Droits et congés

[ Espagne ] Le long chemin vers la « corresponsabilidad »

Derrière le succès des chiffres du congé de naissance et de soins espagnol, une réalité plus nuancée

Derrière le succès des chiffres, la réalité espagnole est plus nuancée. Parmi les défis qui subsistent : encourager les pères à passer une partie de leur congé de naissance seuls avec leur bébé, et garder à l’esprit que l'enjeu de l’égalité ne s’arrête pas à la première année.

« J’ai repris le travail tout de suite après mes six premières semaines de congé de naissance, raconte Vincent, devenu papa il y a un peu moins d’un an. J’ai travaillé pendant deux mois, et puis j’ai repris le congé au moment où ma compagne a repris le travail. »
« On a échangé les rôles », résume-t-il. En combinant les dix semaines de congé qui lui restaient et ses deux semaines « d’allaitement » (1), il a passé près de trois mois à s’occuper de son bébé. « Ce qu’on voulait faire, c’était retarder le moment où notre fils allait rentrer à la crèche », se souvient-il. Mais cette période a aussi été synonyme pour lui « d’apprentissage accéléré » : « On a passé plein de moments juste à deux. Du coup, j’ai appris à me débrouiller seul avec lui, à répondre à tous ses besoins. Aujourd’hui, ma compagne et moi, on se sent tous les deux autant capables de faire les choses ».
Passer du temps seul avec son bébé permet de poser les bases de la « coresponsabilité », confirme Cristina Castellanos Serrano, professeure associée d’économie à l’Universidad Nacional de Educación a Distancia (UNED) et membre de la plateforme PPiiNA, qui milite depuis de longues années pour un congé de naissance égalitaire.

(1) En Espagne, les horas de lactancia, financées par l’employeur, sont également accessibles aux pères (et modulables de différentes manières)

Sortir des rôles traditionnels

Le terme de coresponsabilité (corresponsabilidad) est très utilisé en Espagne pour désigner l’égalité parentale. « Le modèle coresponsable est celui dans lequel hommes et femmes ont des rôles similaires : ils consacrent le même temps aux soins et participent de manière égale au marché du travail ». Une conception à l’opposé du modèle traditionnel du père pourvoyeur de revenus et de la mère pourvoyeuse de soins.
Or, c’est dans les premiers mois que cela se joue, estime Cristina Castellanos Serrano, en visio depuis Madrid : « Même dans les couples qui sont déjà assez égalitaires, l’arrivée d’un enfant entraine une ‘re-traditionalisation’ des dynamiques de genre. Il est donc très important que les pères s’occupent seuls de leur bébé, dès la première année ».
Lorsqu’un père fractionne son congé et en utilise une part importante au moment où sa partenaire reprend le travail, il apprend à s’occuper seul de son enfant et s’en sent responsable, poursuit-elle : « Si suffisamment de parents utilisent leurs congés de cette manière, on peut s’attendre à un véritable changement de société ». En revanche, « quand les parents prennent leur congé en même temps, les pères gagnent en expérience, mais ils deviennent des ‘aidants’, et les mères restent principales responsables des soins ».

Pour un usage alterné du congé

En pratique, les chiffres de la Sécurité sociale espagnole montrent qu’en 2023, environ la moitié des pères a pris la totalité de ses semaines de congé d’affilée – donc en même temps que les mères, qui prennent presque toutes leur congé de naissance d’une traite. L’autre moitié des pères a fractionné son congé, et cette proportion augmente d’année en année. Cependant, regrette la PPiiNA, seule une minorité de pères prennent toutes leurs semaines de congé fractionnables une fois le congé de leur partenaire terminé (2).
Autre constat intéressant révélé par les statistiques officielles : la proportion de pères qui fractionnent leur congé est un peu plus élevée parmi les pères qui ont les meilleurs salaires, qui travaillent dans des secteurs comme l’information et la communication, la finance, l’enseignement, la santé… ou qui habitent dans certaines régions d’Espagne où l’implication des pères est déjà plus ancrée dans la culture et les normes sociales.

(2) 20% des pères éligibles en 2021, selon les statistiques officielles analysées par Cristina Castellanos Serrano et disponibles sur le site ppiina.org

Le congé de paternité à la mode espagnole

Pour encourager un public plus large et diversifié de parents à faire un usage alterné de leurs congés de naissance, la PPiiNA plaide pour apporter deux corrections à la législation. La première serait de réduire à deux semaines la période de congé que les parents doivent obligatoirement passer ensemble. Et la seconde de simplifier les démarches à entreprendre auprès de son employeur pour fractionner son congé.

« Que vont voir tes filles ? Que tu dois renoncer ? »

En Espagne comme ailleurs, la conciliación est un défi de taille, qui repose en grande partie sur les mères. Comme en témoigne Paloma, infirmière dans un hôpital public et maman de deux filles de 2 et 5 ans. Lorsqu’elle a repris le travail, au terme d’un congé de naissance qui lui a semblé trop court, elle a pu passer le relais à son mari, qui a fractionné son propre congé. Mais, très vite, elle s’est sentie tiraillée entre son boulot et sa famille : « Quand on m’a offert l’opportunité de donner des cours à l’université, j’ai beaucoup réfléchi. Une autre prof m’a dit : ‘Tu es l’exemple de tes filles. Sinon, que vont-elles voir ? Que tu dois renoncer ? Qu’en tant que femme, tu ne peux pas travailler ?’ ».
Alors, elle a persévéré professionnellement, tout en utilisant les principales aides à la conciliation mises à sa disposition par le droit espagnol au-delà de la première année : la excedencia, un congé sans solde pour s’occuper d’un enfant jusqu’à ses 3 ans ; et la reducción de jornada, qui permet de réduire son temps de travail jusqu’aux 12 ans de l’enfant, avec réduction proportionnelle des revenus (3).
Son mari, lui, n’a pas fait usage de ces options. Résultat : elle s’est appauvrie. Ce qui lui fait dire que « Oui, en Espagne, on a des facilités pour devenir parents. Mais ce qui est difficile, c’est la suite ».
Un article publié début 2026 sur le site d’El Pais fait écho à son témoignage. On y lit que, selon une enquête menée en 2022 auprès de 1 800 mères, l’allongement du congé des pères n’a pas réduit significativement les interruptions de carrière des femmes, à l’exception de celles qui avaient déjà un revenu égal à celui de leur partenaire. « Bien que l’allongement du congé de paternité ait été une étape nécessaire, il semble insuffisant à lui seul pour réduire la pénalité liée à la maternité, du moins à court terme », en concluent les auteurs de l’étude, issus de l’Universitat Autònoma de Barcelona (4).

(3) Informations vérifiées sur le site de l’association Yo No Renuncio (« Je ne renonce pas »), qui propose infos et écoute aux mères en difficulté
(4) Las interrupciones en el empleo de las mujeres persisten pese a la equiparación de las bajas paternales con las maternales, elpais.com, 04/01/26.

Paloma - Infirmière dans un hôpital public et maman de deux filles de 2 et 5 ans
« Quand on m’a offert l’opportunité de donner des cours à l’université, j’ai beaucoup réfléchi. Une autre prof m’a dit : ‘Tu es l’exemple de tes filles. Sinon, que vont-elles voir ? Que tu dois renoncer ? Qu’en tant que femme, tu ne peux pas travailler ?’ »
Paloma

Infirmière dans un hôpital public et maman de deux filles de 2 et 5 ans

Des politiques complémentaires

« Je pense que l’État-providence espagnol n’est pas très favorable aux familles, au-delà des prestations liées à la naissance », commente Dani Marinova, professeure de sciences politiques et co-autrice de l’étude. Et de pointer du doigt les mesures d’appui à la conciliation (excedencia et reducción de jornada) qui ne sont pas rémunérées et très majoritairement prises par les mères. Leur congé de maternité étant court, ces dernières devraient pouvoir disposer de plus de temps sans s’appauvrir, estime-t-elle.
Une autre étude, basée quant à elle sur les chiffres de la Sécurité sociale de 2022, indique que les effets de la réforme sur la carrière des femmes sont encore limités, mais qu’elle a déjà « légèrement réduit l’écart entre les genres en matière d’emploi : au‑delà de la période de congé, les pères travaillent moins de jours après la naissance du bébé et les mères réduisent moins leur temps de travail » (5). Des mesures complémentaires sont nécessaires, recommandent les chercheuses, comme la gratuité de l’accueil de la petite enfance ou la création d’allocations familiales – qui n’existent pas en Espagne.
La notion de coresponsabilité ne concerne pas que les parents, fait remarquer Cristina Castellanos Serrano, elle implique également que l’État prenne sa part. Mais, bien qu’il reste du chemin à parcourir et des résistances à surmonter, la société espagnole est en train de changer, assure-t-elle : « La culture aujourd’hui n’est plus celle d’il y a cinq ans, parce que les pères passent seize semaines de leur vie avec leur bébé. Même quand ils prennent leur congé en même temps que leur partenaire, c’est bien mieux que s’ils n’étaient pas là ».

(5) L. Gorjòn et al., Family-friendly policies and employment equality: an analysis of maternity and paternity leave equalization in Spain, ISEAK Working Paper, 2024.

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