Droits et congés

[ Espagne ] La paternité en mouvement

Focus sur deux projets barcelonais qui aident les (futurs) pères

Focus sur le programme Canviem-ho et le groupe Papapà, deux projets barcelonais qui aident les (futurs) pères à prendre leur élan et faire leurs premiers pas.

► Canviem-ho. Se préparer à la paternité

Lorsqu’un couple entame un premier suivi de grossesse dans un centre de santé de l’Institut Català de la Salut, le futur père est invité à participer à un programme de préparation à la naissance un peu particulier. Canviem-ho. « Changeons », en catalan. Destiné à favoriser une paternité coresponsable, il est proposé en collaboration avec un autre organisme public : le Centre de Masculinitats PLURAL, un service du conseil municipal de Barcelone qui mène des activités de sensibilisation et de prévention à l’attention des hommes. C’est là que travaille Martín Frasso, anthropologue, qui nous parle de son boulot…

Ça se passe comment ?

En duo avec une sage-femme, il accompagne les groupes de futurs pères au fil de sept séances, un soir par semaine. Après une première séance consacrée à leurs attentes et craintes éventuelles face à la paternité, les participants sont invités à explorer leurs modèles masculins de référence (pères, grands-pères, frères, amis…) afin de prendre conscience des « valeurs traditionnelles de la masculinité » qu’ils ont intégrées et de les confronter avec l’idée qu’ils se font de ce qu’est un « bon père ».
Lors de la troisième séance, le groupe aborde le rôle des pères pendant l’accouchement et les semaines, les mois qui suivent. L’idée, explique Martín Frasso, est de « les aider à réaliser que, mis à part le fait qu’ils ne peuvent pas accoucher, puisqu’il s’agit d’une différence biologique qu’on ne peut pas changer, le reste des choses à faire pendant la période post-partum peut être partagé à 50-50 ou presque. À l’exception de l’allaitement bien sûr, mais même dans ce domaine ils peuvent aider ».
Suivent une séance sur les émotions, puis une autre sur la sexualité, qui servent de porte d’entrée pour évoquer également des questions d’éducation et de prévention des violences. Les deux dernières séances sont consacrées à la coresponsabilité et aux démarches administratives entourant la naissance. « Tous se réjouissent de prendre leur congé de paternité, observe le facilitateur. Et la grande majorité souhaite le fractionner pour que leur bébé passe du temps avec sa mère, puis avec son père ».

Pour quels papas ?

Le projet, qui se veut très accessible, attire pour l’instant un public bien spécifique, précise-t-il. Les hommes qui font la démarche de se joindre aux groupes sont généralement issus de la classe moyenne, avec un haut niveau d’études, et s’intéressent déjà à l’égalité et à la paternité. Des informaticiens, des enseignants, des psychologues, des médecins, des employés du secteur privé avec de bons salaires…
« Nous n’avons pas ou peu d’hommes ayant un parcours de migration forcée, ou se trouvant dans une situation économique plus vulnérable, reconnait Martín Frasso. Or, ce sont eux qui ont probablement le plus besoin de l’aide des services publics ». La demande n’en est pas moins importante. À raison de neuf groupes d’une quinzaine de participants par an, Canviem-ho a déjà accompagné plusieurs centaines d’hommes depuis sa création, il y a une dizaine d’années. Depuis, ce projet pionnier en inspire d’autres, autour de Barcelone.
« Six mois après la naissance, nous les invitons à une dernière séance, à laquelle ils peuvent venir avec leur bébé, ajoute Martín Frasso. Beaucoup disent qu’ils aimeraient pouvoir poursuivre ce genre de groupe. Car tout ce qui était un peu théorique jusque-là devient réel, et ils ont besoin d’un réseau de soutien avec leurs questions et leurs problèmes ». Dans ce cas, confie-t-il, il les oriente vers Papapà...

papapà, un groupe de papas barcelonais qui se retrouvent régulièrement

► Papapà. Un rendez-vous papas-enfants

Samedi, fin de matinée. Gerard (prononcez comme en français) vient m’ouvrir la grille de l’école où se réunit le groupe Papapà, dans le quartier barcelonais de Sants. Je les suis, sa fille et lui, jusqu’à une grande salle combinant un espace cantine et un espace psychomotricité, où des enfants jouent sur les matelas, les blocs de mousse et les espaliers. Les quelques pères présents me réservent un accueil chaleureux.

Inspiré des groupes de mères

Assis sur une petite chaise aux pieds jaunes, Dani et Gerard me racontent l’histoire du groupe, tout en donnant des bananes et des galettes de maïs à leurs enfants. L’aventure a commencé il y environ huit ans, lorsque les deux hommes sont devenus papas. À l’époque, ils ne se connaissaient pas, mais chacun de son côté avait participé au programme de préparation à la naissance Canviem-ho (voir ci-dessus), et l’un comme l’autre a souhaité poursuivre la dynamique collective une fois son bébé arrivé.
Leur premier réflexe : se tourner vers les grupos de lactancia, les groupes d’allaitement fréquentés par leurs compagnes. Mais ils ne s’y sentaient pas tout à fait à leur place. « Il y avait bien quelques hommes, sourit Dani. Mais ils restaient dans la salle d’attente ». Finalement, ce sont leurs compagnes qui les ont mis en contact. De leur rencontre est née un idée toute simple : proposer aux pères un rendez-vous hebdomadaire pour parler et passer un bon moment en compagnie de leurs jeunes enfants.
La formule est la même que celle des groupes de mères, sans les conseils liés à l’allaitement, poursuit Dani. À l’origine, ils ont envisagé de faire venir des expert·es pour les éclairer sur certains sujets. Mais c’est compliqué de se concentrer avec un enfant qui te grimpe sur la tête, mime-t-il. Or, ils n’allaient pas demander à leurs compagnes de garder les enfants pour se rendre à un groupe de pères… Et de préciser que la seule raison pour laquelle le groupe est réservé aux pères, c’est que s’il était mixte, la société étant ce qu’elle est aujourd’hui, il deviendrait vite un autre groupe de mères.

Loin de l’image du père qui « sait »

Aujourd’hui, le groupe WhatsApp de Papapà compte une centaine de pères. Mais les rencontres, qui ont lieu chaque samedi, en rassemblent en général entre cinq et dix, pas toujours les mêmes. En chaussettes sur les tapis de sol, la conversation s’engage avec l’un puis l’autre des sept papas présents ce matin.
Il y a Hugo, ce papa argentin qui nous explique que s’il est là, ce n’est pas seulement parce que son fils adore venir, mais aussi parce que ça lui fait du bien de parler. D’échanger avec d’autres pères au sujet des questions qu’il se pose, loin de l’image du père qui « sait » et n’a « peur de rien », dans laquelle il ne se reconnait pas. À la naissance de son fils, ses priorités ont changé, ajoute-t-il, et il a diminué son temps de travail pour passer du temps avec lui. Mais il reconnait qu’il a de la chance de pouvoir se le permettre.
Étonnant : parmi les pères présents, la plupart a réduit son temps de travail, au moins pendant un temps. « Nous ne sommes pas représentatifs de la société espagnole », tient à préciser Gerard. Qui observe qu’ici aussi, les profils socio-économiques sont peu variés, et ne voudrait surtout pas que ce projet assez unique en son genre puisse laisser penser qu’il n’y a plus rien à régler en matière de paternité.

« Un bouton gros comme un camion »

Et puis, il y a cet autre Hugo, originaire de Madrid, en couple avec une Française et papa de deux enfants, dont une acrobate de 3 ans au regard espiègle. Pour décrire les résistances qui persistent dans la société, cet ingénieur utilise l’image d’un tableau de bord plein de boutons sur lesquels les pères n’ont qu’à pousser pour éviter de trop s’impliquer, sans que ce soit mal vu. Ils ont le choix entre « Mon travail ne le permet pas », « Ma femme fait ça mieux que moi », « Les grands-parents sont là »…
Le congé de paternité ? « À mon avis, c’est l’outil le plus efficace pour faire changer les mentalités. Que tu te retrouves seul avec ton bébé ou en binôme, ça te permet de t’immerger, de te rendre compte de l’ampleur de la tâche. Moi, c’est ce qui m’a mis dans le siège de la paternité ». Et de réfléchir : « Je pense que l’Espagne peut se permettre ce système parce que la natalité est très basse. Je le regretterais énormément si, pour des raisons budgétaires par exemple, cela devait changer ».
Quand nous évoquons avec lui l’idée de semaines de congé transférables entre les parents, comme il en existe dans certains pays, il y voit une occasion de plus pour les pères d’échapper à leurs responsabilités et s’exclame en français : « Ça, c’est un bouton gros comme un camion ! ». Puis sourit, ironique : « De rien, chérie. Profites-en bien ! ».

La suite...

Quand des parents espagnols ouvrent la porte sur leur quotidien

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[ Espagne ] ¿ Proxima estaciòn, igualdad ?