvelle compétence parentale à développer.
« Étienne Dessoy (ndlr, professeur de psychologie et systémicien) parle de la boucle de l’ambiance. Une boucle infinie avec aux extrêmes, l’union/la fusion et la rupture/l’écart, explique la psychologue. Dans les familles, il est important de pouvoir naviguer entre ces deux extrêmes de façon fluide, avec, parfois, des moments de forte fusion et, parfois, des moments de rupture. En psychologie, on parle de la théorie de l’attachement ». Et la base, c’est que celle-ci soit sécure.
Ce qui n’empêche pas de reconnaître ses propres limites et de montrer ses failles. Au contraire. « En reconnaissant sa vulnérabilité, on inverse la dynamique, explique Isabelle Hanard. En arrêtant de toujours lui dire quoi faire, le jeune reprend du contrôle et de la confiance en lui. C’est en le questionnant que le parent peut l’aider à trouver une solution ».
Pas besoin d’aller loin
Que les portefeuilles dégarnis se rassurent, pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour pouvoir se rabibocher. « On peut envisager un voyage modeste comme camper dans les Ardennes, affirme Melissa Lambion. Allumer le feu, dormir en forêt, monter la tente… c’est se reconnecter à l’essentiel qui permet de se reconnecter à des choses plus profondes ».
Isabelle Hanard propose d’autres idées, comme se lancer dans un Pékin express version belge, faire du bénévolat dans un refuge pour animaux, participer à un stage de surf… « La solidarité dans les épreuves est intéressante ». Même son de cloche pour Clotilde Visart : « Ce sont les expériences qui font bouger les lignes. Il faut être créatif et se donner l’opportunité de vivre quelque chose de différent ». Ce qu’il faut viser, c’est de changer de paradigme, de sortir du quotidien et de rompre avec les habitudes.
Ce périple va donc offrir une parenthèse hors du temps. Mais, comment gérer l’après ? « Si on n’a rien réglé, il y a un risque que la situation redevienne comme avant, prévient Isabelle Hanard. Il serait intéressant de profiter du voyage pour mentionner que vous êtes là pour elle/lui et que vous l’acceptez avec ses erreurs. Pour qu’un regard différent puisse s’instaurer ». Si, à l’inverse, il y a eu des échanges positifs et de la métacommunication, alors il ne faut pas hésiter à parler du retour sur place. « Surtout ne pas en faire un tabou et se demander ensemble ce qu’on a envie de changer et de garder ? Et comment on va prendre soin de la relation ? Sinon, le risque, en revenant, c’est que la réalité reprenne le pas », souligne Clotilde Visart.
Personnes-ressources
Si la situation ne s’est pas améliorée, il ne faut pas rester seul·e. « Il n’y a pas que le parent et son ado, rappelle la psychologue, il y a plein de personnes-ressources qui peuvent soutenir la relation, et c’est O.K. ». Que ce soit une personne de l’entourage ou un·e thérapeute. « Ce n’est pas vous ou votre ado le problème, c’est votre relation, rappelle Isabelle Hanard. Vous avez un impact sur celle-ci : vous pouvez modifier les règles du jeu ». Parfois, quelques séances de thérapie suffisent à débloquer la situation, en donnant des clés au cas par cas. « Et il est plus facile d’éteindre un petit feu qu’un incendie », conclut la coach-thérapeute.
BON À SAVOIR
Faire grandir par le voyage
Pas la possibilité de partir avec l’ado, mais séduit·e par l’idée de pouvoir lui permettre de vivre un temps de vacances qui le/la fasse sortir de sa zone de confort ? Sans Frontières, une organisation française, organise depuis plus de quarante ans des voyages itinérants pour les jeunes, en mode sac à dos, dans le monde entier. Une aventure qui a pour ambition de favoriser la tolérance, le respect, l’entraide et la reconnaissance de la diversité à travers le quotidien et la collectivité. La plupart des voyages sont organisés au départ de Paris et le budget peut être conséquent selon la destination, mais l’expérience semble particulièrement riche.
À LIRE , À VOIR
Le voyage comme solution, c’est une thématique abordée dans de nombreux films et livres. On épingle ainsi :
- Le roman Continuer de Laurent Mauvignier raconte l’histoire de Sybille, une mère qui décide de vendre toutes ses affaires pour partir avec son fils, à cheval, dans les montagnes du Kirghizistan, pour sauver leur relation. Le roman a été adapté par Joachim Lafosse au cinéma.
- Le film Compostelle de Yann Samuel, inspiré du livre Marche et invente ta vie de Bernard Ollivier, met en scène les aventures de Frédérique, prof mise à pied pour avoir giflé une élève, et d’Adam, jeune délinquant multirécidiviste, qui parcourent ensemble 2 000 km à pied. Une marche de rupture pour éviter la détention.
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