Vie pratique
Face à la grossesse, de nombreuses futures mamans traversent des périodes de vulnérabilité. Active depuis presque trente ans dans le soutien à la parentalité auprès d'un public fragilisé sur la région de Charleroi, l’asbl Écholine est aux côtés de ces femmes souvent privées de repères et de soutiens.
L’asbl Écholine - service d'accompagnement périnatal (SAP) - est née en 1998. À cette époque, un gynécologue de l’hôpital Notre-Dame de Charleroi constate que trop de femmes arrivent peu ou pas du tout suivies au moment de la naissance de leur enfant. Avec la volonté de mener une vraie prévention pour éviter des naissances prématurées, des cas de maltraitance, et rendre les soins de santé accessibles, il a l’idée d’envoyer des sages-femmes à domicile afin de faciliter le contact avec les futures mamans et les ramener vers les consultations au sein des hôpitaux.
Très vite, au vu des réalités psychosociales rencontrées au sein des familles, la psychologie y prend une place très importante. Aujourd’hui, Écholine représente huit équivalents temps plein, répartis entre dix femmes qui forment une équipe pluridisciplinaire de sages-femmes, psychologues, psychomotricienne, éducatrice spécialisée... Plus de cent cinquante enfants et leurs familles en situation de vulnérabilité y sont accompagnés gratuitement chaque année.
« Elles m’ont appris à être maman et à être autonome. Grâce à elles, j’ai repris ma vie en main, j’ai repris des études »
Lutter contre l’isolement
Pour assurer le suivi dès la grossesse et pendant les 1 000 premiers jours de l’enfant, des visites à domicile (« les domiciles », comme on dit dans l’équipe) sont devenues une priorité dans le travail d’Écholine. « L’idée est d’aller à la rencontre des gens là où ils vivent, explique Émilie Querton, coordinatrice et psychologue, parce qu’on se rend compte que sortir de chez soi pour aller à une consultation est parfois très compliqué quand on traverse de grandes difficultés ».
« Chaque fois que j’avais des questions, je les appelais, on me répondait. Si j’avais besoin qu’elles viennent chez moi, elles venaient chez moi »
Pour les accueillir, des lieux chaleureux ont été créés dans la foulée d’un déménagement récent. « Nous avons été très ambitieuses dans nos travaux car nous souhaitions que nos bénéficiaires vivent autre chose par rapport aux réalités de leur quotidien, de leur domicile, souvent insalubre, inadapté à un bébé ». D’autant que près de trois décennies après la création d’Écholine, la précarité des familles n’a pas diminué, au contraire. « Mon constat après vingt ans ici, remarque Émilie Querton, c’est que les familles sont de plus en plus isolées, qu’elles ont moins de ressources auprès de parents et d’amis qu’avant. Ces mamans manquent de repères, certaines ont elles-mêmes été placées durant leur enfance ».
Prévention prénatale
Les femmes qui se présentent à Écholine sont envoyées par un gynécologue, une école, un CPAS, sans oublier bien sûr les PEP’s (Partenaires Enfants-Parents) de l’ONE… Et les demandes sont nombreuses. « Nous avons dû établir des critères, précise Émilie Querton. Il y en a trois : un ancrage géographique, soit Charleroi, Courcelles, Châtelet ; une situation financière précaire ; et enfin, la femme doit être enceinte car la priorité est mise sur les suivis pendant la grossesse et l’accompagnement prénatal par les trois sages-femmes de l’équipe. La prévention commence avant la naissance ! On a ainsi plus d’impact pour établir les premiers liens, les interactions parent(s)-enfant(s), une relation sécure et pour apporter du soutien à la parentalité. Un accompagnement précoce pendant la grossesse devrait être un droit accessible à toutes. Soutenir les femmes dès cette période clé permet d’aborder en confiance les sujets difficiles une fois que le bébé est là, de prévenir des difficultés et de favoriser le bien-être de l’enfant dès ses premiers instants de vie ».
« C’est une personne que j’ai croisée au Centre fermé qui m’a parlé d’Écholine »
Les femmes qui se présentent à Écholine peuvent avoir des motivations très différentes : certaines ont été placées, ont déjà des enfants placés, craignent le placement pour le suivant et veulent agir autrement. Il y a aussi de futures mères très jeunes, parfois mineures, qui n’ont souvent pas connaissance de leur corps, ont des peurs par rapport à la grossesse, l’accouchement. Elles craignent l’inconnu par manque de repères et de personnes pour les accompagner dans un projet de vie à construire, dans la recherche d’un logement, etc. Parmi ces femmes, 40% sont des mamans solos. Il y a aussi des demandes liées à des problèmes de santé ou de déficience mentale et aussi, plus rares, liées à la toxicomanie.
« Ça s’est fait petit à petit, d’abord savoir comment parler à la petite, avec des mots simples. Et puis jouer avec elle, lui chanter des chansons. Ça s’est fait par étape. Ça, ça apporte beaucoup, parce que sinon on serait vite oppressée, on penserait qu’on est une mauvaise maman. Au final, non. On n’est pas de bonnes mamans, mais on apprend »
Binôme sage-femme/psychologue
En fonction des situations, un soutien individualisé est proposé. Il n’y a pas de suivi type. Chaque famille est accompagnée par un binôme au sein de l’équipe, de la grossesse jusqu’aux 3 ans de l’enfant. « On coconstruit avec la famille les objectifs d’intervention, précise la psychologue, en partant de ses besoins, par exemple à partir de photos-langage pour concrétiser ce que l’on peut faire. Pour nous, la transparence est fondamentale et porteuse dans le travail. On dit nos inquiétudes, on les informe, on ne fait rien dans leur dos. On leur apprend aussi à décoder les demandes et besoins de l’enfant en créant des outils didactiques comme des affichettes à mettre dans la salle de bain pour apprendre à calculer la température de l’eau, dans la cuisine pour préparer un biberon, etc. Il y a un gros travail d’éducation à la santé, basique et concret. Notre porte d’entrée, c’est la femme enceinte, notre priorité, c’est le bien-être du bébé. Il nous est déjà arrivé d’accompagner la maman dans un placement quand il n’y a pas d’autres solutions et de l’aider dans son rôle de parent partiel. On va essayer aussi de soutenir et mobiliser toutes les personnes ressources autour de l’enfant, comme le papa ou le compagnon s’il est présent. Dans ces cas-là, on va l’impliquer et, depuis l’année passée, on a un groupe de papas. On travaille beaucoup avec les services psychosociaux de Charleroi pour aider le parent à se construire son petit réseau, à identifier les services vers lesquels il peut se tourner, raison pour laquelle il n’y a pas d’assistante sociale dans l’équipe ».
« Je peux vraiment m’ouvrir à elles. Ce sont des gens de confiance. Je peux vraiment tout dire »
Le nerf de la santé
Écholine est une asbl reconnue comme service d’accompagnement périnatal (SAP) dont l’ONE subsidie 20% des besoins dans le cadre d’un décret de 2019. Et pour les 80% manquants ? « Je cherche de l’argent tout le temps ! », avoue la coordinatrice. Dons privés, appels à projets, Viva for life, soutien depuis 2000 de la Fondation Charles-Albert Frère « et si elle arrête son soutien, je dois licencier trois quarts du personnel. C’est le privé qui finance un service comme le nôtre. J’ai aussi des inquiétudes relatives aux mesures de l’Arizona concernant les APE », insiste Émilie Querton. Des démarches qui occupent la majeure partie de son temps et génèrent beaucoup d’insécurité financière, donc sur l’emploi et la globalité du projet. N’hésitez pas si vous avez des pistes…
EN SAVOIR +
Maison du Mieux Naître et des 1 000 Premiers Jours
Si l’approche individuelle et à domicile est le cœur de l’action d’Écholine, l’approche collective s’est développée, en particulier à la suite d’un déménagement récent qui avait pour objectif de créer la Maison du Mieux Naître et des 1000 Premiers Jours. Une visite du propriétaire permet de découvrir une gamme d’espaces dédiés à l’écoute, à la psychomotricité, aux jeux, à la cuisine... Pour approfondir le lien, des groupes hebdomadaires sont organisés en fonction des stades de développement de l’enfant dans une dynamique parent-enfant. Des temps de collation, plus informels, sont prévus pour apprendre à se connaître et à découvrir ces parents et enfants autrement, mais aussi créer une dynamique communautaire.
« C’est important, précise Émilie Querton, car ils sont réticents à créer des liens. Ils ont parfois vécu des histoires compliquées et sont marqués par des traumatismes importants. Ils craignent le regard des autres et ont du mal à faire confiance. Sortir de chez eux est parfois une épreuve, venir jusqu’ici une victoire ». Un comité de parents se met parallèlement en place pour les impliquer dans les décisions et leur permettre d’être acteurs du projet, s’ils le souhaitent, au-delà de l’âge de prise en charge de l’enfant (0-3 ans), car certaines mamans ont du mal à quitter Écholine qui, à leurs yeux, est devenue comme une famille.
► Asbl Écholine : chaussée de Charleroi, 118 à 6061 Montignies-sur-Sambre. 071/48 76 25 - info@echoline.be. Les témoignages sont tirés de vidéos réalisées par TéléSambre à la demande d’Écholine pour ses 20 ans.
DES MAMANS EN PARLENT...
- « J’ai été au CPAS qui m’a un peu parlé d’Écholine. Comme je ne connaissais rien à la grossesse, aux bébés, je me suis dit que c’était une bonne idée »
- « Quand je suis tombée enceinte, c’était un peu une surprise. Ce n’était pas intentionnel. J’ai été voir une association qui aide les jeunes et ils m’ont orienté vers un service qui pourrait mieux m’aider. C’est comme ça que j’ai connu Écholine. J’avais vraiment besoin d’avoir affaire avec des professionnelles pour savoir quoi faire si je gardais le bébé »
- « Je ne voulais pas d’enfant. Je ne voulais pas accoucher. J’ai peur des piqûres. Ce n’était pas possible d’accoucher. Donc, à 8 mois, on a fait appel à Florence, une sage-femme d’Écholine. Elle m’a fait accepter la situation, elle m’a expliqué et on a évolué au fur et à mesure que mon bébé grandissait. Si j’ai un souci avec la peau du bébé, je fais appel à Florence. Si j’ai un problème avec la pilule, je fais appel à Florence, elle est toujours là »
- « J’ai été à Écholine pour apprendre. J’avais 26 ans quand je suis tombée enceinte de la première, j’étais enceinte de 3 mois, j’étais perdue, je ne savais pas comment on doit faire. Et le faire partir, ce n’était pas possible »
- « Écholine m’a aidée parce que j’avais besoin d’aide, parce que je n’avais pas beaucoup d’argent au début. Je ne savais pas m’occuper d’un enfant parce que je n’en ai jamais eu, ni dans ma famille, ni autre part »
- « À la maternité, la PEP ONE m’a présenté Écholine. Comme j’avais des difficultés dans mon couple et que tout n’était pas tout rose, elle pensait que c’était un bon tremplin. Le problème, c’est que comme je n’ai pas eu l’amour affectif de ma maman, ni de mon papa, quand elle est arrivée, j’ai eu un mécanisme de mettre sur pause »
- « Je suis quelqu’un qui planifie ma vie. Ce n’était pas planifié. Du coup, j’étais dans une panique totale. Grâce à Écholine, j’ai pu dédramatiser les choses et accepter les choses comme elles viennent. Dans un premier temps, j’ai surtout vu la psychologue et quand le bébé a été là, j’ai travaillé avec la sage-femme. Le fait qu’elle soit en binôme, c’est vraiment une bonne chose »
- « Quand je suis tombée enceinte la deuxième fois, il n’était pas question de garder le bébé. Ils m’ont soutenue dans ma décision, m’ont aidée pour la suite »
- « Le lien affectif, il n’a pas été tout de suite là. Elle est née, oui, je m’en occupais, oui, mais je n’arrivais pas à lui parler »
- « On nous a montré des panneaux, comment on doit faire, comment le bébé il est quand il est dans le ventre, comment il va se former »
- « Avec le temps, elles me connaissent maintenant. Si ça ne va pas, elles savent que je suis quelqu’un qui se renferme sur moi-même. Alors, voilà, elles insistent pour que je vienne ou pour venir chez moi. Ça me fait du bien »
- « Elles essayaient de m’expliquer comment ça se passe durant la grossesse, comment une maman peut se comporter, comment le bébé peut survivre dans le ventre, tout ça. C’était super important pour moi »
- « On parlait de ma vie privée aussi. Par exemple, concernant mes papiers, quand ça ne marche pas. Elles m’expliquaient comment je peux avoir de l’aide pour que le bébé soit accueilli en toute sécurité »
- « Elles sont venues, elles m’ont montré comment est-ce qu’on lave un bébé, on change une couche la première fois, nourrir, les alimentations, le travail pour le périnée… Enfin, elles m’ont presque tout appris (rires) »
- « Quand j’ai des questions avec le bébé, je vois avec la sage-femme et quand j’ai des problèmes dans ma vie privée, il y a la psychologue qui est là… Elle me donne un rendez-vous, je viens et elle m’écoute et je me sens soulagée… »
- « C’est sympa de faire des activités gratuitement avec son bébé. Je sais qu’on peut faire des messages avec son bébé dans d’autres endroits, mais ça coûte énormément d’argent alors que techniquement, on fait que masser notre bébé nous-mêmes en plus (sourire). »
- « Ça fait plaisir de voir sa fille évoluer, de voir qu’elle est dans son âge, elle est bien quoi »
- « Je ne voulais pas d’enfant, je ne pensais pas pouvoir m’en occuper, maintenant je suis fière qu’elle est là »
- « Si Écholine n’était pas là, j’étais perdue. Grâce à eux, il y a une grosse complicité avec ma fille »
- « Quand je lui parle d’Écholine, ma fille est heureuse. C’est tout pour moi ici. Je les aime tous. C’est ma deuxième famille »
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