Droits et congés

[ Angleterre ] Mind the (Gender) Gap

Au Royaume-Uni, les congés de naissance font le grand écart, mais les choses pourraient bientôt évoluer

Au Royaume-Uni, les congés de naissance font le grand écart : un an pour les mères, deux semaines pour les pères et co-parents. Mais les choses pourraient bientôt évoluer, notamment grâce à la mobilisation de parents déterminés…

Dans son jardin du sud de l’Angleterre, Lucy(1) nous aide à comprendre le système britannique de congés de naissance à partir de sa propre expérience. Pour son premier enfant, elle a repris le travail après sept mois. Mais pour sa fille de 10 mois, qui rampe parmi les jonquilles, elle a décidé de « s’offrir » l’année entière à laquelle elle a droit.
Au Royaume-Uni, le congé de maternité légal (statutory maternity leave) dure en effet un an. Mais sa rémunération (statutory maternity pay) diminue graduellement : les six premières semaines sont payées à 90% et les trente-trois suivantes à hauteur d’un forfait hebdomadaire de 194,32 £(2), moins de la moitié du salaire minimum. Quant aux trois derniers mois, ils ne sont tout simplement pas payés. D’où le cadeau que s’offre Lucy, qui précise qu’il faut avoir de l’argent de côté pour pouvoir se permettre ce long congé.

(1) Lucy et Nick (plus loin) sont des prénoms d’emprunt
(2) Pour saisir les nuances et conditions d’éligibilité des congés de naissance et d’adoption britanniques : gov.uk

Des inégalités multiples

Et les pères ? Leur congé de paternité légal dure deux semaines, payées au même forfait de 194,32 £(3). « Deux semaines, ce n’est pas beaucoup mieux que rien », commente Lucy, dont le mari, en tant qu’indépendant, n’y a même pas eu droit. Et d’ajouter que le système est aussi « très inégal » socialement.
Au Royaume-Uni, certains employeurs – publics, notamment – accordent à leurs employés des congés de naissance « améliorés » (enhanced), plus longs et mieux payés que les congés légaux. Elle-même a la chance d’avoir un bon package, mais souligne qu’en pratique, les parents qui ont les moins bons jobs doivent le plus souvent se contenter du minimum légal.
Les parents rencontrés au cours de ces quelques jours en Angleterre témoignent en effet de grandes disparités de congés. Et précisent que les crèches et garderies sont extrêmement chères. Malgré de nouvelles mesures visant à rendre l’accueil de la petite enfance plus accessible, la plupart des familles – et des mères en particulier – se contorsionnent pour s’occuper de leurs jeunes enfants plusieurs jours par semaine en attendant qu’ils ou elles rentrent à l’école(4). Lucy est d’ailleurs la seule parmi ses amies à reprendre le travail à temps plein – et encore, elle compte « compresser » ses heures sur quatre jours.

(3) Le congé de « paternité » s’applique en réalité à tous les parents « non-accouchant », donc également aux co-parents de même sexe
(4) Le système scolaire britannique est assez différent du nôtre : les enfants commencent l’école vers 5 ans, un an avant le début des primaires

« Prophétie autoréalisatrice »

Dans ce contexte, la manière dont les congés de naissance contribuent aux inégalités hommes-femmes est plus visible que jamais. Comme l’explique Tina Miller, professeure de sociologie à la Oxford Brookes University et spécialiste de ces questions, avant d’avoir un bébé, beaucoup de couples ont l’intention de se répartir les tâches de façon équilibrée. Mais ensuite, « la réalité, c’est que les politiques publiques ne leur permettent pas d’y arriver. Cinquante-deux semaines de congé de maternité, deux semaines de congé de paternité. Cela signale immédiatement qui est supposé endosser la principale responsabilité ».
« Cela déclenche une sorte d’effet domino, analyse-t-elle. Assez rapidement, en raison du temps passé avec le bébé, les parents retombent par défaut dans des positions très genrées. La mère acquiert de l’expérience pratique, apprend à le connaitre, à l’apaiser. Tout le monde manque de sommeil et est épuisé. Le père doit travailler d’autant plus pour faire face aux coûts liés à l’arrivée d’un enfant. Cela devient en quelque sorte une prophétie autoréalisatrice, et il faut des politiques publiques réellement ambitieuses pour parvenir à enrayer cette chaîne d’événements qui ne cesse de se reproduire. » 

Communauté de familles partageant des moments en plein air

L’expérience du congé « partagé »

Même lumière de printemps, autre jardin. Celui du prestigieux collège d’Oxford où travaille Nick. Ce papa a expérimenté à deux reprises le shared parental leave, un système de « congé de naissance partagé » mis en place en 2015 pour favoriser un partage plus équilibré des responsabilités. Concrètement, il permet aux mères de transférer à leur partenaire une partie de leurs semaines de congé de maternité.
La première fois, Nick a pris le relais de sa femme et s’est occupé seul de leur bébé de ses 9 à ses 12 mois. La seconde fois, le couple a choisi de passer les premiers mois ensemble. « Arrêtez-moi, parce que je pourrais en parler pendant des heures », prévient-il, tant ces expériences ont été bénéfiques, chacune à leur manière.
« On voulait devenir parents ensemble, se rappelle-t-il. Mais je savais que je devrais apprendre, et puis je me disais que ce seraient de bons moments passés avec notre enfant ». Avec le recul, il estime que ces tête-à-tête précoces avec ses enfants ont posé « des fondations solides » sur lesquelles il continue à s’appuyer dans les moments difficiles de la parentalité.

« Une décennie de progrès perdue »

Nick le sait : les témoignages comme le sien sont rares. Car, en pratique, le système de shared parental leave est extrêmement peu utilisé. Seuls 5% des pères éligibles l’utilisent et la plupart ont des revenus élevés, avance The Guardian, qui évoque une « décennie de progrès perdue » depuis la mise en place de cette politique(5).
Une étude menée par Joanna Clifton-Sprigg, professeure d’économie à l’Université de Bath, confirme ce constat d’échec : la mesure n’a pas eu d’effet sur le recours au congé par les pères(6). « L’idée était bonne, nous résume l’économiste, mais, en pratique, cela n’a pas marché ».
Pour l’expliquer, elle identifie trois raisons : un système trop complexe, des critères d’éligibilité trop restrictifs, et un important frein financier : « La rémunération forfaitaire des congés – 194,32 £ par semaine – est vraiment faible. Or, c’est souvent le père qui gagne le plus. Donc, la perte de revenu est d’autant plus grande si c’est lui qui prend le congé. Dans les ménages à faibles revenus, c’est un obstacle réel ».
Quant à Nick, même s’il a beaucoup apprécié son congé, il regrette d’avoir dû réduire celui de son épouse : « Je préfèrerais de loin que la loi accorde aux pères et co-parents un congé plus long, un système ‘à prendre ou à perdre’. Plutôt que de leur dire : ‘Tu ne peux prendre ce congé que si la mère est d’accord de perdre une partie du sien’. C’est important de ne pas devoir faire ce compromis ».
La sociologue Tina Miller va dans le même sens. « Ce dont nous avons besoin pour réellement promouvoir le changement, c’est que les pères aient droit à un congé de naissance qui leur soit propre, qui soit intransférable et suffisamment rémunéré pour qu’ils puissent réellement le prendre ».

(5) Why shared parental leave is a monumental dud of a policy, 25/12/2025, accessible en ligne sur theguardian.com
(6) Clifton-Sprigg, J. et al., Shared Parental Leave : Did it work ?, IPR Policy Brief, 2024

Améliorer le congé de paternité

Un congé de paternité plus long et mieux rémunéré, dans l’intérêt de l’égalité. C’est ce que revendique aujourd’hui la campagne The Dad Shift. Lancée en septembre 2024 à l’initiative de deux jeunes papas, elle dénonce « le pire congé pat’ de toute l’Europe » et martèle que « deux semaines, ce n’est pas assez ». Parmi ses soutiens, elle compte divers mouvements de parents préexistants. Comme Dope Black Dads, qui lutte contre les stéréotypes associés aux pères afrodescendants. Et Pregnant then Screwed (littéralement « enceinte puis baisée »), une organisation fondée il y a dix ans par une mère virée de son job deux jours après avoir annoncé sa grossesse, et qui milite depuis pour venir à bout de la pénalisation des mères (motherhood penalty) dans la société.
Ensemble, des parents déploient donc une énergie et une créativité impressionnantes pour en mobiliser d’autres et sensibiliser le monde politique. La liste de leurs actions dans l’espace public s’allonge de jour en jour. Des statues de Londres équipées de porte-bébé. De fausses cartes de Saint-Valentin pour alerter sur l’impact relationnel d’un mauvais congé de paternité. Des étiquettes « dure plus longtemps que le congé de paternité » collées sur les produits frais dans les supermarchés. Des préservatifs distribués aux membres du Parlement pour rappeler que le congé de paternité des indépendants – inexistant – dure moins de temps qu’il n’en faut pour faire un enfant…

« C’est maintenant ! »

Et les choses pourraient bientôt bouger. En juillet 2025, faisant suite à une de ses promesses de campagne, le gouvernement travailliste a lancé un vaste processus de révision du système de congés de naissance et d’adoption. Un processus censé durer dix-huit mois, dans le cadre duquel expert·es, associations et citoyen·es sont consulté·es. « Ça nous donne de l’espoir, affirme Alex Lloyd Hunter, un des fondateurs de la campagne. Il y a une fenêtre d’opportunité sans précédent. C’est maintenant ! Nous voulons voir la loi changer dans l’année à venir ».
Pragmatique, il sait qu’ils n’atteindront pas en une fois leur idéal scandinave : « Nous sommes conscients que la situation économique du pays n’est pas brillante et que le congé de maternité aussi doit être amélioré. Nous nous sommes donc mis d’accord pour demander, au minimum, six semaines de congé de paternité payées à 90% ». Soit l’équivalent de la première partie du congé de maternité. « Ce n’est pas l’objectif final, mais ce serait une prochaine étape très raisonnable ».
En attendant, les efforts de ces parents font déjà avancer le débat, estime l’économiste Joanna Clifton-Sprigg. « Ils font preuve de beaucoup d’ingéniosité et font tellement de bruit qu’on ne peut pas les ignorer. Ce type de mobilisation permet de créer un momentum politique, ce qui nous donne l’opportunité de fournir les évidences scientifiques dont nous disposons ». De là à aboutir bientôt à de réelles avancées en matière de congés de naissance et d’égalité ? Time will tell. L’avenir nous le dira.