Droits et congés

Congé de paternité : des bénéfices de pères en fils

Et si le congé de paternité pouvait transformer la société à travers le regard des enfants dont les pères sont plus présents ?

Et si le congé de paternité pouvait transformer la société à travers le regard des enfants dont les pères sont plus présents ? C’est une des pistes passionnantes que l’économiste Sébastien Fontenay explore dans ses recherches.

Après une double immersion dans la réalité des parents espagnols, puis britanniques, le moment est venu de prendre un peu de hauteur pour mieux revenir en Belgique. Qui de mieux placé pour nous y aider que Sébastien Fontenay, chercheur associé au département d’économie appliquée de l’ULB (DULBEA) et professeur à l’Université d’Alcalà. Spécialiste du congé de paternité, il esquisse des perspectives.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au congé de paternité ?
Sébastien Fontenay :
« Ce qui m’intéressait au départ, ce n’étaient pas les congés, mais les inégalités femmes-hommes sur le marché du travail. Or, on se rend très vite compte que la clé de toutes les décisions qui conduisent à ces inégalités (le choix de la profession, le travail à temps partiel…), c’est l’anticipation de la maternité et la maternité en elle-même. Une fois qu’on a compris ça, la question qui se pose, c’est : de quel levier dispose-t-on pour faire en sorte que la naissance d’un enfant ne crée plus ces inégalités ? Le congé de paternité est un de ces leviers. Même si ce n’est pas le seul, il y a d’autres chantiers. »

Vous avez notamment étudié l’impact de ce congé sur la santé des mères…
S. F. :
« Oui, c’est la toute première étude que j’ai menée sur le sujet, avec Ilan Tojerow, également économiste à l’ULB. Nous avons montré qu’en Belgique, le fait d’avoir un enfant réduit le revenu des femmes d’environ 30% sur le long terme. Et que, parmi les mécanismes qui contribuent à cet écart salarial, il y a les problèmes de santé. Car la maternité augmente la probabilité que les femmes soient en incapacité de travail. Nous nous sommes alors demandé si l’instauration du congé de paternité, en juillet 2002, avait déjà atténué ce phénomène. La réponse est oui : quand on compare les femmes qui ont donné naissance à un enfant juste avant et juste après juillet 2002, on observe que celles qui ont eu la chance d’avoir leur conjoint ou conjointe à leurs côtés ont eu moins de jours d’incapacité de travail par la suite(1). À la même époque, une étude similaire, basée sur des données suédoises, a montré que les mères dont le partenaire était disponible après la naissance avaient aussi moins de problèmes de santé mentale. En permettant aux mères d’avoir quelqu’un à la maison après l’accouchement, le congé de paternité leur évite donc des problèmes de santé et leur permet de mieux vivre le post-partum. »

(1) S. Fontenay & I. Tojerow, Work Disability after Motherhood and How Paternity Leave Can Help, IZA Discussion Paper, 202

« Les garçons qui sont nés au second semestre de 2002, dont le père a pu prendre un congé de paternité, ont une vision des rôles genrés complètement différente de ceux qui sont nés dans les premiers mois de 2002 »

Sur quoi portent vos recherches actuelles ?
S. F. :
« Ce qui m’intéresse maintenant, c’est la dimension intergénérationnelle des congés. Le congé de paternité arrive à un moment où, en tant que parent, on a déjà choisi le type d’études et de profession qu’on voulait faire, ce qui limite son impact sur nos vies. Mais qu’en est-il de la génération suivante, des enfants qui ont la chance d’avoir un père plus impliqué ? Peut-être vont-ils anticiper autrement l’impact qu’avoir un enfant aura sur leur carrière ? Avec Libertad González, une chercheuse de Barcelone, nous avons étudié l’effet de l’introduction du congé de paternité dans plusieurs pays – la Belgique, la Suède, la Norvège, l’Islande, la France et le Danemark – sur la vision que les enfants ont des rôles genrés(2). Des jeunes adultes ont passé un test pour évaluer leurs biais cognitifs. Ils devaient, par exemple, associer des concepts comme ‘salaire’, ‘famille’ ou ‘enfants’ avec des prénoms d’hommes ou de femmes. Nous nous sommes rendu compte que les garçons nés après l’introduction du congé de paternité avaient moins de probabilité de faire des associations stéréotypées. Ça nous a donné beaucoup d’espoir, parce que ça signifie que les normes sociales peuvent évoluer. »

(2) S. Fontenay & L. Gonzalez, Can Public Policies Break the Gender Mold ? Evidence from Paternity Leave Reforms, BSE Working Paper, 2026

Les congés de paternité ont donc le pouvoir de faire évoluer la société ?
S. F. :
« En général, les politiques sont le reflet des normes sociales. C’est pour cette raison qu’en Europe, on a des congés de naissance si différents. On ne sait pas d’où viennent ces normes. Pourquoi l’Autriche, par exemple, est-elle si conservatrice ? Pourquoi les pays scandinaves sont-ils plus égalitaires ? C’est difficile à dire. Pendant longtemps, on pensait que les normes sociales n’étaient pas malléables. Avec cette étude, on s’est aperçu que les politiques peuvent d’une certaine façon faire changer les normes. La Belgique est l’un des pays où cet effet est le plus visible : les garçons qui sont nés au second semestre de 2002, dont le père a pu prendre un congé de paternité, ont une vision des rôles des femmes et des hommes complètement différente, plus progressiste que celle des garçons nés dans les premiers mois de 2002. En Suède, on a aussi pu observer que les garçons nés après l’instauration du congé de paternité faisaient des choix de carrière moins stéréotypés, dans des secteurs comme l’éducation ou la santé. Ce qui est une très bonne nouvelle, ça veut dire qu’on va moins segmenter le marché du travail. »

À votre avis, le congé de naissance égalitaire à l’espagnole peut-il inspirer la Belgique pour améliorer son propre système de congés ?
S. F. :
« On n’a pas encore assez de recul pour mesurer tous les effets du passage d’un congé de paternité plus court que le congé de maternité à des congés de même durée. L’Espagne est le premier pays à l’avoir fait, il y a cinq ans seulement. Ce qui va être intéressant, je pense, c’est de voir quels effets d’équilibre cela va engendrer du côté des entreprises d’avoir exactement le même congé pour les deux parents. Quand un employeur doit choisir d’embaucher un homme ou une femme, il se dit : si j’engage une femme et qu’elle a deux enfants, ça va faire deux congés cumulés... Aujourd’hui, en Espagne, cette question ne se pose plus. La probabilité qu’un homme ou une femme prenne congé est quasiment la même, et leur absence sera de même durée. Cet aspect-là pourrait, à lui seul, être une motivation pour au moins égaliser la durée des congés. »

À (re)lire, notre dossier « L'Espagne, pionnière du congé de naissance égalitaire »

Que penser de l’intention du gouvernement belge de créer un « crédit familial » de congés que les parents pourraient se partager librement ?
S. F. :
« Je ne pense pas que ce soit la direction à prendre si on espère des effets positifs sur les inégalités de genre. Le risque, c’est justement que les femmes l’utilisent bien plus que les hommes, et donc de renforcer ces inégalités. Parce que les modèles théoriques en économie de la famille montrent clairement qu’à choisir, un ménage rationnel va sacrifier le salaire le moins élevé. Or, si on regarde la distribution des revenus en Belgique, les salaires des hommes sont encore souvent un peu plus élevés que ceux des femmes. L'économiste Marianne Bertrand, de l'Université de Chicago, a par ailleurs observé que, même lorsque les femmes gagnent plus que leurs conjoints, elles continuent à consacrer plus de temps aux tâches ménagères(3). Ce qui démontre que les normes relatives aux rôles genrés sont fortes et qu'il est très improbable qu'un crédit familial soit partagé égalitairement. »

(3) Bertrand M. et al., Gender identity and relative income within households, The Quarterterly Journal of Economics, 2015

Y a-t-il une recette « idéale » pour faire rimer congés de paternité et égalité ?
S. F. :
« En tant que scientifique, je suis toujours très prudent. On m’a souvent demandé, par exemple, s’il fallait obliger tous les pères à prendre leur congé de naissance [comme c’est le cas en Espagne pour les six premières semaines, NDLR]. Mais si, demain, on oblige tous les pères à prendre congé, il se pourrait très bien que les effets positifs du congé que nous avons observé dans nos études ne soient pas pour autant multipliés par deux. Parce que ces pères qu’on va obliger à prendre congé sont peut-être très différents de ceux qui le prennent volontairement. Sincèrement, on ne sait pas comment ils vont réagir. Je dirais en tout cas que, lorsqu’on met en place une politique, il ne faut pas se contenter de bonnes intentions. Il est important d’être clair sur ses objectifs et de définir à l’avance les critères qui vont permettre d’évaluer si vraiment elle a les effets attendus. »