Crèche et école

Et si on évaluait l’évaluation ?

« Madame, le devoir, il est coté ? ». Personne n’aime les interros. Que ce soit en primaire ou en secondaire, personne n’aime les points. Pourtant, ce système d’évaluation a du mal à être remis en question. Beaucoup de profs, de parents, voire même d’élèves, défendent encore les notes dans le bulletin. N’empêchent-ils pas par là l’école d’évoluer vers un modèle centré sur l’acquisition de compétences plus que de savoirs ?

Maxime enseigne la géo en 4e, 5e et 6e secondaire dans le Brabant wallon. Selon lui, « l’évaluation par les points, c’est un système de classement et de relégation avant d’être un outil d’apprentissage et de progression. La preuve, c’est qu’on passe plus de temps à évaluer qu’à corriger les interros ».

Pendant deux ans, il a changé sa manière d’examiner ses élèves. Il ne donnait plus aucun point. Aux travaux de ses élèves, il attribuait une abréviation telle que « NA » pour « non acquis », « ECA » pour « en cours d’acquisition » et « A » pour « acquis ». Il les accompagnait d’un commentaire. « Évidemment, la plupart des élèves avaient l’abréviation ECA. Mais ils étaient dès lors obligés d’aller lire mes remarques pour comprendre où ils en étaient ».

Maxime était satisfait de l’expérience. Ses élèves aussi : « Ils aimaient la dimension ‘pas de comparaison, pas de compétition’ et subissaient moins la pression des points, du fait de réussir ». Mais, à la rentrée de cette année, la direction a demandé à revenir au système coté d’évaluation « par souci de lisibilité et de clarté avec les autres professeurs ».

Les points remis en cause

Maxime n’est pas le seul à souhaiter modifier le système d’évaluation scolaire. De 2014 à 2016, le réseau d’enseignement organisé par la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) a, lui aussi, tenté l’expérience. Il a lancé un projet pilote, intitulé « projet évaluation », dans 23 établissements secondaires de son réseau.

« On voulait faire de l’évaluation un outil d’information sur les acquis d’apprentissage plus qu’un outil de sanction, explique Fabrice Primerano, initiateur du projet et ex-responsable de la cellule pédagogique du Service général de l’enseignement organisé par la FWB. On est parti du constat selon lequel l’évaluation est devenue un but plutôt qu’un moyen. Beaucoup d’élèves vont à l’école plus pour réussir des épreuves que pour apprendre. De leur côté, bon nombre de parents veulent avant tout que leurs enfants passent d’une année à l’autre, sans trop savoir ce qu’ils assimilent. »

Concrètement, le projet répertoriait sur une plateforme en ligne toutes les compétences que les élèves devaient acquérir en mentionnant pour chacune son état d’avancement. « Ainsi, les étudiants et leurs parents voyaient au jour le jour où ils en étaient dans leurs apprentissages. L’information était qualitative plutôt que quantitative ».

Des profs attachés à leur bic rouge

Au niveau du bilan, comme pour l’histoire de Maxime, le secteur a affiché une certaine réticence au changement. Sur les 23 établissements qui se sont lancés dans l’expérience en 2014, seuls cinq d’entre eux l’ont poursuivie jusqu’à la fin, en 2016. Elsa Roland est chercheuse en sciences de l’éducation à l’Université Libre de Bruxelles. Elle a été chargée d’analyser ce projet. Elle en a d’abord conclu qu’elle ressentait une certaine peur de la part des enseignant·e·s à renoncer au bic rouge.
« Il y a sans doute la crainte de perdre un certain pouvoir sur les élèves. En même temps, paradoxalement, beaucoup d’entre eux étaient en souffrance, car ils avaient l’impression que l’élève n’avait qu’un but : avoir des points. Et que leur rôle restait disciplinaire avec le bic rouge. »

Fabrice Primerano corrobore en expliquant que ce nouveau système d’évaluation impliquait du boulot supplémentaire pour le corps enseignant, lequel devait commenter l’état d’avancement de chaque étudiant·e. Maxime ajoute : « C’est sûr, cela serait plus facile pour moi de demander à mes élèves de classer dix pays et de donner un point par pays. Mais ça ne leur apprend rien, ce n’est que du travail de mémorisation ».

Des parents et des élèves attachés aux chiffres

Elsa Roland a également été surprise par la réaction des parents, qui étaient perdus sans point. « Les points, c’est leur manière de faire le lien avec leur propre vécu scolaire et d’avoir le sentiment de pouvoir comprendre et suivre la scolarité de leurs enfants ». Fabrice Primerano ajoute : « Via la plateforme en ligne, ils avaient la possibilité de suivre le parcours de leurs enfants, mais ce processus était trop novateur. Beaucoup de parents restaient braqués sur la note chiffrée ».

Par ailleurs, pour ce qui est des élèves, même si le système les obligeait à se responsabiliser et à ne plus se contenter d’étudier pour avoir 50 % des points, « ils sont très vite repartis dans des logiques de stratégie pour pouvoir passer. Mais pour les enseignant·e·s qui ont vraiment pris le projet à bras-le-corps, oui, ça a véritablement changé leur rapport aux élèves », explique Elsa Roland.

Changer l’évaluation, c’est changer l’école

« Quand on s’attaque à l’évaluation, on touche vite aux fondements de nos écoles et du système éducatif dans son ensemble ». Maxime s’en est vite rendu compte. Et cela explique les obstacles présents au changement du dispositif. Ceci dit, les pouvoirs publics ont conscience depuis longtemps des effets pervers de la cotation. La volonté politique de réforme est bien là : en 1997, déjà, le Parlement votait un décret mission qui visait déjà à « amener tous les élèves à s’approprier des savoirs et à acquérir des compétences ». Mais peu de choses ont bougé depuis lors.

Plus récemment, l’avis numéro 3 du Pacte d’excellence va dans le même sens et repense complètement le système de l’évaluation et de cette école qui n’est plus adaptée. À ce propos, Elsa Roland partage les inquiétudes de Maxime : « Pour l’application du Pacte, je crains le compromis à la belge, avec des incohérences telles que ‘On veut repenser l’évaluation, mais on garde le CEB en 6e primaire ». Les réticences sont-elles si nombreuses ? « Plus j’avance dans mes recherches, plus je réalise que des personnes ne veulent pas toucher au système. C’est comme quand on voit certain·e·s enseignant·e·s qui décident de ne plus mettre de devoirs en primaire et qui sont rappelé·e·s à l’ordre par leurs collègues pour le faire... alors que la législation l’interdit. Les résistances sont plus importantes qu’on ne le pense ».

Pour aller + loin

L’école démocratique comme solution ?

Face aux réticences rencontrées, faut-il prendre des mesures plus radicales ? Sophie Rabhi l’a fait. Elle a créé en 2016 une école démocratique en Ardèche (France). Ce type d’établissement vise à organiser et orienter l’enseignement comme une démocratie, en veillant à ce que la voix d’un enfant soit entendue au même titre que celle d’un adulte. L’idée est de laisser l’enfant libre d’apprendre comme il le souhaite. L’école met donc en place toutes sortes d’ateliers (menuiserie, musique, arts, soin du corps, etc.) à disposition des enfants, qui choisissent eux-mêmes les activités qu’ils veulent faire.

Cette école accueille une quarantaine d’élèves, de 3 à 19 ans. Les années n’existent pas, les classes n’existent pas, les points n’existent pas. À propos de l’évaluation, Sophie Rabhi soutient les propos suivants : « Selon moi, l’évaluation provient d’une vision industrielle de rentabilité de la société. Par cette voie, on enferme les enfants dans un savoir normatif, exigé, dans un mode de vie qu’ils n’ont pas choisi. Chez nous, l’évaluation n’a aucun sens. Nous ne cherchons pas de résultat, nous laissons les enfants explorer, se confronter à de nouvelles choses, jouer, créer, etc. Après, si le jeune lui-même demande à être évalué ou à passer un examen blanc en vue d’un projet qui lui demanderait d’opter pour un établissement plus conventionnel, on le fera. On jouera cette règle du jeu pour que l’enfant puisse accéder à son choix. Mais cela doit émaner de l’enfant ».

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