Crèche et école
Combien de fois n’a-t-on pas entendu cette question, comme si tout reposait sur les épaules des ados : « Les jeunes ont-ils perdu le goût de l’effort dans leurs études ? ». À cette interrogation, on vous propose une réponse qui sort des poncifs et fait bouger les lignes.
« Sacha a des capacités, mais il n’a pas le goût de l’effort. Quand c’est pour zoner ou jouer aux jeux vidéo, il sait faire. Mais se mettre devant sa leçon de maths et travailler, ça, non, regrette Sylvie. Ça fait partie des valeurs qu’on essaye de lui inculquer par l’exemple, seulement je constate qu’il n’est plus prêt à fournir des efforts pour l’école. »
Le témoignage de cette maman qui ne sait plus comment s’y prendre pour faire travailler son ado qui a commencé à lâcher au milieu de sa 1re secondaire, fait largement écho. En effet, nombreux sont les parents qui se retrouvent dans le même cas de figure, dépourvus face à un·e ado qui n’en veut plus. Là, comme une ritournelle, arrive le « Que se passe-t-il, le goût de l’effort se serait-il perdu ? ».
Posée ainsi, la question fait reposer toute la responsabilité sur l’élève. Mais la balle est-elle uniquement dans son camp ? Catherine Lochet, coordinatrice du groupe école des CEMÉA (Centres d’entrainement aux méthodes d’éducation active) remet la balle au centre. « L’apprentissage, c’est un partenariat qui relève autant de la responsabilité de l’école, des enseignant·es que de l’élève ». D’ailleurs, en ce qui concerne la part de ce dernier ou de cette dernière, Catherine Lochet préfère parler d’engagement plutôt que d’effort. « L’effort sous-tend une notion de souffrance qui n’apporte rien à l’apprentissage ».
« On n’est pas dans l’éducation positive, mais bien dans l’éducation active. Ce n’est pas faire tout ce qu’on veut, mais vouloir tout ce qu’on fait »
De quoi l’élève a-t-il besoin pour s’engager ?
La société a évolué. L’enfant est aujourd’hui reconnu comme une personne à part entière avec ses besoins et ses émotions. C’est terminé, les enfants dociles qui obtempèrent sans broncher, ils et elles veulent avoir leur mot à dire. En parallèle, le modèle traditionnel qui vantait les mérites de l’effort a fait place dans les années 90 à la société de consommation et de loisirs. Un tournant négocié aussi dans les mentalités. L’adage No pain, no gain – sans douleur, pas de résultat - qui donnait l’énergie pour se lever et retrousser ses manches ne fait plus recette.
« Le problème, c’est que l’école n’a pas évolué avec la société. Elle attend encore une forme de soumission des élèves pour avaler et restituer des matières, se plier aux évaluations-sanctions, alors que les élèves ont besoin de sens pour s’engager », estime Catherine Lochet. Aujourd’hui, il faut argumenter, donner du sens. C’est un fait, un élément qui traverse la société et qui représente un défi-clé pour l’école qui doit se renouveler sur cette question.
Cela ne veut pas dire pour autant que l’élève doit se sentir soulagé·e de toute responsabilité. Bien au contraire, les pédagogies actives prônées par les CEMÉA rendent l’élève acteur ou actrice de son apprentissage. L’élève n’est plus une simple paire d’oreilles qui écoutent, mais un cerveau qui s’anime pour se mettre en projet. « Attention, je ne suis pas en train de dire que l’élève doit décider de tout ou mettre son veto sur la matière. On n’est pas dans l’éducation positive, mais bien dans l’éducation active. Ce n’est pas faire tout ce qu’on veut, mais vouloir tout ce qu’on fait. La nuance est importante », souligne la coordinatrice du groupe école des CEMÉA.
Catherine Lochet identifie quatre conditions propices à l’engagement des élèves. Premièrement, les ados ont besoin qu’on leur fasse confiance et qu’on les prenne en compte dans la manière dont les cours sont pensés et dispensés. « Il faut arrêter de considérer les jeunes comme des gens qui viennent consommer l’école ». Du côté des enseignant·es, cela implique de construire son cours en fonction des centres d’intérêt des ados.
Des écoles sont déjà engagées dans cette voie
C’est le cas de la Cité école vivante du côté de Liège. Sur la page d’accueil de son site, on peut lire : « Imagine une école en lien avec le monde, avec les choses, avec toi, avec les autres… On veut proposer une nouvelle version de l’école, pensée pour les adolescentes et adolescents parce que, finalement, on pense rarement à la spécificité de cette période de la vie en pédagogie ».
Élodie Bertholomé, professeure de français, nous explique l’approche développée dans l’établissement. « On a vraiment réinventé tout un système, explique celle qui a travaillé près de vingt ans dans l’enseignement classique. Le système de cordée verticale de douze élèves permet de faire du tutorat, de la méthodologie, mais aussi de discuter de la vie scolaire, car une partie des règlements est coconstruite avec les élèves ».
À la Cité école vivante, les cours sont aussi décloisonnés et placés sous le signe de l’interdisciplinarité. « C’est une manière de donner du sens en montrant les liens entre les cours autour d’une même matière ». Un exemple ? Lorsque le groupe de 5e a abordé la justice, les élèves se sont rendu·es à un procès d’assises, ont lu un livre, réfléchi à un système de plaidoirie, découvert ce que les sciences ont révélé sur les conduites à risque…
L’école propose aussi des temps déconnectés du programme où les élèves s’immergent dans une thématique. Ils et elles ont, par exemple, réfléchi aux impacts sociaux et écologiques de la slow fashion, se sont nourri·es de rencontres et ont organisé leur propre défilé de mode à partir de vêtements fabriqués par leurs soins. De quoi valoriser les quatre piliers éducatifs de l’école que sont la nature, la culture, le faire ensemble et le toucher. À la question posée dans le titre, Élodie Bertholomé répond : « Je ne pense pas que les élèves ont perdu le goût de l’effort. En revanche, je pense que le système scolaire peut dégoûter un certain nombre d’élèves qui ne voient pas le sens dans leurs apprentissages ».
Située à Saint-Gilles, l’école secondaire a complètement revu sa grille horaire : il n’est plus question de cours, mais de modules, groupes de référence et ateliers qui disposent chacun de l’équivalent de deux à trois périodes.
Deuxième condition épinglée par Catherine Lochet : revoir le système d’évaluation pour ne plus avoir une norme unique à atteindre pour tout le monde, mais plutôt un système qui évalue le cheminement de l’élève, sachant qu’il ne s’agit pas d’un processus linéaire. « Beaucoup de profs aimeraient s’émanciper de l’évaluation-sanction, mais le système les rattrape. C’est en cela que l’école doit bouger parce que ça ne peut pas dépendre de chaque enseignant·e », défend Catherine Lochet. Toujours à la Cité école vivante, l’évaluation est permanente. Elle peut être individuelle comme collective, en fonction de la nature du projet, et ne passe pas par des examens en dehors de ceux fixés par la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Ces deux conditions sur l’approche et l’évaluation en impliquent une troisième, relative à la formation des enseignant·es. Engager l’élève dans son apprentissage, l’évaluer sur son évolution, mettre en place des projets interdisciplinaires, susciter sa curiosité, créer la cohésion de groupe, cela exige un fameux bagage ! « Malheureusement, la formation initiale ne permet pas aux professionnel·les d’être suffisamment armé·es sur la psychologie de l’adolescent·e ou les outils pour travailler la dynamique de groupe », constate Catherine Lochet.
Enfin, dernière condition : réajuster le cadre scolaire. Les horaires ne sont pas compatibles avec les rythmes des ados qui se couchent et se réveillent plus tardivement. Tout comme les périodes de cinquante minutes ne sont pas propices à la pédagogie par projet. Certaines écoles l’ont compris et s’en émancipent, comme le lycée intégral Roger Lallemand (LIRL).
Située à Saint-Gilles, l’école secondaire a complètement revu sa grille horaire : il n’est plus question de cours, mais de modules, groupes de référence et ateliers qui disposent chacun de l’équivalent de deux à trois périodes. « Ces écoles ont pigé que faire groupe, ça permet aux jeunes de s’engager dans la vie de l’école en général et dans les apprentissages en particulier. Aux CEMÉA, on croit fortement que les valeurs et les méthodes d’éducation active peuvent répondre à cet enjeu d’engagement des élèves », conclut Catherine Lochet.
EN CHIFFRES
Motivation en berne, une tendance intergénérationnelle
Dans une étude intitulée « Les Français, l’effort et la fatigue » (*), des chercheurs et chercheuses se sont intéressé·es à l’impact des crises sur l’état d’esprit, la motivation et le rapport à l’effort. Bien que la jeune génération semble plus sensible à cet environnement, la tendance en berne est générale.
► 30% se déclarent moins motivé·es qu’avant la crise sanitaire (40% chez les moins de 35 ans).
► 31% estiment ne pas se sentir suffisamment solide pour affronter leur vie quotidienne (40% chez les 25-34 ans).
► 45% se disent touché·es par l’épidémie de flemme qui les dissuade de sortir de chez eux, de chez elles.
► 37% se déclarent moins motivé·es au travail qu’avant la crise sanitaire (46% chez les 25-34 ans)
(*) sondage IFOP 2022
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