Société
L’association Interra crée des ponts entre des locaux et des personnes nouvellement arrivées en Cité ardente. Elisa et Camille, deux étudiantes du supérieur, ont saisi cette perche pour s’engager dans des duos avec Adelina et Ajdin. Des destins qui se tricotent et s’enrichissent mutuellement.
Liège, un vendredi matin de juin. Elisa et Adelina se retrouvent au café Madame Boverie. Elisa a 23 ans et termine des études en économie. Adelina, d’origine ukrainienne, est arrivée en Belgique il y a trois ans. Elle a 21 ans et suit des cours de français langue étrangère. Leurs routes se sont croisées il y a trois mois grâce à l’association Interra. En mars, Elisa assiste à un cours sur la façon de traquer et d’éradiquer les discriminations. « En entendant le directeur d’Interra parler du projet Duo2Change, je me suis dit que c’était une opportunité de m’engager dans quelque chose en lien avec mes valeurs. J’ai été élevée dans une famille très ouverte, loin des stéréotypes. Il y avait aussi cette idée qui me trottait en tête, si je me retrouvais immigrée quelque part, j’aimerais être accueillie. » De son côté, Adelina visite Interra avec son cours de français. La perspective d’intégrer un duo lui parle. C’est une opportunité pour elle qui a quitté Namur où elle avait un réseau pour venir apprendre le français à Liège où elle ne connaît encore personne.
Loin des clichés et des étiquettes
Depuis le début de l’année, Interra a vu une trentaine de duos se former. Comptez le double sur une année, remontez le fil depuis la création de l’asbl en 2019 et vous obtenez le nombre de 400 personnes embarquées dans l’aventure Duo2Change. L’approche de l’association est nourrie par la théorie du contact selon laquelle c’est en mettant les gens en relation qu’on peut le mieux lutter contre les stéréotypes et discriminations. Parce que ces rencontres ne vont pas de soi, que les migrantꞏes sont souvent perçu·es négativement et souffrent d’isolement, un trio de femmes crée Interra avec la farouche volonté de changer la donne. Son mantra ? Que la migration soit perçue comme une richesse, plutôt que comme un fardeau. Cette ambition, l’association l’a d’ailleurs déclinée en slogan : « Collons une étiquette sur les objets, pas sur les gens ». Une approche qui s’imprime et se décline aussi dans les duos.
« Je suis toujours émue quand j’assiste à la première rencontre d’un duo, il y a quelque chose de magique qui émane de cette volonté commune de s’investir dans une relation avec un·e inconnu·e venu·e d’ailleurs, raconte Évelyne Hanse, chargée de projet Duo2Change. Ce sont de belles histoires, parfois faites de rencontres improbables ». Comme cette amitié tissée entre une septuagénaire à l’accent liégeois bien prononcé et une jeune Afghane introvertie de cinquante ans sa cadette.
La magie a aussi opéré entre Camille, 22 ans, et Ajdin, 23 ans, originaire de Bosnie-Herzégovine. Tout commence en mars 2024. Camille est en quête d’un bénévolat sur la plateforme Give a day. Interra capte l’attention de l’étudiante qui cherche à concilier terrain d’études et engagement. Elle imagine proposer des tables de conversation. Quand elle rencontre Mirza, chargé des duos, il lui dit tout de go : « Si les duos t’intéressent, je sais déjà avec qui je vais te mettre ».
Deux jours plus tard, Camille, Mirza et Ajdin se retrouvent dans un café. « On reçoit un petit contrat qui précise la nature horizontale de la relation recherchée ». Cette relation d’égalꞏe à égalꞏe est un des quatre critères qui sous-tendent la théorie du contact. L’envie de coopérer, le partage d’objectifs communs et le soutien ponctuel par unꞏe extérieurꞏe ou une institution sont les trois autres ingrédients vitaux au bon fonctionnement de la relation à l’autre. Camille et Ajdin signent le contrat et s’engagent donc mutuellement.
La première rencontre est encore frileuse. « Ce n’était pas fluide, on s’est posé les questions de base pour apprendre à se connaître. Ce n’est qu’à la deuxième rencontre que les conventions sociales sont tombées. Nous sortions du cinéma, on n’était pas du même avis sur le film, on débattait joyeusement. C’était tellement naturel, comme si nous nous connaissions depuis toujours ».
De fil en aiguille, une relation puissante entre Camille et Ajdin se tricote. La fréquence hebdomadaire des rencontres y participe. Camille emmène Ajdin dans sa famille. Le courant passe aussi. « On a fêté Noël ensemble, il est devenu un de mes amis les plus proches. C’est quelqu’un sur qui je peux compter ». Quand Ajdin déménage, c’est tout naturellement que Camille débarque avec sa famille pour lui prêter main forte. Quand Camille organise un camp d’été pour enfants et qu’elle manque d’intendantꞏes, c’est Ajdin qui assure aux fourneaux.
Réseau social, essentiel négligé
Très impliquée et documentée sur les enjeux migratoires, Camille n’est pas dupe, elle sait que cette relation d’horizontalité est biaisée. « J’aurais beau faire tous les efforts du monde, le fait d’être une femme européenne blanche me confère un statut supérieur, nous ne sommes pas égaux aux yeux de la société. » Quand il ou elle arrive sur le sol belge, un·e migrant·e entame un parcours, cumule les démarches, accède au mieux à une aide sociale ou un logement mais pour ce qui est du réseau social, c’est le désert. C’est là tout l’intérêt d’une association comme Interra ou Singa à Bruxelles. La dimension sociale est fondamentale au bien-être d’une personne nouvellement arrivée.
Ajdin confirme. « Interra m’a beaucoup aidé avec l’intégration. J’ai rencontré la ville, l’histoire de la Belgique, je suis très reconnaissant. Quand je suis arrivé en Belgique, j’avais 20 ans, j’étais seul, sans famille. Je quittais mon pays dans lequel j’avais de gros problèmes, j’étais stressé. Je suis si content d’avoir rencontré Camille. Elle est une partie essentielle de ma vie, grâce à elle je me suis senti aimé ».
La relation d’Elisa et d’Adelina est encore récente. Le duo a déjà partagé un pique-nique, un ciné, un apéro, des cafés et participé à une formation à la communication interculturelle organisée par Interra. Elisa a aussi suivi une formation sur le parcours des primo-arrivants pour bien cerner les démarches nécessaires, les droits et différents statuts. Les deux femmes se sont bien cernées.
« Adelina n’a pas envie de s’appesantir sur le passé, ni d’inspirer la pitié. Je sens en elle une envie d’aller de l’avant, de s’investir dans de nouveaux projets. On n’est pas dans du parrainage. Le duo avec Adelina m’apporte une ouverture sur le monde, me procure un sentiment d’utilité tout en étant dans un engagement léger ». Assise à côté, Adelina opine du chef. « Ça fait trois ans que je suis ici, la première année j’ai beaucoup parlé de la guerre et puis j’ai ressenti une fatigue d’être tournée sur le passé. Je suis ici, j’ai une vie, de nouveaux amis et avec le français, de nouvelles perspectives ». Loin des étiquettes et de leurs pays, Ajdin et Adelina tracent leur route avec en bagage de précieux compagnons de route.
L'ACTU
Interra en péril
En 2022, l’association Interra décroche le prix du mérite wallon. Trois ans plus tard, elle est en péril. En cause, une perte de subsides en cascade qui met la santé financière de l’asbl à mal.
La force et le talon d’Achille d’Interra, c’est de faire ce que d’autres ne font pas. L’association ne rentre pas dans les cases pour décrocher des subsides structurels, elle dépend d’appels à projets ponctuels. Des appels qui manquent à l’appel. Le nouveau gouvernement souhaitant réévaluer de façon générale le secteur associatif, la prudence budgétaire est de mise, seuls les projets urgents et nécessaires sont financés. S’ajoute l’effet papillon des pertes de financement fédéral et régional en cascade. Résultat : à l’heure d’écrire ces lignes, l’association a perdu la moitié de son équipe et la structure risque de disparaître. Pour son sixième anniversaire, Interra a lancé une campagne symbolique d’appel aux dons de 60 000€. Plus de 400 personnes étaient présentes à la fête d’anniversaire parmi les quelque 1 500 personnes que compte la communauté Interra mobilisée dans différents projets (InterAct, Interlab, Com’Together…). L’association espère que cet appel aux dons percolera aussi du côté des pouvoirs publics.
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