Développement de l'enfant

Garde alternée : le chez-soi, entre sécurité et appartenance

En garde alternée, les enfants changent de maison à intervalles réguliers et s'adaptent du mieux qu'ils le peuvent

Comment un enfant construit-il un chez-soi lorsqu’il vit dans plusieurs lieux ? Cette question est au cœur de la recherche* menée par Bérengère Nobels, docteure en sociologie, en collaboration avec Laura Merla, professeure à l’UCLouvain.

Vous clôturez cinq années de recherche sur l’hébergement égalitaire et la manière dont les enfants investissent un chez-soi tout en habitant plusieurs lieux, quels sont les résultats marquants de votre travail où, dans une démarche inédite, vous donnez la parole aux enfants ?
Bérengère Nobels : « Ce qui ressort surtout, c’est que les enfants ont une formidable capacité d’adaptation. Ils déploient des pratiques qui leur permettent de composer avec la séparation, même si elle peut être vécue difficilement sur le plan affectif et logistique.
Ce premier constat en appelle un autre. Il y a un décalage entre la perception des parents et le vécu des enfants. Les parents séparés portent une lourde responsabilité et culpabilisent énormément de la situation qu’ils font vivre à leurs enfants. Nos entretiens démontrent que les enfants ne font pas que subir, ils développent aussi des compétences qu’ils peuvent mobiliser dans d’autres contextes. Certains estiment même que c’est une richesse de vivre dans plusieurs lieux de vie. »

Mi-novembre, vous avez eu l’occasion de présenter votre recherche à une assemblée de parents et de professionnel·les. En quoi vos résultats permettent-ils de mieux cerner la réalité des enfants qui vivent en garde alternée ?
B. N. :
« Les témoignages des enfants nous ont permis de distinguer cinq types de fonctionnements parentaux, ainsi que les frontières, plus ou moins imperméables, que chaque parent trace entre son habitation et celle de l’autre parent. Les parents fixent des règles qui influencent la manière dont l’enfant va occuper ou habiter l’espace, le quitter et transiter chez l’autre parent. Cela renvoie au concept d’île parentale (voir encadré). L’enfant en garde alternée développe des stratégies qui lui permettent de naviguer d’une île à l’autre et de composer avec les codes de chaque lieu de vie. Il parvient même à construire un chez-soi à partir de ces espaces morcelés, à l’image d’un archipel. »

Venons-en à cette notion de chez-soi. Comment se construit-elle quand les lieux de vie sont multiples ?
B. N. :
« Le sens du chez-soi s’apparente à un sentiment de sécurité et d’appartenance éprouvé par l’enfant vis-à-vis d’un ou de plusieurs lieux. Notre recherche a mis en évidence différentes manières de se sentir chez soi. Pour certains enfants, cela passe par le fait de s’approprier un espace et de le décorer à leur image. Ce peut être une chambre, un espace de travail, une place à table ou dans le canapé. Pour d’autres, c’est le caractère confortable qu’un lieu de résidence leur offre qui fera qu’ils s’y sentiront bien et qu’ils auront envie d’y passer du temps sans pour autant prendre le contrôle dessus. Il y a aussi une troisième manière de se sentir chez soi qui est familiale et passe par la qualité des relations entretenues entre les membres, les activités et les pratiques qui rendent l’ambiance chaleureuse.
Un enfant peut très bien se sentir chez lui chez un de ses parents parce qu’il dispose d’une chambre personnelle décorée à son goût et chez l’autre parce qu’il retrouve une ambiance conviviale. »

Vous parlez de stratégies que les enfants déploient pour composer avec leur réalité nomade.
B. N. :
« Les objets jouent un rôle très important dans la réalité des enfants qui vivent en garde alternée. Ils leur permettent de s’ancrer et leur offrent des repères et une stabilité. On a observé deux modes de fonctionnement chez les enfants : d’un côté, le besoin d’emporter tous leurs effets personnels et, à l’opposé, celui de ne rien emporter.
Parmi celles et ceux qui font transiter les objets, il y a deux profils. Celles et ceux qui sortent tout de leur sac pour réinvestir le nouveau lieu de leur présence, comme pour signifier qu’ils n’en sont jamais partis. Et ceux qui laissent tout dans leur sac pour éviter d’éparpiller leurs affaires et risquer de les oublier le jour du changement de lieu de vie.
D’autres enfants choisissent de laisser des objets ‘en stationnement’ dans leurs deux lieux de vie et assument qu’ils n’en disposeront pas des deux côtés. Le fait de laisser des objets derrière soi peut aussi être interprété comme une manière de marquer les lieux de leur présence malgré leur absence temporaire.
Il y a aussi des enfants qui ont besoin de retrouver les mêmes objets des deux côtés sans avoir à les transporter. Cette stratégie de réplique d’objets suppose que les parents acceptent d’avoir certaines choses en double. Il y en a aussi qui vont répartir équitablement leurs objets entre les deux lieux de manière aléatoire ou stratégique. Décider de laisser sa console de jeu chez le parent qui est moins réfractaire aux écrans, par exemple.
Bien sûr, les pratiques des enfants sont largement influencées – mais pas pour autant conditionnées – par les modes de fonctionnement de leurs parents. Si le parent établit des frontières très nettes entre son domicile et celui de l’autre parent, il sera plus compliqué pour l’enfant d’adopter une pratique d’objets qui transitent d’un lieu à l’autre. »

Qu’ils stationnent ou transitent, quels sont les objets essentiels des enfants ?
B. N. :
« Ce sont principalement des vêtements, surtout en ce qui concerne les ados pour qui la tenue compte beaucoup. Certain·es font en sorte de porter leurs habits fétiches le jour du changement de garde pour s’assurer de les avoir des deux côtés. D’autres changent de style en fonction du parent. D’autres encore utilisent le vêtement dans une fonction de trait d’union d’un lieu à l’autre, comme un petit garçon qui porte son maillot de foot préféré en guise de tenue d’intérieur chez ses deux parents.
Dans les essentiels, on retrouve aussi la trousse de toilette avec les produits de soin. Une brosse à dent ou à cheveux, un parfum, un déodorant, du maquillage. Autant d’objets qui offrent des repères à l’enfant.
Sur le podium des objets essentiels cités, il y a aussi le matériel informatique. Un ordi portable, une console de jeux, une tablette, un casque audio, des chargeurs… Des objets auxquels les jeunes sont attachés qui leur permettent de réaliser les mêmes activités d’un côté comme de l’autre, mais aussi de se mettre dans leur bulle. »

Votre recherche a-t-elle mis en évidence des besoins partagés par les enfants qui vivent en garde alternée qu’il serait intéressant de faire connaître ?
B. N. :
« Oui, l’importance des espaces de transition. Les enfants apprécient et valorisent le fait de pouvoir passer par un espace neutre comme l’école ou une activité extrascolaire au moment du changement de garde. Ces espaces jouent un rôle de tampon et de temps d’arrêt pour permettre de vivre la transition d’une manière moins brutale. L’intérêt des lieux tiers est avéré, reste encore à les adapter pour qu’ils puissent assurer cette transition de manière confortable. Les écoles ne sont pas encore dotées de casiers ou d’une consigne qui permettent aux enfants de venir déposer un sac ou une valise en toute sécurité. Ce type de service leur permettrait de ne pas avoir à trimballer leurs effets personnels aux yeux de la communauté. Même constat du côté des clubs de sport, académies ou autres lieux tiers dans la vie des enfants. »

* Deux maisons, un chez-soi ? Expériences de vie de jeunes en hébergement égalitaire, Bérengère Nobels et Laura Merla (Academia L’Harmattan).

EN SAVOIR +

Dis-moi quelle est ton île, je te dirai quel parent tu es…

  • L’île forteresse : le parent dresse une frontière imperméable entre son île et celle de l’autre parent. Les deux lieux de résidence apparaissent comme mutuellement exclusifs. L’enfant ne peut se rendre au domicile de l’autre parent quand il le souhaite ou emporter d’affaires avec lui lors du changement de résidence. Les parents n’entretiennent pas de contacts virtuels avec leur enfant pendant les jours d’absence.
  • L’île cocon : la frontière de l’île s’apparente à une membrane qui délimite un espace et un temps fixes avec l’enfant, mais l’île n’est pas complètement étanche, il y a de la marge pour négocier. Le transfert d’effets personnels est limité et contrôlé, mais la communication est maintenue.
  • L’île aux digues : il existe toujours une frontière spatio-temporelle entre les deux îles parentales, mais l’enfant dispose de larges marges de manœuvre pour exprimer ses souhaits et besoins. Certaines entorses aux règles sont possibles, tout comme le transfert d’objets et la communication avec l’autre parent.
  • L’île ouverte : les parents n’établissent pas de frontière spatio-temporelle autour de leur île, l’enfant est libre de naviguer à sa guise d’une île à l’autre, d’emporter (ou non) des affaires avec lui et de communiquer pendant les jours d’absence s’il le souhaite. C’est son autonomie et son épanouissement personnel qui priment.
  • L’île sauvage : les parents ne fixent ni limites, ni règles dans leur île, ils s’investissent peu ou pas et attendent de l’enfant qu’il se prenne en charge seul.

LE POINT DE VUE DE…

Jennifer Sevrin, chargée d’études à la Ligue des familles

« Nous saluons cette étude qui donne la parole aux enfants et fait avancer la compréhension sur la manière dont ils vivent l’hébergement égalitaire. Cette étude qualitative porte sur un petit échantillon de familles qui appartiennent à la classe moyenne et n’aborde pas la question du logement des parents.
L’accès au logement décent et suffisamment grand en cas de séparation est un enjeu crucial pointé par le Baromètre des parents de la Ligue des familles. C’est même le premier motif qui empêche les parents de mettre en place un hébergement égalitaire. Ces dernières années, l’hébergement égalitaire est en léger recul, surtout chez les jeunes parents (18-35 ans). Ceci nous interpelle d’autant plus que le cadre légal prévoit de privilégier ce mode de garde. Avant 2006, le juge devait motiver pourquoi il y avait recours, aujourd’hui c’est l’inverse, il doit pouvoir justifier pourquoi il ne le choisit pas. »

POUR ALLER + LOIN

Modes de garde et avis des enfants

La garde exclusive est encore aujourd’hui la plus pratiquée (39% des cas) et s’applique davantage aux mères (46%) qu’aux pères (27%). L’hébergement égalitaire est appliqué dans 28% des cas et se positionne comme second mode de garde. Les deux causes principales qui empêchent l’hébergement égalitaire sont le jeune âge des enfants et le fait d’avoir un logement trop petit.
En 2018, 10% des parents séparés consultaient leurs enfants pour définir le mode de garde. Quatre ans plus tard, ils sont 17% à avoir voix au chapitre. Dans 51% des cas, le mode d’hébergement est défini à l’amiable contre 25% qui nécessitent un jugement.

À ÉCOUTER

Un podcast pour les parents séparés

Dans Quelque chose à vous dire, le podcast des parents séparés, Pamela Morinière, juriste et journaliste de formation, pose un cadre d’interview convivial et bienveillant.
Disponible sur toutes les plateformes d’écoute, le programme donne la parole à celles et ceux qui ont vécu une séparation il y a plusieurs années, d’autres pour qui c’est plus frais, des parents solos, mais aussi des psychologues. On y propose des solutions pour s'en sortir émotionnellement, psychologiquement et financièrement après une séparation.
Le sixième épisode avec Julie-Jeanne touche particulièrement à la question du logement. La maman de deux jeunes filles, séparée depuis trois ans, y évoque son idéal si elle en avait les moyens : garder la maison pour les enfants et disposer d’un logement pour chaque parent afin d’éviter que ses filles ne déménagent sans arrêt. Elle cite d’ailleurs un film qui pourrait vous parler et qui l'a beaucoup marquée, L’amour flou, de Philippe Rebbot et Romane Bohringer, dont l'histoire est tirée de leur expérience personnelle. Après avoir rompu amoureusement, le duo continuait de vivre avec ses enfants sous le même toit, dans deux espaces séparés.
M.-F. P.

Un podcast à découvrir ici
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