Crèche et école

Enseignante et heureuse de l’être

Professeure dans une école primaire à Paris, Dominique Deconinck a publié Le bonheur à l’école - journal d’une instit (Iconoclaste). Un livre pour témoigner des joies d’un métier souvent décrié, et qui pourtant, soutient-elle, allie créativité et liberté intellectuelle, rencontre de l’autre et responsabilité vis-à-vis des adultes de demain. La preuve qu’il existe encore des profs heureux.

Quelle est la recette du bonheur quand est professeur ?
Dominique Deconinck : « Je ne sais pas si l’on peut parler de recette. Mais pour être un professeur heureux, il faut, encore et toujours, considérer que chaque élève est capable de progresser. Cela suppose, en corollaire, de se remettre régulièrement en question. On n’a jamais fini d’apprendre ce métier, et c’est tant mieux : cela contribue beaucoup au bonheur d’enseigner. On doit, sans cesse, conserver sa curiosité, être à l’affût de ce qui se produit dans la vie des élèves et même de leurs parents.
Et puis, dans un cadre très structuré, en apparence plus structuré que celui des autres professions, on jouit finalement d’une grande liberté, notamment pédagogique, quand bien même il nous faut respecter des horaires et des programmes. Lorsque je discute avec des gens de mon âge qui travaillent en entreprise, j’ai le sentiment qu’ils évoluent dans un univers cloisonné et qu’ils sont souvent un peu bridés dans leur créativité, ce qui n’est pas mon cas. Chaque jour, nous accueillons dans nos classes, des heures durant, la génération future. Les adultes que nous sommes contribuent à la façonner. Et c’est là un formidable défi. »

Ce point de vue n'est pas le plus fréquent quand on évoque le métier d'enseignant...
D. D. : « Je crois que la plupart des enseignants apprécient cette liberté. Malheureusement, ils n’en ont pas toujours pleinement conscience - peut-être influencés par l’image négative dont pâtit la profession dans l’opinion publique - ou bien ils se gardent de dire tout haut que c’est un chouette métier, très riche intellectuellement et qui rend libre… C’est dommage. C’est d’ailleurs la raison qui m’a poussée à écrire ce livre. Je suis persuadée que la majorité des enseignants vivent une situation semblable à la mienne. Je suis convaincue qu’ils sont, comme moi, heureux dans leur classe. Même si je sens bien qu’il est plus facile de prendre ses distances vis-à-vis des maux dont la société accuse l’école quand on a, comme moi, une vingtaine d’années d’expérience. »

Les autres, la plus belle aventure

On entend souvent dire que les conditions d’exercice du métier se sont durcies. Est-ce vrai ?
D. D. : « Il est sans doute plus difficile d’enseigner dans des banlieues populaires que dans les centres-villes huppés. Ceci étant, je ne saurais pas dire si les conditions de travail ont vraiment changé depuis mon entrée dans le métier, si les enfants sont vraiment différents de ceux que j’avais en classe au début des années 1990, s’ils sont aujourd’hui moins bien élevés… Même chose pour les parents : s’il peut y avoir des prises de bec avec quelques uns d’entre eux, ils se placent, pour l’immense majorité d’entre eux, dans une logique de collaboration avec l’enseignant, ils savent bien que nous avons en commun le souci de l’enfant. »

Pour souligner ce qui fait le sel de votre métier, vous affirmez dans votre livre que « les autres sont toujours une aventure ». Qu’entendez-vous par là ?
D. D. : « Les rencontres - avec les élèves, leurs parents, les collègues, etc. - sont au cœur du métier d’enseignant. Certaines se passent facilement, d’autres beaucoup moins, comme je le montre dans mon ouvrage, avec le cas d’Arthus, un petit garçon intelligent mais qui n’a absolument pas confiance en ses capacités. Certaines demandent plus d’énergie, de persévérance et de réflexion que d’autres. Mais toutes sont une aventure, car elles supposent d’accepter en l’autre la part d’inconnu. Sans ça, mieux vaut choisir un autre métier. Aimer les enfants ne suffit pas à faire de vous un bon professeur. »

Comment s’adresse-t-on à des enfants qui rencontrent des difficultés scolaires quand on a soi-même été une bonne élève ?
D. D. : « S’occuper d’élèves en difficulté suppose beaucoup de curiosité intellectuelle. Il s’agit de déceler pourquoi tel enfant n’y arrive pas. Plus il est jeune, plus il faut réfléchir, se documenter, émettre des hypothèses. Il faut souvent mener une sacrée recherche avant d’identifier ce qui empêche un élève d’apprendre correctement et, idéalement, de parvenir à lever ce blocage. À l’inverse, on est forcément perdant si l’on se dit : ‘Cet enfant ne veut pas, il est paresseux, il manque de motivation, les apprentissages ne l’intéressent pas’. Je suis intimement persuadée, en tout cas, qu’en primaire (c’est sans doute plus complexe au collège), tous les élèves souhaitent réussir. Et je prends appui sur ce souhait pour essayer de les faire avancer. »

Mener l’enquête sur les raisons de l’échec de tel ou tel élève... Il serait donc nécessaire, pour être un bon enseignant, d’avoir un peu la fibre d’un détective ?
D. D. : « Oui, c’est une belle image. Elle me fait penser à la série télévisée L’Instit, avec l’acteur Gérard Klein. Le personnage est souvent amené à s’intéresser aux raisons psychologiques et sociales de l’échec scolaire. Mes investigations, elles, portent sur ses causes pédagogiques. Pas à pas, on tente des expériences, forcément facilitées par le bagage de vingt années d’enseignement. Une fois identifié le motif du blocage, il n’existe jamais une seule réponse, plutôt un catalogue de réponses. J’ai par exemple fait le pari de demander à Arthus de noter chaque jour dans un carnet ses succès, ses échecs, ce qui, lorsqu’il avait raté, relevait de lui et ce qui était indépendant de sa volonté. Cela a marché. Mais cela ne constitue pas une recette miracle, cela ne marchera pas forcément avec un autre enfant. On avance souvent à tâtons. On teste. Et puis un jour, cela finit par payer. »

Bienveillance, mais aussi rigueur et exigence

L’enseignant peut-il empêcher les enfants d’exclure un élève du groupe ?
D. D. : « L’enseignant n’est pas tout puissant. Mais son rôle est, en la matière, fondamental. Il doit se garder de balayer d’un revers de main le ‘Maîtresse, il m’embête’, et être attentif - notamment lorsqu’il surveille la récréation - à tout ce qui peut constituer un début de harcèlement ou d’exclusion du groupe, pour des raisons qui, souvent, tiennent aux résultats scolaires ou au physique. Le regard que l’on porte sur l’enfant concerné, les paroles qu’on lui adresse et qu’on adresse aux autres peuvent être déterminants. Le professeur donne ainsi, peu à peu, la couleur aux relations qui se tissent au sein de la classe.
Pour ma part, si d’aventure un enfant se fait régulièrement embêter par ses camarades, j’essaie de l’entourer d’un regard affectif, de lui sourire, de montrer aux autres - quitte à les étonner - qu’il mérite vraiment toute notre considération. Je crois qu’on peut aussi aller jusqu’à débattre de la situation avec les enfants. L’an dernier, une petite fille de notre école allait régulièrement pleurer sous l’escalier pendant la cour de récréation. Les collègues sont intervenus une fois, deux fois, trois fois. Puis un jour, sa maîtresse a disposé les tables en rond dans la classe et a annoncé : ‘Aujourd’hui, nous allons parler de Léa’. Elle a d’abord demandé l’intéressée si elle était d’accord pour qu’on discute tous ensemble de ses problèmes. Puis elle a indiqué comment, elle, percevait la situation, avant de poser une parole d’adulte : ‘Léa est dans ma classe. Elle est dans l’école. Et elle a autant le droit d’être là que tous les autres ici. Maintenant, s’il y a quelque chose à dire au sujet de Léa, je vous écoute’. Ceux qui le souhaitaient ont pu s’exprimer. Puis elle a repris la parole : ‘Maintenant, j’attends de vous que Léa se sente bien à l’école et dans la classe. J’ai confiance en chacun de vous’. À partir de ce jour-là, tout a été réglé. Le débat, qui n’avait rien de moralisateur, a permis aux enfants de prendre conscience de la portée de leurs actes et de leurs paroles. »

Il est souvent question dans le débat scolaire, en France, ces temps-ci, d’une « école de la bienveillance ». S’agit-il d’une utopie ?
D. D. : « Non, certainement pas. Il ne s’agit pas de dire que tout le monde est super mignon, super gentil, qu’il n’y a aucun problème. L’école de la bienveillance suppose de l’exigence, de la rigueur. Mais on y exprime cette exigence, on y exige cette rigueur sans casser l’élève. Aussi paradoxal que cela peut paraître, on peut imposer une sanction avec bienveillance. Une sanction éducative, qui pose véritablement l’interdit d’une société ou d’un règlement, est profitable et permet à l’enfant de grandir. Il s’agit de faire en sorte que l’erreur commise soit reconnue en tant que telle, sans que l’on enferme l’élève dans cette erreur. L’adulte doit adopter une position ferme sans priver l’enfant de sa sécurité affective. »

Faut-il, pour aller plus de bienveillance, faire évoluer la notation ?
D. D. : « Les notes sur 20 produisent, insidieusement, nombre de personnes qui ne sont pas sûres d’elles, qui ont tendance à se dévaloriser. Il serait bon d’adopter une notation qui mette davantage l’enfant en lumière. Bien sûr, il n’est pas question de le leurrer, de lui dire qu’il est génial si ce n’est pas le cas. Il s’agit tout simplement de lui dire ‘pour l’instant, voilà ce que tu sais faire en orthographe’ et de lui indiquer quelle sera la prochaine marche à gravir. Quand elle sera gravie, on la validera avec une couleur ou un tampon. Ou alors, ce qui me paraît encore préférable, en utilisant un curseur : on passe du niveau 2 au niveau 3, par exemple. Il me paraît également essentiel que l’évaluation porte sur la progression de l’enfant par rapport à lui-même et non par rapport au reste de sa classe. »



Propos recueillis par J. P.

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