Loisirs et culture

D’épines en cicatrices

Du théâtre qui parle aux ados et aux adultes de l’agression sexuelle, du consentement et du traumatisme

En résumé

  • Du théâtre pour les ados et les adultes
  • Des thèmes difficiles abordés, mais avec intelligence et regard positif
  • Une super porte d'entrée pour entamer le dialogue

On sort parfois d’un spectacle avec le désir de le partager avec la terre entière. C’est le cas de Ronces. La dernière création du Théâtre de la Guimbarde relève un défi de taille : parler aux ados et aux adultes de l’agression sexuelle, du consentement et du traumatisme, tout en éduquant et en apportant de la lumière. Une claque.

Nina a 16 ans. Elle semble aux abois. Elle est confuse et se souvient. Même si elle ne préférait pas. La boîte de nuit, la copine partie, les verres, la rencontre. « J’ai souri. Est-ce que ça veut dire que j’ai dit oui ? ». Hantée par des images, elle tente d’habiter à nouveau son corps, coupé en deux depuis cette terrible nuit. Un long chemin pour accepter, (faire) reconnaître, se réintégrer. Comme la ronce, la « mal aimée parce qu’elle s’impose… elle a du mal à faire sa place ».
Le public reçoit le vécu de Nina comme une confidence. À l’image d’oreilles amies. Car à chaque spectateur, spectatrice, un casque est tendu à l’entrée de la salle. Dans les oreilles, le récit s’accompagne de sons et de musique live, un « univers électro-organique », personnage à part entière de la pièce.
Pauline Haùgness est magistrale pour camper cette adolescente désemparée. À ses côtés et en alchimie, le musicien Julien Lemonnier confère, lui aussi, une grande force à la proposition, tout en offrant à la fois la présence d’un homme doux et sécurisant. Le choix est pertinent, car il donne matière à percevoir la figure masculine différemment.
Il et elle évoluent dans un décor en mouvement, lui aussi. La structure sombre et lourde raconte le désastre intérieur de Nina. Puis, progressivement, s’ouvre et permet à la protagoniste de se décaler.
Dans l’écriture de Daniela Ginevro, il y a du rythme, de la poésie et la puissance de l’évocation. La metteuse en scène, Camille Sansterre, s’en empare au diapason. Elle choisit d’y ajouter des paroles de victimes. Cette reliance à la réalité termine de nous bouleverser.
On pense à la chanson d’Anne Sylvestre, Douce maison, poignante tout autant. « La maison depuis ce crime n'a plus d'âme ni de nom/ Mais elle n'est pas victime c'est de sa faute dit-on ». « Si j'ai raconté l'histoire de la maison violentée/ C'est pas pour qu'on puisse croire qu'il suffit de s'indigner. / Il faut que cela s'arrête on doit pouvoir vivre en paix/ Même en ouvrant sa fenêtre même en n'ayant pas de clé ».
Si Ronces raconte le saccage du corps et de l’âme, il est aussi un voyage vers la lumière et vers l’écoute de son intuition.

Injustice et insécurité

L’intuition se double d’urgence dans le chef de Daniela Ginevro, autrice de Ronces qu’elle a écrit il y a deux ans. Et ce, pour trois raisons. Le choc, tout d’abord, d’entendre que deux jeunes hommes condamnés pour agression sexuelle ne reçoivent pas de peine. Parce que, « dans un cas, on ne va pas ruiner son avenir et, dans l’autre, il a déjà eu une peine sociétale puisqu’il n’ose plus sortir de chez lui. Donc, si tu voles, tu as une peine. Quand tu agresses sexuellement une femme, non ! On pense à l’avenir de ces hommes. Mais l’avenir des filles en question ? ».
L’insécurité constante des femmes dans l’espace public constitue une deuxième raison. Daniela Ginevro prend conscience du fait que même ses proches, hommes, n’en réalisent pas l’ampleur. Elle a dû le leur expliquer : « Quand je vais au théâtre à Bruxelles, je mets des baskets pour pouvoir courir, je prends un sac en bandoulière, je change de trottoir, j’ai mes clés dans une main, le téléphone dans l’autre. Je mets plein de choses en place depuis que je suis petite ». Comme une majorité de filles et de femmes. « C’était comme un besoin de crier. Au-delà de l’agression, on est toujours dans ces situations où on ne nous croit pas ». Enfin, en tant qu’enseignante en haute école, elle entend ses étudiantes lui raconter les fêtes lors desquelles « les filles ne lâchent jamais leur verre par peur qu’on mette un truc dedans. On ne peut pas s’abandonner, faire la fête tranquillement ».

Daniela Ginevro - Autrice de Ronces
« Quand je vais au théâtre à Bruxelles, je mets des baskets pour pouvoir courir, je prends un sac en bandoulière, je change de trottoir, j’ai mes clés dans une main, le téléphone dans l’autre. Je mets plein de choses en place depuis que je suis petite »
Daniela Ginevro

Autrice de Ronces

La metteuse en scène, Camille Sansterre, enchérit : « Cette question est un fléau sociétal et on n’en voit pas le bout ». Ce qui lui a semblé intéressant dans le texte de Daniela Ginevro, c’est de « se positionner sur la notion de levée de déni, un axe pas souvent regardé. Une fois que cette levée de déni a eu lieu, comment marcher sur la voie de la réparation, trouver la pulsion de vie ? Comment donner de la force et du courage à toutes ces femmes – et à ces hommes aussi – qui rencontrent ça dans leur chemin de vie ? ». Et de façon plus large, « cela peut se passer avec d’autres choses éprouvantes en général. Comment fait-on, en tant qu’humain·es ? ».
Afin de sortir de la fiction, Camille a choisi de recueillir des paroles de femmes. Pendant un an, avec Louisa Billon, la compagnie s’est adressée à des groupes de parole, à des associations et autres, dans différents territoires. Observant aussi que, pour ces victimes, « ça faisait partie de leur chemin de se raconter ».
Gaëtane Reginster, directrice du Théâtre de la Guimbarde, explique que ce qui la touche « dans l’écriture de Daniela et que Camille arrive à mettre sur scène, c’est qu’il y a toujours une main tendue. Il y a quelqu’un à côté pour écouter. Ici c’est Julien, le musicien ».

La force de la discussion

Lors des rencontres avec de premiers publics, en séances scolaires, Ronces a généré beaucoup de réactions de la part des jeunes. Daniela, Camille et Gaëtane racontent. À propos de l’agresseur dans la pièce, un garçon de 14 ans s’exclame : « J’espère que je ne serai jamais cette personne ! ». S’ils peuvent « prendre conscience que leur comportement peut être problématique, c’est déjà beaucoup ! ».
Des garçons partagent un désarroi : « On ne se rend pas compte ». Ils ne connaissent pas la différence entre viol et agression sexuelle. « On part du principe qu’ils savent et qu’on va ‘encore’ leur parler d’agressions sexuelles, mais, en fait, on constate qu’ils ne savent pas du tout. Une des questions souvent posées par les jeunes, après le spectacle, est : ‘Qu’est-ce qu’il lui est arrivé, à la fille ?’. Nous, on répond : ‘Qu’est-il arrivé, penses-tu ? À partir de quand est-ce un problème ?’ ». Lors des discussions, un garçon a demandé prudemment : « En fait, quand ma copine dort, c’est pas O. K. ? ». Non, ce n’est pas O. K. ! Un autre, en lien avec la pièce : « Moi, si quelqu’un fait ça à ma sœur, je le tue ! ».
Ensuite, il s’agit de « désamorcer ça. Ce qui pose aussi la question du système judiciaire défaillant ». Plus largement, « c’est aussi un spectacle sur le besoin d’être entendu ». En sortant de la représentation, cet écho d’un jeune : « J’aimerais pouvoir dire et être entendu dans qui je suis ». Un important travail de médiation est prévu en plus de documents relayant des contacts et des références via le site internet de la compagnie, dans des flyers remis en fin de représentation… « On ne peut pas juste lâcher le spectacle comme ça. On s’accompagne de personnes habilitées à mener ces réflexions et qui nous aident à en faire un outil de médiation, un spectacle d’utilité publique. »

Ados et parents

Justement, comment s’adresser à ce public adolescent de la façon la plus juste possible ? « Mon personnage a 16 ans, explique Daniela. Je suis régulièrement en contact avec des publics de tous les âges et je lis des romans pour ados. Je ne baisse pas le niveau. Dans mon travail artistique, je reste ‘moi avec moi’, car je pense que les ados sont assez intelligent·es. Et à la demande de Camille, j’ai réécrit des passages pour que ce soit plus court ». L’autrice a, par ailleurs, longtemps enseigné dans le secondaire.
« Lorsque je conçois mes mises en scène, je pense humains et humaines, souligne de son côté Camille Sansterre. J’ai un feu intérieur encore assez vif. Je me base sur ma propre énergie qui est proche de la leur. Je ne fais pas de compromis. Je veux proposer quelque chose d’exigeant. Je leur fais confiance. J’ai trouvé judicieux de faire appel aux casques qui permettent une écoute intime et singulière. Par rapport au sujet, il est important qu’on puisse être dans son écoute à soi ».
C’est fondamental que les parents voient Ronces avec leurs jeunes. Pour « les débats suscités et l’occasion de se poser des questions qu’on n’ose pas aborder ». Un endroit rare, d’écoute et de compréhension potentielle. Vecteur d’échanges, le spectacle est effectivement « une porte d’entrée pour aborder un sujet délicat avec ses parents ou d’autres adultes. Passer par Nina peut permettre de se raconter soi-même ».

À SAVOIR

Ronces est le fruit du travail d’une vingtaine de personnes. La pièce sera interprétée avec Émilie Eechaute en alternance. Le texte original est publié chez Lansman Éditeur. Dates des représentations sur laguimbarde.be. À partir de 14 ans