Vie pratique

Être grand-maman : quand le passé sert le présent

Les espaces de paroles sur internet où s’expriment les grands-parents - et particulièrement les grands-mères - sont plus tragiques les uns que les autres. Les histoires racontées tiennent plus du règlement de compte familial que d’échange d’amour filial. Rien de tout ça avec le livre d’Annemarie Trekker, Naissance d’une grand-mère (L’Harmattan) qui déroule au fil des pages cette expérience intime où se mêle l’écho des femmes dont l’auteure est issue et la présence active des petits-enfants.

La maison de pierres surplombe la Famenne mais est encore bien ancrée dans la terre ardennaise, celle où s’est tissée l’histoire de la famille maternelle de l’auteure. Annemarie Trekker nous reçoit dans l’étable transformée en une grande salle où, tour à tour, elle écrit ses ouvrages, anime ses ateliers d’écriture et de récits de vie et joue avec ses cinq petits-enfants.

« Écrivaine, animatrice, mère et grand-mère, je suis tout cela à la fois, explique Annemarie avec un air malicieux, bien décidée à ne pas s’enfermer dans le rôle de l’aïeule malgré toute la poésie et l’énergie qu’elle y puise. J’ai d’ailleurs beaucoup hésité à me mettre en scène dans ce rôle et d’inscrire le terme de grand-mère en couverture. Sa connotation m’a longtemps renvoyée à une image pas très valorisante d’une bobonne un peu plan-plan dont les propos ne sont jamais pris très au sérieux. »

Une transmission annoncée

Mais les souvenirs de sa grand-mère maternelle lui font changer rapidement de point de vue. Car c’est bien de cette relation avec cette femme qu’est né son goût de la grande-parentalité. « On ne devient pas grand-mère le jour où naît son premier petit-enfant. On est déjà construite par la relation qu’on a connu avec ses aîné·e·s ». Une transmission annoncée contée déjà dans un premier livre, Femmes de la terre (Bernard Gilson).

« Petite Bruxelloise, ma grand-mère m’a introduite dans une grande famille originaire du sud du Luxembourg et m’a fait découvrir le monde de la ferme. J’ai été éblouie. Odeurs, sensations, paysages, présence des animaux, tout m’a marqué. Et surtout cette chaleur familiale qui m’enveloppait… Longtemps après, je suis revenue explorer l’histoire familiale et j’ai senti que ces lieux, c’était chez moi. »

Une force vitale

Les événements qui vont suivre lui confirment cet ancrage. Le couple que formaient ses parents, si stable, si établi, implose et révèle un père à la double vie. Annemarie Trekker a beau avoir atteint l’âge adulte, rien ne la préparait à ce séisme. La voilà dévastée : « Ce qui m’a tenue, c’est le souvenir de ma grand-mère. Et ça, on ne me le reprendra jamais ! ». Une grand-mère qui avait la parole rare mais juste et connaissait tous les gestes de la vie et de la mort.

Petite-fille naturelle, elle avait été envoyée très tôt dans la ferme des grands-parents où elle avait pu s’y épanouir et apprendre les choses de la terre. Longtemps après, on l’appelait encore des campagnes pour tuer le cochon ou laver les morts… « Elle m’a attachée à ce qui est essentiel, à l’importance de la vie ».

Annemarie Trekker puise-t-elle son énergie dans l’expérience parentale parce qu’elle est issue de deux branches familiales où il y a eu beaucoup de morts et de morts non-dites ? « Ma grand-mère a eu d’énormes difficultés à accoucher. Elle a perdu deux enfants avant de donner naissance à ma mère qui était l’enfant-miracle. Maman en a toujours gardé un véritable effroi ».

Le jour où elle lui annonce qu’elle est enceinte, la mère s’écrie : « Non, non, pas ça, ça va me faire trop peur ». Pour, quelques semaines plus tard, sortir ce magnifique lapsus : « Je vais t’offrir un peignoir pour ton enterrement ! ». « Cette peur ne s’est pas transmise, constate Annemarie, rassurée, je m’en suis bien gardée car j’ai toujours eu confiance en mes bébés, en mon corps, en la vie ».

La fête, pas le dépannage

Aidée de son histoire, l’écrivaine a donc choisi la grand-mère qu’elle voulait être. « Je ne suis pas une mamy de dépannage, je veux protéger mes vies personnelles. Sans doute pour réparer tous les trous qui existent dans mon histoire et que je comble avec ces nombreuses traces de vie que j’accompagne lors de mes ateliers sur les récits de vie. Tout cela au-delà de mes petits-enfants que je ne veux pas charger du poids de mes manques. Ils ne doivent pas servir à me réparer ».

Anniversaires, vacances… Minoute, comme l’appellent ses petits-enfants, ouvre grand ses portes pour leur faire la fête. Et a les yeux mouillés quand ils s’en vont. Alors, pour adoucir l’émotion du départ, elle laisse les lits tels quels pendant encore quelques jours… avant de mettre les draps dans la machine à laver.



Sarah Noblecourt

En pratique

Tables d’écriture et Histoire de vie

Cycles à Tellin, Bruxelles et Louvain-la-Neuve d’octobre à décembre 2019. Inscription et infos : amtrekker@hotmail.com ou 0479/80 26 94.

Extraits de Naissance d’une grand-mère

 « Ce n’est que bien plus tard, mariée et mère d’une famille nombreuse que je compris combien ma grand-mère avait été importante dans ma vie. (…) elle m’avait montré comment on pouvait, sans beaucoup de ressources, passer à travers les coups durs du destin et naviguer à vue vers sa destination sans jamais perdre sa dignité ni ses valeurs. »

« Je crois que chaque personne possède une mission ou une aventure à mener au cours de sa vie sur terre. (…) Quel Minotaure devais-je vaincre ? Celui de la peur d’engendrer dont mes parents étaient tous les deux porteurs (…) Aujourd’hui, face à Tim, Tam, Tom et Lili, je réalise que la pulsion de vie s’est révélée plus puissante que l’angoisse de la mort. J’aime penser que j’ai passé le code aux générations suivantes, celui qui permet de sauter par-dessus la répétition et d’oser la transformation. »

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