Société

Gaëlle George : la reconnaissance au-delà des clichés

Rencontre avec Gaëlle George, photographe, et de son travail autour de l'institution qui l’a accueillie lorsqu’elle était enfant

Photographe, Gaëlle George a entrepris un travail autour de l’institution qui l’a accueillie lorsqu’elle était enfant. Entre émotion et volonté d’exposer ce qui l’a sauvée.

Gaëlle parle d’une voix paisible, sur des tonalités graves. Le ton est affirmé, mais s’ouvre à la sensibilité de la mémoire et du partage. Les souvenirs de la jeune femme ne sont pas toujours roses. Ils relèvent d’un itinéraire entre tumultes et accalmies, univers changeants et travail intime.
Si on la rencontre, c’est dans le cadre d’un travail photographique sur lequel elle revient sans cesse. Elle vient d’en présenter encore quelques fragments lors de « Chambres avec Vues , un parcours d’artistes à Namur. Le thème, l’institution Reine Marie-Henriette qui accueille des enfants placés à Bruxelles. Gaëlle y a vécu toute une partie de son enfance, de 2 ans et demi à 12 ans. Cela lui « a sauvé la vie », comme elle dit. Et entend partager son expérience, son récit, son regard.

Mission et transmission

L’histoire de ce projet remonte à 2014. Cette année-là, elle répond à un appel à projets d’une asbl sur Bruxelles. Elle propose un reportage auquel l’a initiée Gabrielle De Faveri, une photographe namuroise. Elle jette son dévolu sur cette institution qui l’a vue et qui l’a fait grandir. Le contact passe bien. La directrice de l’époque est celle qui était en place lorsque Gaëlle s’y trouvait. La confiance est là et Gaëlle se voit offrir une carte blanche. Pour les clichés, néanmoins, une balise essentielle, pas de visage d’enfant. La difficulté devient jeu. « On s’amuse à se cacher, on joue, c’est super gai. Mais il y a aussi quelque chose de très fort qui se passe. Émotionnellement, c’est hyper prenant ».
Première expo, pas trop de réactions. La deuxième s’organise quatre ans plus tard. Et là, Gaëlle entend des réflexions où pointe l’urgence d’une mission. « Une personne me dit que c’est bizarre, qu’on ne voit pas que je viens d’une institution. Franchement, comment est-on censé voir sur le visage de quelqu’un qu’il a été en institution ? Puis, d’autres me demandent si on enferme toujours les enfants dans les placards. J’ai été confrontée à des stéréotypes lourds. En fait, les institutions comme celles-là, on n’en parle jamais, sauf quand il y a un fait divers ou une scène dans une série télé. Bon, toutes les institutions ne sont pas les mêmes, mais, moi, j’ai de la gratitude par rapport à tout ce qui m’a été apporté. Les activités, les voyages, la vie en groupe, ça a été une vraie richesse. J’y ai même eu des cours de claquettes ».
À partir de là, ce travail de transmission devient essentiel et il est toujours en cours. Gaëlle se rend sur place, compte mener des ateliers avec les enfants. En août 2025, elle est partie en camp avec eux. « J’allais là-bas quand j’étais petite. J’ai vécu ce retour avec beaucoup d’émotions. C’était très spécial. Je ne pense pas que je referai cela, tant c’était chaud ». D’autant que ce que veut montrer Gaëlle, c’est le quotidien. Un vrai travail sur le long terme avec son flot de sentiments contradictoires. « Lorsque je travaille les photos, je suis généralement en pleurs. Ce n’est pas forcément de la tristesse. C’est un mélange. Il y a de la joie aussi ».
Ce maelstrom émotionnel s’explique par les souvenirs véhiculés. Ceux liés à l’institution, mais aussi à tous les problèmes qui l’ont amenée là. « Il y a le manque de mes parents. Mes parents biologiques. Mais aussi mes parents d’accueil. On peut dire ce qu’on veut, j’ai deux paires de parents, mais je me sens orpheline ».

Une petite enfance difficile

Ici, un petit retour en arrière s’impose. La petite Gaëlle est née au sein d’une famille complexe. Le couple formé par son papa et sa maman ne survit pas à la bipolarité de cette dernière. Le père ne se sent pas en mesure d’élever la petite dernière et ses deux frères. Ceux-ci vont en institution. Gaëlle, âgée de 6 mois, prend la direction d’une famille d’accueil.
Mais le destin funeste s’en mêle. Lorsqu’elle a 2 ans et demi, ses parents d’accueil se séparent et la voilà qui prend le chemin de l’institution. Elle y reste jusqu’à 12 ans, l’âge limite à cet endroit. Elle se retrouve dans une autre maison où elle dérive. « J’ai vraiment fait des bêtises à ce moment-là, j’avais des problèmes de comportement. Je me suis rendu compte que j’étais en train de devenir une personne que je n’avais pas envie d’être ».
Elle explique la situation à ses parents d’accueil qui, entre-temps, se sont remis ensemble. Elle y reste de 13 à 18 ans. « Ils m’ont sauvé la vie en me reprenant, j’ai pour eux un grand sentiment de reconnaissance. Néanmoins, la relation a été très compliquée. À 18 ans, je prends mon indépendance. Deux ans plus tard, mon père se suicide. Et là, tout explose ».
Jusque-là, Gaëlle avait encaissé. « Toute mon enfance a été rude, finalement. Et j’ai été forte en permanence. J’étais une enfant qui ne pleurait pas. C’est ce que m’a dit ma mère d’accueil. Mais là, les vannes ont lâché. J’ai décidé d’aller chez une psy, qui me suit toujours. Parce qu’un soir, je me suis rendu compte que si je ne me faisais pas aider, j’en finissais là ».
Les parents d’accueil reviennent prêter main forte, puis les éclaircies se succèdent. Boulot plus stable. Découverte de la photographie. Bachelier en arts plastiques pour devenir prof. Aujourd’hui, Gaëlle est sereine et pleine de reconnaissance. À l’égard de l’institution qui l’a accueillie petite, de ses parents d’accueil, de la photographie aussi. « Mon appareil, il m’a un peu sauvé la vie aussi. Il m’a appris à entrer en contact avec le monde et les gens ».