Développement de l'enfant

Quand le masculinisme s’infiltre dans les relations

Sur les réseaux sociaux, le masculinisme s'infiltre de plus en plus auprès des ados

Très tôt, les ados sont confrontés à des discours masculinistes sur les réseaux sociaux. Pour éviter un retour en arrière et promouvoir des relations amoureuses égalitaires, dialogue et accompagnement sont plus que jamais nécessaires.

« Je pense que le critère principal qu’une femme recherche, c’est la domination », affirme l’influenceur masculiniste français Alex Hitchens dans une de ses vidéos sur YouTube. Son débit est rapide, son ton glaçant et son propos cinglant : la place de la femme est « à la maison, tranquillement, pour son foyer », l’amitié homme-femme est « une des plus belles conneries qui existe » et le rôle de l’homme est de « dominer son environnement », « dominer sa femme » et « dominer ses enfants ».
Très suivi, ce « coach en séduction » partage également ses conseils sur TikTok. Et il est loin d’être le seul à diffuser en ligne ce genre de propos. Il appartient à ce qu’on appelle la « manosphère », un ensemble hétéroclite d’influenceurs masculinistes, composé de coachs, d’activistes des droits des hommes, d’incels (célibataires involontaires reprochant leur solitude aux femmes) ou encore d’influenceuses prônant un retour aux valeurs « traditionnelles » (comme les tradwives, les épouses traditionnelles).

Éloge de la domination

« Le masculinisme est un des courants de l’antiféminisme, décrypte Francis Dupuis-Déri, politologue québécois (UQAM) de passage à Namur pour une conférence sur le sujet*. Une de ses spécificités est de dire que les hommes souffrent à cause des femmes, des féministes et de la ‘féminisation’ de la société. Il n’y aurait plus de modèle masculin positif. Le masculin serait sans cesse méprisé, critiqué. »
L’objectif de ce discours, poursuit-il, est de contrer les avancées vers l’égalité, en s’appuyant le plus souvent sur des théories pseudo-scientifiques sur la différence fondamentale entre les genres. « La solution ultime à tous les problèmes, pour les masculinistes, est de revaloriser une masculinité très conventionnelle, associée à la force, à l’agressivité, à la compétition, à la domination, à l’action, au courage… Ce qui implique, en creux, que la féminité est à l’opposé de cela, associée à la bienveillance, à la douceur, mais aussi à la passivité et à la dépendance ».

Réseaux sociaux, terrains glissants

Ces discours ne sont ni neufs ni propres à une culture, à une religion ou à un système politique, rappelle ce spécialiste des mouvements sociaux. La nouveauté, c’est que les contenus masculinistes sont désormais largement accessibles sur les réseaux sociaux, où on observe un phénomène de backlash, c’est-à-dire de contrecoup, en réaction notamment au mouvement #MeToo. Le contexte politique actuel favorise également leur succès, analyse-t-il. En cause, la montée en puissance de modèles comme Donald Trump ou l’avancée de l’extrême droite.
La tendance est d’autant plus préoccupante que des journalistes de la RTBF ont récemment mis en lumière la vitesse à laquelle les jeunes pouvaient se retrouver exposés à ce type de contenus, sans les avoir véritablement cherchés. À l’aide d’une intelligence artificielle, ils ont simulé le comportement sur TikTok de garçons de 15 ans en quête de conseils de musculation. Résultat : après vingt minutes passées à scroller, l’algorithme fait apparaître dans leur fil de plus en plus d’images et de propos relevant du masculinisme.

Delphine Langlois - Coordinatrice du projet CRUSH
« Aujourd’hui, si un ou une jeune se pose des questions sur ses relations amoureuses, c'est sur TikTok qu'il ou elle va les poser. Les ‘coachs en séduction’ ont donc une caisse de résonance énorme »
Delphine Langlois

Coordinatrice du projet CRUSH

Pour des relations égalitaires et saines

Quel impact ces messages ont-ils sur les jeunes et leurs relations amoureuses ? Cette question est au cœur du projet CRUSH. Initié en 2022 par trois associations de lutte contre les violences conjugales et intrafamiliales – le Collectif contre les violences familiales et l'exclusion (CVFE), le Centre de prévention des violences conjugales et familiales (CPVCF) et l’asbl Solidarité Femmes – et soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles, il a pour but de promouvoir des relations égalitaires et saines. Ce travail de prévention prend la forme d’animations destinées à des groupes de jeunes, ainsi que de formations et outils adressés aux professionnel·les qui les encadrent, notamment dans des maisons de jeunes.
« Aujourd’hui, si un ou une jeune se pose des questions sur ses relations amoureuses, c'est sur TikTok qu'il ou elle va les poser. Les ‘coachs en séduction’ ont donc une caisse de résonance énorme », observe Delphine Langlois, coordinatrice du projet. Qui se souvient que, très vite, des garçons participants ont confié leur malaise face à ces coachs : « Ils se disaient que certaines choses n’allaient pas. En même temps, ils ne pouvaient pas s’empêcher de penser que c’était ‘peut-être un peu vrai’ ».

Risque de régression et d’exclusion

« Clairement, le risque, c'est un retour en arrière, analyse-t-elle. Au minimum en termes de renforcement des rôles genrés. Mais on retrouve également dans ces discours la promotion d’un rapport de force qui peut engendrer de la violence. Quand un influenceur dit : ‘Comment faire pour que ta copine te respecte ?’, par exemple, en réalité, il dit : ‘Comment faire pour qu’elle ait peur de toi et s’adapte à tes besoins ?’ ».
« J’ai découvert le masculinisme pendant le confinement, témoigne Liv, qui a aujourd’hui 21 ans et participe au projet CRUSH. Comme je suis quelqu’un qui a facilement la rage, ça a été assez simple pour moi de me dire que ça avait l’air d’être des bêtises ! Mais, mes cousins, qui sont plus jeunes que moi, se sont mis à faire de plus en plus de blagues sexistes. Et depuis, j’ai l’impression que ça se normalise ». À la longue, elle sent sa capacité à faire confiance aux hommes se dégrader. « À force de bloquer des contenus en ligne, je suis tentée de le faire dans la vie réelle »...
L’image stéréotypée de la masculinité véhiculée par ces contenus est, par ailleurs, très éloignée de la réalité de nombreux garçons. « Les discours masculinistes font la promotion de la masculinité hégémonique, commente Delphine Langlois. Sur les réseaux sociaux, on parle de ‘mâle alpha’. Un ‘idéal’ qui est non seulement pas souhaitable, mais aussi inatteignable pour 99% des jeunes. Je pense en particulier aux jeunes homosexuels, racisés ou porteurs de handicap ». Lors d’une récente recherche de terrain menée auprès d’écoles secondaires au Québec, Francis Dupuis-Déri a d’ailleurs observé une « imbrication » des discours masculinistes, homophobes, transphobes, nationalistes et xénophobes.

« Puisqu’on ne peut l’exclure, parlons-en ! »

Que faire, en tant que parent ou adulte de référence ? « En premier lieu, s'informer, conseille Delphine Langlois. Il faut avoir conscience de ce qui se passe sur les réseaux sociaux et comprendre les termes utilisés, pour pouvoir repérer certains signaux ». Quelques exemples ? La théorie masculiniste du « 80/20 », qui consiste à affirmer que 80% des femmes sont attirées par 20% d’hommes les plus séduisants. Ou la trend du « bodycount », qui désigne le nombre de partenaires sexuels.
« Ensuite, ne pas hésiter à poser des questions aux jeunes, sans les juger. Leur montrer que ce qui se passe en ligne peut se discuter hors ligne ». Et ce, dès qu’ils ou elles ont accès aux réseaux sociaux, même si ce n’est que via leurs copains ou copines. « Puisqu’on ne peut pas l’exclure complètement, parlons-en ! », résume-t-elle. Et d’encourager à entraîner l’esprit critique des filles comme des garçons face à l’ensemble des représentations genrées qui nous entourent en dehors des réseaux sociaux (dans les films, au quotidien…), afin de les outiller pour les décoder.

Encadrer les écrans

Pour Marouan, un autre participant du projet CRUSH, qui a également 21 ans, « les jeunes de 13-14 ans sont encore en train de se construire mentalement, d’apprendre de nouvelles choses. Ils sont un peu perdus et tombent plus facilement dans le panneau ». S’il reconnaît qu’il est très difficile, aujourd’hui, de refuser un téléphone à un jeune de cet âge, il encourage les parents à encadrer l’usage des réseaux sociaux : « Je passe moi-même des heures sur TikTok, et quand je vois les contenus inappropriés qui s’y trouvent, j’ai l’impression que la plateforme ne vérifie presque pas ce qui peut être publié ».
Banni de TikTok en juin 2025, Alex Hitchens – l’influenceur cité en début d’article – y a en tout cas fait son retour peu de temps après… Avec plus de 700 000 followers.

* « Les ados face au masculinisme », conférence organisée le 19 novembre à Namur dans le cadre du projet CRUSH

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