Développement de l'enfant

Des équipes mobiles pour accompagner les jeunes en prise avec la justice

Accompagnement, justice, adolescents, délinquance

Lorsqu’un·e jeune commet un « fait qualifié infraction » (FQI), un juge de la jeunesse peut ordonner une mesure d'intervention au sein de son milieu de vie pour éviter un placement. L’accompagnement éducatif œuvre alors à la création d’un projet constructif avec ces mineur·es et leur entourage.

Meriem est maman solo de Gaspard, un adolescent qui a commis des faits de violence, notamment envers sa mère. « Mon fils a d’abord été placé en internat avant que le juge opte pour une mesure d’accompagnement avec une EMA. Cela ne se passait vraiment pas bien dans cet internat, mais depuis que l’EMA nous accompagne, j’ai remarqué une réelle transformation chez mon fils, autant dans sa manière d’interagir avec les autres qu’avec moi. Je n’ai pas perçu cette intervention comme intrusive. Cela m’aide beaucoup dans mon rôle de mère en réalité, et aujourd’hui, la relation avec mon fils s’est apaisée. Il est revenu à la maison et, petit à petit, nous commençons à retrouver une stabilité, ensemble ».
EMA ? Ces trois lettres dans la bouche de Meriem semblent renvoyer aux rôles conjugués d’une bouée de sauvetage et d’une solution durable quasi inespérée. EMA, un acronyme derrière lequel se révèlent les équipes mobiles d’accompagnement. Pour certains parents, cet appui est nécessaire lorsque leur enfant a pris le chemin de la délinquance. Pour mieux comprendre le fonctionnement de ces EMA, direction Wauthier-Braine où est basée une de ces équipes.

Briser un cercle infernal

L’autoroute E19 n’est pas loin. Mais on l’entend à peine. Un peu comme si le vaste domaine arboré et reposant qui accueille l’institution publique de protection de la jeunesse (IPPJ) de Wauthier-Braine absorbait le bruit de la circulation. Dans un bâtiment connexe à l’institution, l’équipe mobile d’accompagnement (EMA) de Nivelles-Charleroi a posé ses valises. Si l’appellation EMA est peu connue du grand public, c’est parce qu’elle est assez récente.  
Sur l’allée pentue qui mène vers l’antenne qu’il coordonne, Pierre Delvaux nous raconte que le modèle des EMA tel qu’il existe aujourd’hui en Belgique est issu d’un projet pilote mené il y a une vingtaine d’années. « On s’est rendu compte que les institutions de protection de la jeunesse étaient surchargées et qu’il n’existait aucun accompagnement pour ces jeunes en dehors des IPPJ, lorsqu’ils retournaient dans leur famille. On se retrouvait régulièrement avec des ados qui enchaînaient les récidives jusqu’à leur majorité. Un vrai cercle infernal. Il fallait trouver une alternative pour éviter de systématiquement recourir à un placement ».

Un parcours familial, scolaire, social plus ou moins semé d’embuches qui peut amener des ados devant la justice

Bien que cette mesure soit perçue comme sécurisante aux yeux de l’opinion publique, les placements n’aboutissaient généralement pas à une réinsertion familiale ou sociale pérenne. « C’est comme ça qu’en 2004 sont nées les API, les accompagnements post-institutionnels, les prémices des EMA, qui assuraient un meilleur suivi du jeune après un passage en IPPJ, poursuit le coordinateur de l’EMA de Nivelles-Charleroi. Ensuite, en 2011, on a connu les SAMIO pour sections d’accompagnement, de mobilisation intensifs et d’observation, et quelques années plus tard, ces deux services ont fusionné. Depuis le 1er janvier 2019, on parle désormais d’équipe mobile d’accompagnement ».

Un outil au service de la protection de la jeunesse

Huit EMA couvrent l'ensemble du territoire de la Communauté française et sont mandatées par un·e juge de la jeunesse lorsqu’un·e jeune est poursuivi·e du chef d’un FQI. Cela peut aller du petit vol à l’étalage jusqu’à la tentative d’homicide, voire l’homicide. Le spectre est large. Le ou la magistrat·e a un panel de mesures à sa disposition pour statuer sur une sanction : surveillance, heures de travaux communautaires, obligation de suivi thérapeutique, placement en IPPJ ouvert ou fermé... Mais si un retour au sein de la famille est jugé comme envisageable et bénéfique afin d’aider le/la jeune à rebondir, les magistrat·es peuvent aussi opter pour une mesure d’accompagnement auprès d’une EMA.
En plus de leur mission d’accompagnement, les EMA peuvent également être sollicitées en amont, dans le cadre d’une mesure d’investigation et d’évaluation. Un·e psychologue du service part alors à la rencontre des personnes qui composent l’entourage du jeune, du contexte dans lequel il évolue et réalise une photographie la plus exhaustive possible de sa situation. Les objectifs, entre autres : évaluer les risques de récidives, les possibilités de maintien dans le milieu de vie et identifier une mesure qui soit la plus adaptée aux besoins du·de la jeune.
« C’est un réel projet éducatif et d’accompagnement qui s’intègre au système judiciaire de la jeunesse, explique Amandine Morlet, attachée responsable des EMA en Fédération Wallonie-Bruxelles. On remarque bien sûr des disparités en fonction des régions et de leur densité de population. Les phénomènes de bandes ou de délinquance de quartier sont notamment plus prégnants à Bruxelles. »
Sur le seul territoire bruxellois, la création de trois EMA a été nécessaire pour se partager les prises en charge de jeunes. « Dans la capitale, il y a beaucoup plus de cas à traiter, ce qui demande plus d’accompagnant·es. Sur les divisions judiciaires de Nivelles et Charleroi, on travaille un peu moins en flux tendu », décrit Pierre Delvaux.

Un profil-type impossible à dresser

En 2021, 574 jeunes ont été suivis par l’ensemble des EMA en Communauté française, dont 242 par les trois équipes bruxelloises. Au sein de l’EMA de Nivelles-Charleroi, on en a compté 94. Des mineur·es notamment pris·es en charge par Bernard Botte, un des intervenants éducatifs de cette équipe mobile.
« Une majorité des jeunes que j’accompagne sont des garçons âgés de 15 à 17 ans. Mais il y a énormément de facteurs qui conditionnent l’existence d’un jeune depuis sa plus tendre enfance jusqu’à ses 18 ans ». Des paramètres familiaux, scolaires ou encore sociaux qui jalonnent un parcours plus ou moins semé d’embuches et qui, en finalité, peuvent amener ces adolescent·es devant la justice.
La psychologue Maude Dofny abonde dans le même sens : « Malgré les idées reçues, il est impossible d’établir un profil-type des jeunes que nous suivons dans notre EMA. Ils proviennent de milieux sociaux très divers, autant de familles précarisées que de la classe moyenne ou encore de milieux intellectuels. Notre travail relève d’une matière fondamentalement humaine. Nous devons comprendre ce qui amène le jeune à commettre une infraction, car il y a toujours une raison. Que vient-il exprimer au travers de cet acte ? Est-ce symptomatique d’un problème identitaire ? Pour certain·es, il s’agit de trouver de la reconnaissance au travers d’un groupe de pairs, pour d’autres, c’est un moyen pour afficher un mal-être psychologique, pour d’autres encore, la délinquance est un mode de fonctionnement. C’est en se plongeant dans la réalité du jeune que nous pouvons proposer l’aide la plus adaptée ».

En immersion au cœur de la cellule familiale

Chaque accompagnant·e a sa méthode de travail, mais tou·tes ont pour mission d’insuffler un vent de changement en guidant le/la jeune dans la création de son projet de vie. « Pour cela, nous discutons longuement avec l’adolescent·e ainsi que sa famille, raconte Bernard Botte. Nous l’aidons aussi à réfléchir aux conséquences des actes posés. On rencontre ses professeur·es, on se rend dans son club de foot. Toujours dans le respect et sans être intrusif. Et, si besoin, nous pouvons aussi le rediriger vers des services adéquats, comme un groupe de parole ou un·e psychologue ».
Main dans la main, l’intervenant·e et le/la jeune mettent en place une série de stratégies éducatives. Chaque adolescent·e a ainsi l’opportunité de retrouver sa valeur. « Bien sûr, tout n’est pas toujours si rose, admet Pierre Delvaux, et nous connaissons parfois des échecs à la fin de la mesure d’accompagnement. C’est difficile d’objectiver la réussite de notre travail, parce qu’il faudrait déjà savoir ce que signifie la réussite pour un jeune dans pareil contexte. Nous ne sommes jamais que de passage dans leur vie et nous n’avons pas une vue sur le long terme, ni sur les récidives une fois qu’ils atteignent la majorité. Mais ce dont nous sommes certains, c’est que notre accompagnement laisse des traces. Le déclic peut se faire au moment de l’accompagnement, et dans ce cas, tant mieux, ou bien des années plus tard. Pour autant, et avec une certaine humilité, on ne peut pas dire qu’il s’agit d’un échec ».

CȎTÉ PARENTS

Un soutien à la parentalité dans un contexte délicat

Sans une certaine collaboration des parents, le travail des EMA peut être entravé, voire impossible. « Certains parents s’opposent à notre accompagnement, commente Bernard Botte. Ils considèrent que nous sommes du côté de la justice étant donné que la mesure émane d’un tribunal de la jeunesse. Mais cela reste rare, la majeure partie des familles réalisent que notre travail peut être un levier pour les soutenir dans leur parentalité ». C’est notamment le cas de Meriem évoqué en début de cet article.