Droits et congés

[ Espagne ] Congé de naissance : des papas témoignent

Le témoignage de Vincent, jeune papa franco-barcelonais, Sergio et Didac

Vincent, Sergio et Dìdac sont devenus papas en Espagne ces dernières années et ont passé autant de temps que leur compagne auprès de leur bébé. Pour le Ligueur, ils partagent leur expérience du premier congé de naissance égalitaire.

► Vincent : « Je n’aurais pas pu imaginer autre chose »

Vincent, un jeune papa français qui vit et travaille en Catalogne depuis une dizaine d’années, m’invite à partager sa pause déjeuner dans un coworking de Barcelone. Il se souvient avec émotion de l’arrivée de son fils, il y a dix mois seulement : « Je n’étais pas préparé. Je pense que personne ne peut vraiment l’être. Ça a été un choc, autant pour ma compagne que pour moi ». Passer les six premières semaines de leur congé de naissance ensemble, comme l’impose le système espagnol, a donc été précieux. À l’entendre, c’était même une évidence : « Je n’aurais pas pu imaginer autre chose ».
Afin de retarder autant que possible l’entrée en crèche de leur fils, sa compagne et lui ont choisi d’alterner la suite de leurs congés : le papa est retourné travailler pendant que la maman terminait son congé, puis elle a repris le boulot et lui s’est à nouveau arrêté, grâce aux dix semaines de congé qui lui restaient. « On a échangé les rôles », résume-t-il. Ce passage relais a permis au petit Gastón d’être gardé pendant près de huit mois par ses parents, sans que l’un ou l’autre doive y consacrer plus de temps.

« Il n’y a pas un parent qui donne le ton »

Cette formule en deux temps a aussi permis au jeune papa de passer de longs moments à s’occuper seul de son bébé. En tout cas en journée, qu’il passait à se promener et à essayer de faire la sieste avec le petit, pour récupérer. Un « apprentissage accéléré » qui n’a pas été de tout repos, mais qui, au final, a été une « très bonne idée », estime-t-il. Car cette période a posé les bases d’une vraie coresponsabilité parentale : « Aujourd’hui, ma compagne et moi, on se sent tous les deux autant capables de faire les choses ». Et qui laisse des traces durables : « Une fois que t’as vu que t’étais capable de t’occuper seul de ton bébé, t’as envie d’utiliser cette nouvelle capacité que t’as débloquée ».
Un tel partage des responsabilités implique d’accepter que chacun·e fasse les choses à sa manière, réfléchit-il. Ça aussi, c’est un apprentissage : « Quand je ne fais pas les choses comme ma compagne ou qu’elle ne les fait pas comme moi, ça nous arrive de nous engueuler. Quand il y une seule personne qui gère, j’imagine qu’il y a moins de conflits ou alors c’est du conflit ruminé. Là, au moins, tout sort, on se dit ‘Laisse-moi tranquille, moi, je fais comme ça’. Il n’y a pas un parent qui donne le ton ».

► Sergio : « On voulait faire nos premiers pas de parents ensemble »

Lorsque je rencontre Sergio, un vent à décoiffer les palmiers souffle sur la petite ville côtière où Camille et lui vivent avec Manuela, leur fille de 7 mois. Rien à voir avec la vague de chaleur qui sévissait l’été dernier, quand elle est née. À l’époque, tous deux ont pris leurs quatre mois de congé de naissance en même temps : « On voulait faire nos premiers pas de parents ensemble, raconte-t-il. On était débutants, new in the business, et cette période nous a permis d’apprendre au même rythme ». 
« On a souffert à deux et profité à deux », poursuit-il. Car les premiers mois ont été éprouvants : « Il faisait presque 40°C, on ne pouvait pas sortir. On passait presque tout notre temps à la maison, avec l’air conditionné. C’était notre petit espace, comme une grotte ». Sans compter que dans ces conditions étouffantes, Camille se remettait d’une césarienne : « Ma femme se déplaçait difficilement et était très fatiguée. Comment aurait-elle fait si elle avait été seule ? Je m’occupais des courses, des repas, de l’administratif… J’avais le sentiment qu’elle avait besoin de moi ».

« J’avais le sentiment que ma femme avait besoin de moi »

« On a parfois tendance à faire très attention au bébé et moins à la mère, alors qu’elle vient de fournir un énorme travail pendant huit ou neuf mois, estime-t-il. Pour moi, c’était très important ». Lui-même n’était pas à 100%, à cause du sommeil à récupérer. Être côte à côte les a donc aidé·es, en tant que famille, à faire face à cette période de changements nombreux et rapides : « On a passé des heures allongés, à regarder notre bébé grandir. Si c’était à refaire, dans les mêmes conditions, je ne changerais rien ».
Alors que Camille nous rejoint, la conversation se tourne vers l’avenir : si, un jour, le couple a un deuxième enfant, peut-être organiseront-ils leurs congés différemment. Peut-être Sergio fractionnera-t-il son congé, comme certains de ses amis, pour reprendre le travail après les six premières semaines et prendre le reste de ses congés plus tard ? « Chaque bébé, chaque couple est différent. On verra bien sur le moment ».

Camille et Sergio

► Dìdac : « Je pouvais me centrer sur mes enfants »

Depuis le café de son village perché sur les hauteurs catalanes, Dìdac replonge dans ses souvenirs de congé de naissance. Il s’excuse pour ses quelques minutes de retard : il aidait son fils ainé à faire ses devoirs. C’est qu’il est déjà grand, ce premier enfant. Quand il est né, en 2018, Dìdac n’avait droit qu’à quatre semaines de congé de paternité : « Mais elles n’étaient pas obligatoires et je n'en ai pris que deux. J’étais jeune, mon travail était intense et je n’y ai pas beaucoup réfléchi ». Avec le recul, il estime avoir perdu des moments précieux auprès de son fils ainé, et cette première année a été émaillée de tensions à la maison.
Depuis, ses perspectives ont changé, et passer le plus de temps possible avec ses enfants est devenu très important. Alors à l’arrivée du deuxième en 2021 et de la troisième en 2024, il n'a pas hésité à prendre les… seize semaines de congé de naissance auxquelles il avait droit suite à la réforme de 2019. Quatre mois, qu’il décrit comme « les plus beaux de sa vie » parce qu’il était disponible mentalement pour ses enfants : « Je pouvais me centrer sur eux. Quand tu es dans le quotidien du travail, tu rentres parfois stressé, tu t’énerves plus souvent et plus fort. Là, tout était paix et tranquillité ».

« Parmi mes amis, tout le monde prend ses congés »

Entre deux Bon dia échangés avec les personnes qui entrent et sortent du café, il me parle de ses ami·es : « Parmi les gens de ma génération, qui ont des enfants du même âge, tout le monde prend toutes ses semaines de congé ». Beaucoup de pères prennent leur congé en deux temps : « Mes amis qui ont des enfants aujourd’hui prennent les six semaines de congé obligatoires, puis leur compagne et eux prennent chacun à leur tour les dix semaines suivantes, ce qui leur permet de garder leur enfant pendant vingt-six semaines avant de devoir se tourner vers le Llar d’Infants (la crèche) ou les grands-parents ».
Quant à lui, il a pris ses seize semaines de congé d’une traite. Parce qu’en tant que psychopédagogue dans l’école de son village, s’il avait pris son congé en deux temps, il aurait dû être remplacé deux fois. Prendre un seul long congé lui a semblé « plus stable pour tout le monde » : tant pour l’école que pour les élèves à besoins spécifiques qu’il accompagne. Mais « je dis toujours que je suis privilégié », précise-t-il. Son horaire de travail lui permet en effet d’être disponible l’après-midi. Quant à sa compagne, elle travaille dans l’entreprise familiale de ses parents et peut s’organiser de façon très flexible. Résultat : ils ont pu se passer de crèche pendant plusieurs années. Des facilités de conciliation vie professionnelle – vie privée qui sont loin d’être habituelles.

Dìdac

« Je savais ce qui était prioritaire dans ma vie »

De leur côté, Sergio, employé dans une entreprise publique, et Vincent, qui travaille dans le privé, assurent qu’ils n’ont rencontré aucun problème au travail au moment de prendre leur congé. Le patron de Vincent, également français, « était enjoué de savoir qu’en Espagne, on avait droit à quatre mois. Lui-même a trois enfants et m’a dit : 'Profites-en' ». Son choix de fractionner son congé a été respecté : « On ne peut pas te le refuser, c’est toi qui décides. Si vraiment ils m’avaient dit que ça ne les arrangeait pas, j’aurais peut-être réfléchi. Mais je n’aurais pas fait beaucoup de concessions, je savais très bien ce qui était prioritaire dans ma vie ». Il n’est d’ailleurs pas le seul dans son cas : « J’ai un collègue qui a fait ça aussi, être seul avec son enfant pendant deux mois. On en a pas mal parlé, et il me disait à quel point ça l’avait aidé à créer du lien avec lui ».