Vie pratique

Gilles de Moffarts : « J’attends l’appel du consommateur »

Rencontre avec un agriculteur qui s'est converti en bio au fil du temps

Alors que des agriculteurs et agricultrices ont manifesté les jours précédents pour des motifs variés (Accords du Mercosur, plan wallon de réduction des pesticides du ministre de la Santé), nous avons eu envie de rencontrer un professionnel de la terre qui s’est converti dans le bio et pratique le circuit court. Rendez-vous est pris avec Gilles de Moffarts, dans sa ferme, sur les hauteurs de Namur.

Dès notre arrivée, la Ferme de la Tour Saint-Marc en impose : un beau bâtiment en carré, une cour vaste bien entretenue, une modeste tour d’angle qui a vraisemblablement donné son nom à l’exploitation agricole. Sur le parking, nous croisons une cliente, venue faire ses courses chez Paysans-Artisans. Coopérative namuroise à finalité sociale qui œuvre pour la commercialisation de produits alimentaires en circuit court, elle a installé une de ses antennes ici. Gilles de Moffarts nous reçoit avec son épouse Isabelle, assistante sociale de formation, dans un bâti annexe où ils ont établi leur domicile.

Pas une vocation, une révélation

En 1998, Gilles de Moffarts reprend l’exploitation de son père. Celui-ci faisait partie de la première génération de cultivateurs dans la famille. « Jeune, je ne pensais pas devenir agriculteur. J’ai quatre sœurs aînées, aucune ne souhaitait reprendre la ferme. À la fin du secondaire, je me suis dit : pourquoi pas ? Ce ne fut pas une vocation, mais une révélation. J’ai adoré ce métier dès le départ ».

« L’alimentation a toujours été la variable d’ajustement du budget familial »

Le futur cultivateur suit un graduat en agronomie à Huy, puis une maîtrise en gestion d’entreprises à Namur. « J’avais appris les techniques agricoles, mais dans cette profession, il faut aussi savoir compter, précise Gilles de Moffarts. À 23 ans, j’ai commencé à travailler avec mon père et j’adore toujours mon métier à 55 ans ».
Le couple a quatre enfants de 22, 25, 26 et 29 ans. Aucun n’a envisagé de reprendre la ferme. « On ne les y encourage pas, explique le Namurois. La première raison est liée au bail de carrière qui se terminera quand j’aurai 65 ans. Nous ne sommes propriétaires des terres qu’en partie. Si, à l’avenir, les enfants veulent reprendre, il y a toujours des solutions, mais je ne voulais pas les pousser, les emmener sur une voie de garage ».

Objectif 100% bio

En 2008, un sacré virage est pris. « Quand j'ai repris la ferme de mes parents, explique Gilles de Moffarts, on ne pratiquait que les méthodes de culture conventionnelles. Une dizaine d'années plus tard, nous sommes passés progressivement en bio. Nous avons commencé par sept hectares de légumes plein champ, de carottes d’abord, puis de pommes de terre, d'oignons, etc. ». Non sans inquiétudes au départ : la maîtrise des risques en bio demande de l’expertise.
Pourtant, bon an mal an, les hectares en bio remplacent ceux en conventionnel. La fierté de Gilles de Moffarts : ne plus utiliser une goutte de pesticide chimique de synthèse sur la moitié de la surface de son exploitation. L'objectif final : ne cultiver que du bio. Mais la guerre en Ukraine et l’envolée des prix mettent un coup de frein à cet objectif. Qui n’est pas abandonné pour autant. L’obstacle principal, aux yeux de l’agriculteur converti au bio, tient à l’évolution de la demande.
« Tout le monde a une part citoyenne et une part consommateur. Une fois dans le magasin, les idéaux du citoyen font face à la dure réalité du coût de la vie et les bonnes résolutions sont oubliées. L’alimentation a toujours été la variable d’ajustement du budget familial. Ce n’est pas le politique qui va amener le changement, c’est le citoyen. J’attends l’appel du consommateur, c’est lui qui va orienter la façon dont je produis mes légumes. Car le bio coûte plus cher à produire. Désherber un hectare de pommes de terre en conventionnel, ça prend vingt minutes. En bio, ça prend septante heures et nécessite de la main-d’œuvre en saisonniers. »
Mais l’homme est convaincu que le bio peut être rentable et gagnant pour tous et toutes. « Il n'y a que des avantages, souligne Gilles de Moffarts. Le bio procure de l'emploi, c'est bon pour la santé de l'agriculteur et du consommateur, on participe à la protection de l'environnement ».

« Je nourris mes voisins »

Afin de permettre aux consommateurs et consommatrices de se fournir directement en légumes qu'il produit, Gilles de Moffarts a ouvert, en 2013, un point de vente dans sa ferme, convaincu des atouts liés à la proximité. S'inscrivant résolument dans une démarche de circuit court, le magasin de la Ferme de la Tour Saint-Marc propose, outre les légumes en provenance directe de l'exploitation, des produits laitiers, des boissons (jus, bières, vins…), des produits d'entretien et d'hygiène naturels issus de productions locales.
« Notre objectif, avoue Gilles de Moffarts, est que les gens qui viennent ici puissent trouver tout ce qu'ils souhaitent d'un point de vue alimentaire. Je sais où vont mes légumes et je connais ceux et celles qui les mangent. Je suis fier de nourrir mes voisins ». Gérer ce magasin à côté des cultures étant énergivore, Gilles de Moffarts a fini par confier l’activité à Paysans-Artisans en 2021. Grâce à ce réseau local qui collabore avec un opérateur ottintois de la restauration collective en Wallonie, ses légumes bios arrivent aussi dans les assiettes d’enfants, en école ou en crèche, et de patient∙es d’hôpitaux. Ce qui rend le bio accessible à un plus grand nombre !