Développement de l'enfant

« Est-ce que ma tristesse touche mon bébé ? »

« Est-ce que ma tristesse touche mon bébé ? »

« Je viens de faire une fausse couche et, il n’y a rien à faire, je suis complètement anéantie par cet "accident". Je suis nerveuse, tendue, triste… malheureuse. J’essaie vraiment de me retenir pour ne rien montrer de mes émotions à ma petite Zoé, qui n’a même pas 1 an, parce que si je le fais, elle va être triste comme moi. Tout ça me déchire. Ma gynéco me conseille de lui en dire un mot, mais j’ai tellement peur de m’effondrer devant elle et de ne plus pouvoir m’arrêter de pleurer… C’est beaucoup trop dur, je n’y arrive pas… », reconnaît Carole.

Témoignage remuant que celui de cette maman. Et même si vous ne vivez heureusement pas, là, maintenant, un événement douloureux – comme un deuil, une rupture, une maladie grave ou une perte de boulot –, la question vous traverse peut-être l’esprit : pouvez-vous parler des choses qui vous bouleversent à votre bébé ? La réponse est oui. Les arguments du style « Il est trop petit, il ne peut pas comprendre » ou « De toute façon, il ne se rend compte de rien » sont en effet complètement réfutables. Alors, expliquons ce oui avec Reine Vander Linden, psychologue clinicienne.

Les bébés ne sont pas dupes !

Vous en faites souvent spontanément l’expérience, mais sans toujours vous le formuler explicitement : les bébés sont comme des éponges ou – autre image bien parlante – comme des radars ! Ils absorbent tout, ils captent tout, ce qui les concerne, eux, et ce qui vous concerne, vous. Sûr, les bébés ne sont pas dupes ! « Dès qu’il y a un changement émotionnel chez un de ses parents, l’enfant, même tout petit, le perçoit, souligne Reine Vander Linden. Il ne va pas pouvoir le verbaliser, ni en comprendre la source, mais il le perçoit. Il a des antennes, il a une capacité – et celle-ci est encore plus grande quand il n’a pas la parole – de capter les états émotionnels de ses parents. Il a une propension innée à guetter la couleur de leurs émotions car sa sécurité dépend d’eux. »
Alors, si vous vous efforcez de dissimuler à votre bébé une émotion qui vous submerge complètement – comme de la tristesse, de la colère, de l’anxiété… –, que se passe-t-il, de votre côté et de son côté ? Pour protéger votre petit encore si petit, vous tentez peut-être de faire comme si de rien n’était en sa présence, parce que vous vous dites qu’il ne faut absolument pas que ce qui vous chamboule tant l’affecte lui aussi. Mauvais plan !

Reine Vander Linden  - Psychologue
« Le bébé a des antennes, il a une capacité – et celle-ci est encore plus grande quand il n’a pas la parole – de capter les états émotionnels de ses parents. Il a une propension innée à guetter la couleur de leurs émotions car sa sécurité dépend d’eux »
Reine Vander Linden

Psychologue

« Quand le parent met toute son énergie à essayer de cacher ses émotions difficiles, il ne peut pas être disponible à son enfant et ce dernier, qui, dès lors, se sent déconnecté de lui, peut se sentir "flotté" et inquiet face aux réactions inhabituelles de son parent (irritation, distraction…), explique Reine Vander Linden. Alors, pour le parent, autant donner sens à cet état de tension et dire à son enfant la peine ou la colère qui l’habitent. Le tout petit enfant est plus affecté par les variations d’humeur incompréhensibles de son parent que par sa tristesse ou sa colère. Souvent, comme adulte, on oublie de faire la différence entre un événement qui nous affecte dans notre trajectoire et ce qui touche l’enfant là où il est, c’est-à-dire dans son besoin de sentir sans cesse son parent connecté à lui, et ce, quels que soient les états d’âme qui le traversent. »
Votre bébé, qui vous connaît « par cœur » depuis tous ces mois, n’est pas dupe, on le répète. « Le parent a beau vouloir ne pas diffuser à l’extérieur de lui ses états d’âme pour protéger son enfant, celui-ci sent bien qu’il y a une tension. Avec son septième sens, il repère très vite, à travers une série de détails, que l’ambiance quotidienne n’est plus la même, insiste la psychologue. Comme un radar, il détecte des imperceptibles changements chez son papa ou sa maman : les tremblements de sa voix, le sourire qui ne s’épanouit plus comme d’habitude, les gestes plus tendus, les paroles moins nombreuses… Il perçoit que son papa, sa maman réagit plus lentement à ses besoins, que sa capacité à être en empathie avec lui est moins grande, qu’il ou elle est davantage sur les nerfs… Et il va vouloir comprendre de quoi il retourne. »
Lorsqu’un événement secouant vous prend aux tripes, votre bébé réagit à sa façon… qui lui est singulière. « Il risque, à ce moment-là, soit de se montrer plus sage en se mettant dans une sorte de position d’observateur, soit d’être plus difficile pour solliciter une réaction parentale. » Et le voilà plus turbulent, plus grognon, plus excitable… Il se peut aussi que ses nuits – et donc, les vôtres également, dans la foulée – deviennent à nouveau chahutées. Parler à votre bébé des émotions qui vous submergent suffit souvent à lui permettre d’aller mieux. Reste qu’il n’est pas si simple de parler, surtout quand soi-même on n’a pas « digéré » l’événement douloureux…

Votre bébé se fiche de l’événement, pas de vous voir triste

Dire à votre bébé que vous souffrez, que vous avez beaucoup de peine et que c’est difficile pour vous. Lui dire que vous l’aimez très fort mais que vous ne pouvez pas bien le lui montrer pour le moment. Lui dire que si vous avez mal et que vous pleurez, ce n’est pas à cause de lui.
En parlant de vos émotions difficiles à votre bébé, vous n’allez pas le troubler, vous n’allez pas lui faire du mal. Il est important de lui dire simplement votre tristesse, votre colère, votre panique… « non comme s’il était votre confident ou votre thérapeute, mais comme on partage avec autrui une expérience commune », précise Reine Vander Linden. « Quand le parent dit quelque chose de ce qui se passe à l’intérieur de lui à son bébé, il faut bien se rendre compte qu’il ne le blesse pas parce que l’événement en tant que tel n’est pas nécessairement difficile ou douloureux pour l’enfant. Si sa maman a fait une fausse couche, par exemple, le bébé "s’en fiche" ; par contre, il ne "se fiche" pas de la voir triste. » Attention, danger de confusion ! Non, votre bébé ne vit pas et n’éprouve pas à l’identique ce que vous vivez et éprouvez !

Parfois aussi, les enfants aident à mettre entre parenthèses les soucis

« C’est surtout le partage d’émotions qui va avoir un impact réparateur sur l’enfant. Quand une maman peut dire à son petit : "Je suis très triste pour le moment parce que je viens de perdre mon papa" ou "Je suis très triste parce que j’ai perdu le bébé qui était dans mon ventre", elle lâche une part de la tension liée à son émotion négative. Il n’y a rien de pire que de rester seul avec une émotion négative. Quand le parent la partage, quand il en dit quelque chose, la tension trouve déjà partiellement une issue. Cela permet une reconnexion du parent à son enfant, et donc, celui-ci en profite directement. » Autre bénéfice pour le bébé : « En recevant des clés de compréhension, il peut aussi se dire : "Je ne suis pas responsable si papa, maman est triste, distrait(e), tendu(e)… Je ne suis pas à l’origine de son état émotionnel difficile." »

Il y a des jours « sans », tout simplement…

À côté de ces épisodes de vie douloureux, il y a des jours « sans » tout simplement : tout va de travers, vous n’êtes pas en forme, vous êtes de mauvaise humeur, vous n’avez pas le moral, vous vous sentez en panne comme papa, comme maman, à bout de souffle, à bout de patience… Votre bébé capte, ici aussi, vos hauts et vos bas. « C’est important, comme parent, de se dire : "Si je peux vivre et exprimer des états qui ne sont pas agréables, je permets aussi à mon enfant d’en vivre." Et puis, nommer ce qu’on éprouve, cela dégage le bébé de se dire : "Je suis à l’origine de la mauvaise humeur de ma maman", par exemple. S’il avait une maman toujours d’humeur égale, il serait troublé de connaître lui-même des variations d’humeur. Celles-ci font partie de la vie et il est capable de faire une moyenne des jours "plus" et des jours "moins" de sa maman afin d’avoir une "idée" plus ou moins constante d’elle. »
Parfois, les émotions débordent et vous vous rendez compte que vos ressources pour apaiser votre tristesse, votre colère ou pour dépasser un événement difficile sont insuffisantes en vous ou dans votre couple. Faire appel à un professionnel est alors précieux, il ne faut pas hésiter.
Parfois aussi, les enfants aident à mettre entre parenthèses les soucis. Ce sont des petits soleils qui vous aident à refaire le plein d’énergie. « Quand je rentre d’une journée de boulot complètement démoralisée, je passe le pas de la porte, je retrouve mes enfants et je laisse sur le paillasson tout ce qui est travail. C’est le bonheur… » Génial pour cette jeune maman ! Ce qu’elle fait n’est pas donné à tout le monde… Il faut aussi savoir qu’il y a des événements qui ne vous lâchent pas et d’autres que vous pouvez mettre de côté pendant un moment…

EN BREF

Une oreille extérieure pour apaiser

Chaque émotion difficile – colère, tristesse, agacement… – qui peut être traduite et qui, encore mieux, peut être entendue par une personne va être apaisée, insiste Reine Vander Linden, psychologue en périnatalité. « Une émotion difficile reste pénible et lourde tant qu’elle ne trouve pas une oreille attentive pour être écoutée, tant qu’elle ne trouve pas un espace pour être élaborée. »
Cette oreille extérieure, cela peut être n’importe qui. Et donc, son bébé aussi. « Ce n’est pas que le bébé a une place de thérapeute, mais traduire à son petit ce qui se passe à l’intérieur de soi a déjà un effet apaisant. Une émotion dite trouve une voie de métabolisation : elle peut être digérée autrement et assimilée. »
Il n’y a donc pas de souci à parler de son émotion difficile à son partenaire ou à son bébé, c’est comme on veut. « Le problème avec le bébé, c’est que quand on reste coincé dans son émotion, c’est parce qu’on a peur de l’affecter. Et ça, c’est une fausse croyance. Parce qu’on affectera davantage son enfant par la tension qu’on a en soi et qui produit une modification dans sa façon d’être avec lui qu’en lui parlant directement de ce qu’on éprouve, ce qui permettra de retrouver une manière plus détendue, plus souple, plus fluide d’être avec lui. »

LES PARENTS EN PARLENT…

Du temps et de l’espace…
« On a expliqué plusieurs fois à Basile ce qui se passait dans les premiers jours qui ont suivi le décès de sa grand-mère. Il dormait mal et son côté "maman" s’est accentué. Je ne sais pas si c’est lié ou pas, mais ça doit sans doute l’être en partie. Puis, j’ai repris le boulot. Je disais à mon compagnon que j’arrivais à tout mener de front, mais, en même temps, je sentais que je n’avais pas eu le temps et l’espace pour entamer vraiment mon deuil. Je sentais que je devais arriver à les trouver pour que la douleur ne revienne pas comme un boomerang, deux fois plus forte. C’est à ce moment-là que Basile s’est de nouveau réveillé de manière intempestive la nuit. J’ai été en arrêt maladie parce que je ne parvenais plus à tout gérer sans un minimum de sommeil. Pour moi, c’est comme si Basile avait voulu m’offrir ce temps et cet espace dont j’avais tant besoin… »
Adélaïde, maman de Basile

Mauvaise humeur : la faute à qui ?
« À Issam, mon aîné de 3 ans, il m’arrive de dire : "Maman est de mauvaise humeur", et il comprend. De toute façon, il voit bien que je ne suis pas bien et son comportement me le prouve : il devient plus énervé, plus énervant… Je m’exprime sans doute moins avec ma petite Mayssa, âgée de 11 mois. Mais, quand ça ne tourne pas rond pour moi et qu’ils sont là l’un et l’autre, je m’adresse bien sûr aux deux : "Maman n’a pas le moral", "Je suis fatiguée"… Impossible, en fait, de cacher mon état d’esprit à mes enfants, en même temps, je ne prends pas toujours le temps de leur dire les choses. Je pars surtout du principe que ce que j’éprouve ne dépend pas d’eux et qu’il est important de le leur expliquer. »
Asma, maman d’Issam et de Mayssa