Santé et bien-être
Régulièrement, parmi les inquiétudes des parents d’ados, ressort celle d’une consommation éventuelle, problématique ou tabou de produits stupéfiants. Et comme la drogue est plus que jamais sous le feu des projecteurs, on fait le point sans se faire peur avec deux expert·es d’Eurotox et de l’asbl Le pélican qui pensent plus prévention que répression.
Des tonnes de cocaïne saisies à Anvers. Des produits aux taux de THC, la molécule psychotrope du cannabis, qui affolent certain·es expert·es. Les bonbons Hiribo - détournés de la célèbre marque de confiserie - qui débarquent sur le territoire belge… Nombreux sont les parents à s’inquiéter de ces produits qui inondent le marché et auxquels leurs enfants peuvent potentiellement être confrontés. Commençons par un rapide tour d’horizon.
Les drogues consommées chez les ados
Au rayon stupéfiants, le cannabis - et ses dérivés - reste la substance la plus prisée chez les plus jeunes, nous apprend l’enquête HBSC (comportements, bien-être et santé des élèves du secondaire), analysée par Michael Hogge, chargé de projets scientifiques et épidémiologiques chez Eurotox, un observatoire socio-épidémiologique alcool-drogues en Wallonie et à Bruxelles.
Il nous apprend que 27% des gamins et gamines en ont déjà consommé. « Ces études ne prennent pas en compte les mômes en décrochage, ceux dans l’enseignement spécialisé, en apprentissage. Elles excluent donc une partie potentiellement porteuse de vulnérabilités familiales ou psychosociales, plus à risques ».
Plus loin, dans les produits les plus prisés, vers les 2e et 3e degrés du secondaire, on retrouve des prévalences pour les somnifères (4,5%), la codéine (4%), le protoxyde d’azote (3,2%), la colle/des solvants/du poppers (2,8%), l’ecstasy/MDMA (2,7%), la cocaïne (2,4%).
Si les parents ont déjà entendu ou peut-être même déjà consommé eux-mêmes ces produits, ils sont moins familiers avec le cannabis de synthèse, consommé par 2,7% des jeunes. Contrairement à ce que son nom pourrait le laisser entendre, ce n’est pas une sorte de résine de synthèse, mais une molécule chimique qu’on pulvérise sur la weed (l’herbe), comme le spice, une variété qui pousse à vitesse grand V sur le web.
Nouveauté ?
PTC (pète ton crâne), Budha Blues… « Il s’agit de molécules proches du THC, explique Michael Hogge. En fonction de la quantité que l’usager va doser, les effets peuvent être très puissants. Là où le THC avoisine 10 à 20% dans la nature, ici, les concentrations peuvent être bien plus importantes. Plus dangereux aussi, car le produit est dénué de CBD qui régule les effets psychotropes du THC. Dans la littérature scientifique, les conséquences ne sont pas jolies-jolies : insuffisances respiratoire et rénale, AVC, paniques, pertes de mémoires, angoisses, parano… ».
Michael Hogge reste rassurant : « Même si en quelques clics seulement, on peut potentiellement acheter de quoi constituer son propre cannabis de synthèse qui, mal dosé, peut avoir des conséquences désastreuses, il y a comme un effet protecteur du marché très abondant des drogues illégales en Belgique. On évite ainsi les expérimentations des jeunes quant à une éventuelle confection ‘faite maison’, donc sans contrôle ».
Inquiétant ? Oui et non. On reste quelque part dans une logique de marché de narcotiques. D’ailleurs, lorsque l’on se montre affolé par les chiffres, les effets ou les conséquences des produits, les expert·es que l’on a contacté·es rappellent que la drogue la plus consommée et qui engendre le plus de dommages physiques, psychologiques et sociaux, que ce soit chez les jeunes ou chez les adultes, reste l’alcool. « Pourtant les représentations sociales liées à ce produit sont exagérément positives et elle est consommée avant l’âge légal (16 ans) auprès de 80% de la population », insiste Michael Hogge. Voyons comment aborder tout cela à hauteur de parents.
Quelques facteurs à prendre en compte
Ce qui est avant tout mis en avant par nos intervenant·es, ce sont les failles en matière de prévention. « On fait appel aux associations de terrain quand il est déjà trop tard. Et quand on le fait, on diabolise le produit, on veut en protéger les gamin·es coûte que coûte, dans un registre qui est beaucoup trop émotionnel. L’adolescence est une période de la vie spécifique à la prise de risques. Il est important de ne pas pathologiser ces usages, ce n’est que donner du crédit à la théorie de l’escalade infirmée par la science », déroule le chargé de projet d’Eurotox.
Florence Marcin, psychologue clinicienne à l’asbl Le pélican, dont la mission est de prévenir tout usage problématique, explique qu’il est essentiel d’ouvrir le dialogue de manière bienveillante et non dramatisante. Tous les usages ne mènent pas forcément à une addiction.
Le problème, c’est lorsque l’usage devient envahissant. Il est le symptôme que quelque chose ne va pas. Il n’est pas la cause, mais la conséquence. « Il n’y a pas de secret, insiste la psy. Il faut parler. Ne surtout pas s’emprisonner dans une absence de discours. Plus on prévient tôt, moins les risques sont élevés ».
Idéalement, c’est même bien d’avoir une petite discussion avant que l’usage problématique fasse partie de la vie des gamin·es. Dès les prémices de l’adolescence. Sans nécessairement insister sur la consommation. Florence Marcin reprend les trois facteurs indissociables à la réduction des risques : « D’abord l’individu : son histoire, son genre, son poids, son humeur. Puis le contexte : où est-ce qu’il consomme, dans quel environnement, sous l’influence d’un tiers ? Enfin, la substance : qu’est-ce qui est consommé en termes de quantité ou de qualité ? Quid de l’addictivité du produit ? Je conseille de se référer au triangle d’Olivenstein : consommer de l’ecstasy occasionnellement en soirée avec ses potes, ce n’est pas le même cas de figure que consomme seul de l’ecstasy seul dans sa chambre, par exemple ».
Legalize It ?
Nos deux expert·es insistent. Une fois le contexte plus clair, attention à ne pas stigmatiser son ado. L’entrée en matière ? S’appuyer sur ses forces. « Ce qui est intéressant, propose Florence Marcin, c’est de chercher à mettre en avant les compétences psychosociales de son enfant. ‘Tu veux fumer ? O.K., je ne vais pas jouer au gendarme. Ceci dit, continue à t’entourer, à rencontrer du monde’. L’enjeu, c’est que s’il y a un problème, votre jeune se sente toujours à l’aise de vous en parler illico ». Vous l’aurez compris, il est essentiel de ne pas créer de tabou autour de cela. Bien sûr, tout dépend de ses propres représentations quant à l’existence des drogues.
On sait que l’approche des parents qui nous lisent est extrêmement variée. De celles et ceux qui fument des pétards avec leurs enfants à celles et ceux qui menacent les leurs de vives réprimandes s’ils les voient joint au bec. Compliqué quand on sait que des pays voisins ont des politiques de dépénalisation ou de répression autres que chez nous.
« Si on prend l’exemple du Portugal commente Michael Hogge, on se rend compte que lorsqu’on débride totalement le marché, il y a un pic de consommation. Puis il retombe très vite, bien en-dessous des usages des pays qui prohibent ». L’interdit a tendance à augmenter les effets attractifs. Tout ceci participe à l’apprentissage propre à l’adolescence. C’est finalement le choix de l’ado. Il ou elle doit l’assumer. Votre rôle est un rôle miroir, faire en sorte qu’il ou elle s’interroge : « À quel moment tu dois t’alerter ? ».
En cela, Florence Marcin renvoie les parents au cercle de Prochaska et Di Clemente sur les changements d’habitudes. « Vous ne pouvez pas intervenir auprès de quelqu’un en plein déni. Si vous allez vers votre enfant et lui dites : ‘Tu ne vas pas très bien’. S’il n’est pas prêt à l’entendre, vous passez à côté. Dès qu’il y a questionnement, là, vous intervenez. Sans faire peur. Sans chercher à éviter les vraies questions non plus. Si vous sentez votre enfant réceptif, essayer de valoriser toute décision de changement. Vous pouvez l’aider à établir des stratégies, à établir des plans, fixer des objectifs et déterminer les ressources nécessaires (voir encadré) ».
Enfin, nos intervenant·es insistent : quoi qu’il en soit, mieux vaut éviter les jugements sur les personnes qui consomment. De manière à ne pas participer à une vision trop clivante de la société. Ne pas diaboliser les usagers et usagères. Ne pas diaboliser le produit non plus. Et ne pas diaboliser non plus vos a priori. Il est tout à fait normal de se sentir dépassé dans cette très épineuse problématique. Un enfant qui consomme des stupéfiants, ce n’est pas facile à gérer. Mais quelque part, c’est relativement banal. Encore plus dans une société incohérente et anxiogène comme la nôtre. Comptez sur le temps, dans l’immense majorité des cas, les usages se régulent d’eux-mêmes. Pour ne pas dire qu’ils se… consument.
ZOOM
Le bon exemple… par le mauvais exemple
Au chapitre de ce qu’il ne faut pas faire : la prévention par la peur. Michael Hogge l’illustre par un bel exemple : les descentes de police dans les écoles. Dans son dossier Police Partout, prévention nulle part, paru en 2016, la revue Prospective jeunesse démontre avec pertinence l'inadéquation de cette pratique.
LIENS UTILES
- infordrogues.be : le portail incontournable qui vous oriente vers les spécialistes les plus adéquats.
- feditobxl.be : la fédération bruxelloise francophone des institutions pour toxicomanes. Prévention, réduction des risques, traitements relatifs aux drogues et addictions.
- nadja-asbl.be : centre de prévention des dépendances basé à Liège.
À LIRE AUSSI