Vie pratique
Vous avez dit fake news ? Marie Chetrit, scientifique de formation, conseille vivement aux parents de bébés insomniaques de plus de 6 mois de tester la méthode Canapari. Décryptage.
Vous êtes scientifique et auteure du Guide anti-fake news à la parentalité. Comment êtes-vous arrivée à l’édition pédagogique ?
Marie Chetrit : « Je suis moi-même maman de quatre enfants. Quand mon dernier enfant est né, il y a une dizaine d’années, il y avait plein de contenus sur les réseaux sociaux dans le secteur de la parentalité. Je me suis rendu compte que beaucoup d'affirmations étaient légitimées par des arguments scientifiques. Comme c'est ma formation, je suis allée vérifier le contenu des publications scientifiques à la base de ces affirmations et j’ai constaté que ça n'avait strictement rien à voir ! C’est mon point de départ. Je ne produis pas moi-même de contenu, je ne dicte pas de préceptes, mais j’examine la validité scientifique d'un grand nombre d'assertions qui sont soi-disant basées sur des études. »
Pourtant, la méthode de Craig Canapari, directeur du Yale Pediatric Sleep Center, dont vous rédigez la préface dans son livre, est présentée comme « infaillible ». C’est osé comme affirmation…
M. C. : « Disons que c'est une méthode qui a de grandes chances de succès si elle est suivie de manière assidue. L’approche est validée, scientifiquement, par des essais cliniques sur un grand nombre de participants. Ce n’est pas la proposition d'une chargée de marketing reconvertie dans l’influence parentale quand elle est devenue maman, après quelques vagues formations en ligne.
Depuis des années, j’observe à quel point les parents sont englués dans des problématiques de sommeil qui sont absolument insolubles. J’ai alors cherché un livre qui soit écrit par un professionnel de la santé. Son pedigree était intéressant, puisque c'est un pédiatre, spécialisé en troubles du sommeil, qui se base sur des données scientifiques. Donc je l'ai lu, puis j’ai proposé à ma maison d’édition de le traduire, en leur disant : ‘Je pense qu'il y a un vrai besoin’. »
Malgré l’avertissement que ces méthodes sont destinées aux plus de 6 mois et l’appui scientifique, de nombreux parents continuent de croire que l’entraînement au sommeil est néfaste pour leur bébé. Comment se fait-il que ce sujet éveille autant les passions ?
M. C. : « Plusieurs raisons à cela. D'une part, le fait qu’on est sans doute une génération où le ‘laisser pleurer’ brutal a été pratiqué sur des nouveau-nés, alors que c’est totalement contre-indiqué, et les jeunes parents, victimes de cette pratique, en restent traumatisés de manière bien compréhensible. Quand un nourrisson pleure, il faut aller le voir tout de suite, pour le réconforter et voir ce qui le gêne. D’autre part, le courant de parentalité le plus porté médiatiquement de nos jours est celui de la parentalité de l'attachement. Et le message véhiculé, c'est qu’il faut répondre tout le temps, sans aucune réserve, aux demandes de l'enfant quand il pleure. Mais ce, sans aucune notion d'âge ! Or, un bébé de 6 mois n’est pas identique à un nouveau-né. L’autre gros défaut, c'est qu’on ne prend pas en compte les besoins des parents. Le discours populaire sur le cortisol sécrété par un enfant qui pleure, et qui abimerait son cerveau, panique les jeunes parents. Or, il n’y a aucune étude dans la littérature qui démontre cela. Ou alors elles sont complètement sorties de leur contexte : elles concernent des enfants abandonnés ou victimes de graves sévices. Il y a donc tout un contexte social qui vient inciter les parents à se donner jusqu'à l'épuisement, au détriment de leur propre santé. Cette pression crée une énorme culpabilité. On en arrive à des situations où les parents attendent que l'enfant décide de lui-même de ne plus dormir avec eux ou de faire des nuits sans interruption. Or, le sommeil est aussi une question d'habitude et de routine. Un autre point semble totalement occulté dans ces débats : c’est que dormir la nuit est bon pour l’enfant ! Avoir une bonne période de sommeil réparateur est fondamental pour le développement du cerveau, la consolidation des acquis et bien grandir. Croire qu’il est mieux pour l'enfant qu’il se réveille cinq fois la nuit plutôt que de dormir d’une traite est aberrant ! Enfin, pour les parents, quand on a le sommeil fragmenté depuis des années, qu’on est épuisé·e parce qu'on est réveillé·e cinq fois par nuit, on ne peut pas fonctionner normalement ! Pour toutes ces raisons, il faut aider l’enfant à s'adapter à une certaine routine de sommeil. »
L’idée défendue dans le livre est que les mauvais dormeurs – ennuis de santé mis à part - sont des enfants qui ont pris de mauvaises habitudes…
M. C. : « Effectivement, il y a des petits dormeurs et des gros dormeurs, selon la physiologie de chacun. Mais ce que montre Craig Canapari – et qui n’est pas forcément très agréable à entendre pour les parents –, c’est qu’il y a aussi une grande part d'habitudes. En tant que parents, nous répondons aux problèmes de sommeil de notre enfant d’une manière qui, à notre insu, peut les entretenir parce que nous sommes épuisés. Heureusement, une fois qu’on a compris ce qui entretient les mauvaises habitudes, on peut agir et changer. Après, ce qui est assez réconfortant, c'est qu’avant de parler d'entraînement au sommeil et de mettre en place des stratégies, le livre donne beaucoup d'éléments pour agir sur la routine préparatoire au sommeil. Elle est essentielle et fait aussi partie de l'entraînement au sommeil. »
À lire : « Endormir son enfant sans s’épuiser. De 6 mois à 6 ans, comment instaurer de bonnes habitudes en famille », Craig Canapari (Solar).
Quelle serait une bonne routine préparatoire ?
M. C. : « Une bonne routine de sommeil doit être reproductible d’un soir à l’autre. Elle doit être relativement courte et ne pas excéder quarante-cinq minutes. L’objectif est de faire entrer l’enfant vers ce que Canapari appelle l’entonnoir du sommeil. On va passer d’activités normales de la journée à quelque chose de beaucoup plus calme. Par exemple, avec un bébé de quelques mois, le soir, on parle moins fort, on met des lumières tamisées, on le met en pyjama, on le berce doucement en chuchotant, ce qui va permettre à l'enfant d'associer ces conditions à l'endormissement. C'est par là qu'il faut commencer : vérifier comment on gère la soirée. Si, par exemple, on endort un enfant de 6 mois au sein ou au biberon, c'est quelque chose qu'il faut changer parce que cela conditionne le fait de trouver le sommeil (et donc de retrouver le sommeil lors des réveils nocturnes) au fait de téter. C’est à éviter. On veillera à décaler la tétée avant le bain, par exemple. »
Craig Canapari est plutôt opposé au cododo. Là aussi, cela risque d’être un point de tension…
M. C. : « La question est de savoir si tout le monde dort bien. Parce qu’il peut y avoir des cododos où ça se passe très bien, où adulte(s) et enfant dorment bien, mais il y a aussi des cododos où on se fait bourrer de coups de pied toute la nuit. Ensuite, si on est en couple, est-ce que le degré d'intimité qu'on a dans le cadre du cododo satisfait tout le monde ? Si tout le monde s’en accommode, c'est parfait. Mais si un des parents dort en permanence sur le canapé, c'est déjà moins génial. Le cododo est-il subi ? Par exemple, on en a ras-le-bol de devoir se lever dix fois par nuit, donc on préfère dormir avec l'enfant. Tous ces éléments doivent être pris en compte. L’idée est vraiment de se demander ce qu'on ressent, ce qu'on est prêt à donner, jusqu'où on veut aller et, si on en a marre, pouvoir se dire que c’est légitime. »
Lorsqu’on change les habitudes, il y a l’étape douloureuse de « l’inversion d’extension » qui pourrait faire baisser les bras…
M. C. : « Changer une habitude génère un inconfort passager pour tout le monde, adulte ou enfant. Si vous arrêtez de boire du café, vous allez sans doute être de mauvaise humeur et l’exprimer verbalement. De la même façon, votre enfant sera probablement mécontent qu'on lui change son habitude et va manifester son désaccord haut et fort. C'est le signe qu'il a compris qu'un changement était en cours. Son désaccord ne signifie pas que votre décision est mauvaise ! Il y a effectivement ce pic à passer. Je l'ai moi-même vécu. Quand on a expliqué à mon fils de 18 mois qu’il ne recevrait plus de biberon la nuit, il a hurlé et nous a bourrés de coups. On l’a laissé manifester son mécontentement en le gardant dans nos bras. C’était intense, mais deux jours après, c'était terminé. »
Quelles sont les erreurs les plus fréquentes que font les parents au moment du coucher ?
M. C. : « De rester trop longtemps. Car cela peut venir signifier à l'enfant que la séparation pour le sommeil est grave et que c’est terrible d'être laissé seul. Par ailleurs, une présence peut empêcher l’enfant de dormir. Beaucoup de parents me le disent : le jour où ils ont arrêté de tenir la main de leur enfant, ils se sont rendu compte qu’ils l’avaient empêché de s'endormir. Le parent, par sa présence, peut maintenir l’état d’éveil, même s’il n’en a pas conscience. On prolonge le cododo, car l’enfant se réveille encore, mais, en réalité, il arrive que l’enfant se réveille encore parce qu’on prolonge le cododo ! »
Un dernier message à délivrer ?
M. C. : « Il est important que les parents comprennent qu’ils ont le droit de dormir et de ne plus subir une situation épuisante passés les premiers mois. C'est complètement légitime. Le manque de sommeil de l'enfant n’est pas une fatalité, car des approches variées et bienveillantes d’éducation au sommeil existent. Surtout, elles sont bénéfiques pour leur enfant : quand on acquiert un bon sommeil dans l'enfance, on est en général un bon dormeur adulte. Les études montrent que les enfants qui ont suivi des entraînements au sommeil dorment très bien, vont très bien après et ont de très bonnes relations avec leurs parents. »
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