Société

Comment déjouer la contamination des enfants et ados ?

Le rôle du parent dans la lutte contre les idées d'extrême droite

La force des discours populistes et des idées d’extrême droite consiste à construire des images. À manipuler l’émotion. Dès le plus jeune âge. Là où le parent peut intervenir : par l’échange.

CÔTÉ ENFANTS

Les mots sont bien rentrés dans les crânes

Un mercredi matin pluvieux de fronde. Une action coordonnée de profs au pied de maisons communales à travers la Fédération Wallonie-Bruxelles dénonce les effets des mesures gouvernementales « menées contre l’école ». Pour les soutenir, à certains endroits, des groupes de parents, concernés et inquiets. Parmi eux, Nathalie, maman d’une fille dans le secondaire et d’un enfant plus jeune en primaire. Au fil de la discussion, elle en vient à aborder la thématique de notre dossier en évoquant les risques de contamination des idées d’extrême droite dans les écoles à la lumière d’un exemple tout récent. « Quand j’ai expliqué à mes enfants que j’allais soutenir les profs parce que je suis opposée au fait que l’on dégrade l’école, que l’on creuse les inégalités et que l’on ne permette pas aux enseignant·es d’exercer leur métier dans de bonnes conditions, je me suis fait reprendre… ».
Curieuse, la maman les laisse dérouler. L’argumentaire se parsème des grands classiques. Ses enfants lui parlent avec beaucoup de naturel des « assistés » qui « coûtent cher au pays ». Des gens qu’on laisse rentrer dans le pays. Et l’école ? Elle valorise ces gens au profit des « gens qui travaillent »…
La maman précise que ses enfants sont dans une école d’une commune « très à droite » et que les discussions de la cour de récré créent pas mal de débats à la maison puisqu’elles font souvent peur aux enfants. À chaque fois, il y est question d’étrangers, d’étrangères, de chômeurs, de chômeuses, d’assisté·es, de fainéant·es. Parfois pire, de « minables ». Pour le panel d’expert·es interrogé·es, rien d’étonnant. Tels sont les résultats d’une stratégie populiste bien huilée.
Baptiste Erkes, chargé de projet chez Etopia, explique que la force de la « trumpisation des idées », c’est cela : « Créer des images fortes. Nous sommes en plein dans le processus métaphorique tel que l’analyse Georges Lakoff, pionnier de la linguistique cognitive. Chaque fois que vous êtes confronté·e à quelque chose de nouveau, votre cerveau crée un procédé métaphorique d'identification. C’est-à-dire qu’il crée des liens entre des images et des représentations ». Ici, la désignation des assisté·es, des migrant·es comme maux de l’époque fonctionne même chez les plus jeunes qui font des liens cognitifs par eux-mêmes.
François Debras complète par le procédé de déshumanisation de ces images. « On crée des associations d’idées pour orienter les comportements. On va réduire ces personnes qui arrivent à un terme générique : ‘Les illégaux’. Les mots sont politisés. Les métaphores choisies qui jaillissent dans les esprits ne sont jamais laissées au hasard. Le vocabulaire est une des clés d'entrée dans les familles, au centre de tout. Il faut faire attention aux mots qu'on mobilise, à bien les choisir. Aux imaginaires que nous voulons construire ».

Le populiste, ce pompier pyromane

Les intervenant·es de ce dossier sont unanimes, les populistes jouent sur les émotions les plus fortes qu’un enfant peut ressentir. Dans le discours répercuté chez les enfants de Nathalie, on joue sur le sentiment d’insécurité. « Ces gens » nous ruinent. « Ces gens » nous envahissent. Pour Baptiste Erkes, il ne faut pas présumer de la naïveté des petit·es : « Ils saisissent beaucoup de choses très vite : qu’ils ne naissent pas tous avec la même chance, que leurs situations sont différentes. On peut partir de la différence entre égalité et équité. Que chacun devrait pouvoir avoir sa place, bénéficier d’accompagnement, de soutien, en fonction de ses besoins. Pour moi, ça, ce sont des valeurs de base qu'il faut répéter. Valoriser l’importance de l’expérience collective. On peut le faire très tôt ».
D’abord, vos enfants peuvent comprendre pourquoi certains termes sont choisis plutôt que d’autres. À propos d’« assisté·es » ou à l’inverse de personnes qui « méritent », rappelez-leur avec des mots simples que ces valeurs sont avancées par des individus qui pensent d’abord « travail ». Ce qui n’est pas un mal en soi, s’il est envisagé de façon juste. « Le travail, c’est une question centrale de la politique, rappelle Baptiste Erkes. On pourrait l’évoquer en termes de créations d'emplois, avec un objectif concret. Or, quand les populistes en parlent, cela relève de la morale : travailler, c’est bien, ne pas travailler, c’est mal. Les personnes qui travaillent doivent être récompensées. Les personnes qui ne travaillent pas, punies. Il est important de ramener cette lecture-là. D’expliquer que la réalité n’est pas aussi simpliste. Qu’il y a mille bonnes raisons pour lesquelles certaines personnes ne peuvent pas travailler. Parce que la vie fait que. Parce que des accidents. Parce que la santé. Etc. ». Vos enfants peuvent comprendre l’opposition de ces deux modèles.

CÔTÉ ADOS

Humaniser le propos

Plus tard, à l’adolescence, les bases de discussions ne sont finalement pas si différentes que cela. Les sources proviennent moins des conversations de récré que des réseaux sociaux et du jeu des algorithmes. « Ce qui pose la question des moyens que la démocratie est capable de mettre en place pour se défendre par rapport aux attaques qu'elle subit », souligne Baptiste Erkes. À la manœuvre de toutes ces infos, les proches du locataire de la Maison Blanche qui multiplient au passage les attaques en règle contre toute une série d'éléments constitutifs de notre démocratie.
La première cible de cette propagande numérique massive ? Les ados. Le rôle du parent, rappelons-le, consiste à éviter que les robots décident de la culture politique de son jeune. Par quels moyens ? Cadrer, discuter, veiller au contenu médiatique de ce que consomme son enfant. En remettant les infos en perspective. Sans juger, sans braquer, sans rentrer dans la bataille des valeurs ou de l’émotion. Comme on l’a vu plus avant : laisser dérouler, dialoguer.
Zoé Fauconnier, chargée de projet à La Cible, asbl qui rencontre des jeunes dans l’idée d’informer sur l’extrême droitisation des esprits, nous explique que rien n’est jamais perdu face à un ado séduit par les idées simplistes.
« Il faut se montrer ouvert·es. Ne pas noyer son enfant de chiffres. Expliquer que l’extrême droite propose toujours de banaliser un cas particulier. Sur la migration. Nous, nous cherchons à humaniser le propos. À amener de nouveaux éléments. Le parent peut, par exemple, provoquer des rencontres en poussant les portes d’une association. »
Attention à ne pas acculer son enfant. Ne rétorquez pas violemment par un « Oh, là, là, mais tu tiens un véritable discours de facho, là ». Rappelez-vous que même le droitard le plus extrême ne se définira jamais comme appartenant à l’extrême droite. Votre place ? Remonter le fil qui conduit votre enfant à relayer telle ou telle idée. Cibler des thématiques propres à telles mouvances, les replacer dans un contexte.

Rentrer sur le terrain…

François Debras nous rappelle qu’il est vain d’essayer de sortir victorieux d’un débat. L’enjeu avec votre ado consiste avant tout à réussir à maintenir le dialogue. Ne niez pas ses émotions. S’il/elle a peur, s’il/elle se sent en danger, s’il/elle est en colère, écoutez. Ne vous dressez pas en pourfendeur du camp du mal.
Plutôt que de contredire un propos masculiniste, par exemple sur l’idée qui revient au galop que la place de la femme est à la maison, laissez-le s’exprimer. Comprenez à quelles valeurs profondes cela renvoie. Relatez la conquête des droits sociaux. Partez de vous. Expliquez en quoi cela vous touche et partagez votre vision du monde. Un monde plus complexe que celui défendu par les politiques, éditorialistes partisan·es ou influenceurs/influenceuses qui œuvrent avec assiduité pour le grand malheur du collectif. Expliquez les intérêts que ceux-ci et celles-ci peuvent tirer d’une société divisée, d’une société où on ne peut plus se parler. Pointez du doigt l’individualisme larvé ou décomplexé qui offre une marge de manœuvre illimitée lorsqu’il s’agit de faire passer les lois les plus liberticides.
En cela, on adore la métaphore de Baptiste Erkes. « Les nouveaux réactionnaires, c’est comme s’ils jouaient seuls sur un terrain de foot. Ils marquent des buts alors qu’ils ne jouent même pas bien. Mais si nous, on reste ensemble, en équipe, que l’on met notre force en commun, on sera bien plus forts qu’eux. La seule chose qu’on a à faire, c’est de rentrer sur le terrain ».
À nous de jouer, donc.

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