Loisirs et culture
Emmanuelle Nicot est la réalisatrice d’un film important, Dalva, l’histoire d’une jeune fille sous l'emprise incestueuse de son père qui ne peut supporter d'en être séparée et s'en croit profondément amoureuse. Un récit de reconstruction et de retour vers l’enfance. Qui va de l’ombre à la lumière.
Scène de nuit. La police intervient brusquement chez Dalva, une jeune fille de 12 ans. Cette dernière est déracinée précipitamment du domicile paternel. Ainsi commence le film. Dans l’obscurité. Symbole des actes innommables d’un père envers sa fille qui se sent déjà femme. Parce que portée par un amour paternel. Mauvais. Inadapté. Plusieurs journalistes de la rédaction ont vu Dalva. Dans un article écrit dans la foulée de l’avant-première, Marie-Flore Pirmez évoque un film qui « tend vers la lumière en montrant que le déni des enfants permet de supporter l’insupportable, mais que l’amour répare ».
Une prise de conscience progressive
C’est le mécanisme de cette réparation qui a passionné Emmanuelle Nicot, la réalisatrice. Avec la volonté, tout le long de l’histoire, de se mettre à hauteur d’enfant. Elle l’a dit et redit en interview, après de nombreuses immersions en centre, la réalisatrice a d’abord été frappée par le fait que les enfants de 11-18 ans souffrent davantage du fait d’être placés qu’ils ne sont marqués par ce qu’ils ont vécu.
« C’est ce que j’aime le plus au cinéma : qu’on me montre d’autres points de vue, d’autres réalités. Ce film se vit à travers le prisme de Dalva. Je veux qu’on comprenne ce qui la traverse. L’histoire commence par une arrestation. On ne comprend pas qui sont les méchants, qui sont les gentils. Que lui arrive-t-il ? Le film s’éclaircit de plus en plus à mesure qu’elle affronte toutes les émotions jusqu’à sa reconstruction. »
Emmanuelle Nicot a multiplié les séjours avec des enfants victimes de maltraitance. Des enfants abîmés. Dont certain·es victimes d’incestes. Elle a rencontré des petit·es dont l’emprise a été la même que celle de son père sur Dalva. Elle évoque la rencontre avec une petite fille de 6 ans qui était fort dans un rapport de séduction avec son papa. Si cette emprise l’a inspirée, cela ne reste qu’une composante. Une histoire parmi tant d’autres. Toutes les victimes ont vécu des choses très différentes. Il n’y a pas une caractéristique de l’inceste.
D’ailleurs, limiter Dalva à ce sujet serait trop réducteur. Ici, il s’agit juste d’un point de départ. La relation familiale est l’histoire en filigrane du film. Emmanuelle Nicot nous apprend justement que c’est comme ça qu’elle a construit le film. « J’ai écrit deux histoires. Dont une fantôme, que l’on ne voit pas. La relation de Dalva et son père. Leur vie ensemble. La façon dont les parents se sont rencontrés, aimés puis séparés. Je voulais donner des racines à l’histoire que je montre à l’écran ».
Parce qu’en réalité, Dalva relate une prise de conscience. Au fur et à mesure, la jeune fille va comprendre qu’elle a été manipulée. La réalisatrice raconte la puissance de cette prise de conscience. Et tout ce qui l’alimente : l’interdit, la destruction. Puis, la reconstruction qui va changer sa vision du monde, qui se transforme au fur et à mesure.
Toute cette mécanique a été inspirée par deux enfants qu’elle a suivis et vus évoluer sur plusieurs années. Elle a vu naître et se déployer cette prise de conscience progressive. « C’est ce que je voulais rendre au mieux. Je ne sais pas ce qu’ils ont vécu. Mais j’ai assisté à la façon dont ils se sont relevés ».
Cet engrenage de reconstruction, la réalisatrice le connaît bien. Sans qu’on lui demande et que l’on sache à en savoir plus sur ce qu’elle a puisé de sa propre histoire, Emmanuelle Nicot le couche. « Je n’ai pas vécu l’inceste. J’ai vécu l’épineux rouage de la manipulation, en revanche. Je sais à quel point c’est complexe de se sortir de quelque chose d’ultra confus. Devenir réalisatrice a été mon chemin de résilience ». Un chemin tortueux, fait de sentiers escarpés, d’erreurs d’itinéraire ou de contresens.
Voilà pourquoi il tenait tant à la réalisatrice de raconter ce parcours. Être au plus vrai, rendre grâce à ces enfants. « C’est le contrat avec le spectateur, la spectatrice. Je ne veux pas faire croire. J’ai multiplié les immersions, j’ai rencontré des éducateurs et éducatrices, des psys, une pédopsy avec qui je me suis mise dans la peau de Dalva. Improbable et très difficile exercice qui m’a permis d’écrire mot pour mot des dialogues du film. Tout ça, ça a été mon carburant à légitimité. J’ai besoin de mettre les pieds dans la boue. La réalité, c’est ma glaise. Je ne peux pas me laisser la même liberté que pour un roman de science-fiction, par exemple. J’aime ce cinéma social, ce cinéma vérité ».
Le monstre tout noir
Si on comprend tout à fait combien la préparation pour un film tel que celui-ci est importante pour sonner juste, que dire de celui du rôle de père incestueux interprété par Jean-Louis Coulloc’h, que l’on voit finalement très peu, mais qui hante le film ? Emmanuelle Nicot ne voulait pas d’un personnage cliché. Pour elle, le monstre tout noir n’existe pas. Il fallait donc choisir un comédien qui ne soit pas trop identifiable.
En visionnant un court-métrage avec Jean-Louis Coulloc’h, la réalisatrice est saisie : c’est lui. Après quelques tests, l’affaire est conclue. Mais l’acteur hésite. Il se retire. Puis, finalement, accepte. Emmanuelle Nicot lui raconte la vie de cet homme à qui elle veut absolument insuffler un peu d’humanité.
« C’est vertigineux de jouer quelque chose comme ça. Mais ça parle à tout le monde ce type de personnage qui, parce qu’il aime infiniment, détruit définitivement. Cette histoire fantôme dont je parle plus haut m’a justement permis de dévoiler toutes les nuances. Comme on l’a dit, cet homme, ce mari blessé a un chagrin abyssal. Il ne sait pas comment le dépasser. Il est inguérissable. Il est avec sa petite fille alors en plein complexe d’Œdipe. Elle le couvre d’amour. Et très vite, il n’y a plus de barrière. »
« J’ai besoin de mettre les pieds dans la boue. La réalité, c’est ma glaise »
Il est important de remettre ce film dans son contexte. Son autrice a commencé à l’écrire il y a six ans. Avant la sortie du livre bombe de Camille Kouchner La familia grande qui explose le tabou de l’inceste en révélant les conflits de loyauté, la loi du silence (voir encadré), le podcast Ou peut-être une nuit, l’enquête de Charlotte Pudlowski en plusieurs épisodes qui décrypte la structuration du silence ou encore le roman My absolute darling de Gabriel Tallent qui parle d’un mauvais amour entre sa fille et son père. Dalva est dans cette lignée. Un objet qui met cette complexité en avant. Qui permet de comprendre. Sans jamais l’accepter.
« Mon boulot ne consiste pas à avoir un jugement là-dessus. D’ailleurs, les victimes s’en fichent de notre jugement. L’enjeu, c’est de les protéger de la folie. Comment on opère ce travail de réparation ? Quand la bienveillance ne vient pas du parent, elle vient de qui ? ». En fin de compte, c’est la question de la distance au bourreau qu’Emmanuelle Nicot interroge.
Un film plein de lumière
Dalva se tourne alors qu’Emmanuelle Nicot joue un tout autre rôle, celui de maman. Son bébé est alors âgé de quelques mois. Comment porte-t-on une telle thématique quand on vient juste de devenir maman ?
« J’étais surtout épuisée physiquement parce que j’allaitais. Dans ma tête, je savais que toute cette histoire pouvait m’ébranler. J’ai mis des œillères, jusqu’à Cannes où le film a été présenté. Mon fils avait alors 1 an. Une fois le film terminé, je suis devenue très sensible sur ce sujet. J’ai d’ailleurs vu un documentaire sur l’inceste en salle. Cette réalité insupportable m’a physiquement atteinte. Je suis sortie. Ce n’était plus possible. Alors que j’ai vécu six ans avec ce film. »
La différence avec un docu cru sur l’inceste est que Dalva est un film lumineux. Sa réalisatrice le voulait fait d’espoir. « Il m’a tiré vers le haut pendant que je l’écrivais. C’est aussi pour ça que je parlais de chemin de résilience précédemment ». Est-que le fait de devenir parent en fait partie ? Après une courte hésitation, elle explique que c’est un chemin en cours. « J’ai pris perpét’, plaisante-t-elle. Ce n’est pas évident la parentalité. On est confronté à de belles choses, à des blessures. C’est un chemin de résilience, oui. Mais un chemin confrontant. Qui dénoue beaucoup de nœuds ».
Et Dalva, en dénoue-t-il ? « Je pense que le cinéma est un média génial pour parler de choses importantes et délicates. Je viens d’une famille en Ardennes pas du tout cinéphile. Mais tous les ans, il y avait un festival. On faisait le plein de films. Ils répondaient à des tas de questions que je n’osais pas poser ou tournaient autour de sujets que je n’osais pas aborder. Ça m’a construite, ça m’a réconfortée. Tous ces films ont semé des graines en moi qui ont poussé au moment où je voulais qu’elles poussent. Voilà à quoi sert le cinéma ».
C’est bien que ces graines aient poussé. Elles permettent de faire pousser de beaux fruits comme Dalva. Elles permettent de faire grandir les enfants, même celles et ceux qu’on a fait pousser de travers.
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