Société

Gratuité scolaire ou pas ?

Gratuité scolaire : revirement sur revirement au gouvernement

Début octobre, les ministres Degryse et Glatigny annonçaient la fin de la gratuité des fournitures scolaires pour tous les enfants de la 1re à la 3e primaire et, à la place, une aide matérielle limitée aux enfants les plus défavorisés. La Ligue des familles avait dénoncé un système totalement ingérable pour les écoles et stigmatisant pour les bénéficiaires potentiels. Après un tollé général, le gouvernement revire de bord et indique viser la gratuité pour tous les enfants jusqu’en 6e primaire… mais il divise par trois le budget par élève. Comment les écoles vont-elles faire ? Les enfants recevront-ils réellement le matériel scolaire nécessaire ?

► En octobre, le gouvernement Degryse annonce la fin de la gratuité scolaire en début de primaire…

Lors de la présentation de son budget 2026, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles annonçait la suppression de la distribution des fournitures scolaires à tou·tes les élèves de la 1re à la 3e primaire. On parle ici des cahiers, classeurs, crayons, lattes, compas, etc. Depuis 2019, d’abord dans l’enseignement maternel, puis jusqu’en 3e primaire, les écoles recevaient un budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour fournir ce matériel aux élèves. Tant la ministre de l’Éducation, Valérie Glatigny (MR), que la ministre-présidente, Élisabeth Degryse (Les Engagés), ont annoncé à ce moment la limitation de la distribution des fournitures aux « enfants qui en ont le plus besoin ».
Les écoles auraient donc dû identifier à quels enfants elles attribuaient le matériel et à quels enfants elles ne l’attribuaient pas. Dans une même classe, les plumiers des enfants de familles pauvres auraient été fournis avec le matériel standardisé de l’école, alors que ceux des enfants des autres familles auraient été garnis avec du matériel acheté par leurs parents. Une décision qui aurait entraîné une dure stigmatisation des enfants défavorisés… jusque dans leur plumier. Et pour toutes les familles de la classe moyenne qui n’auraient plus eu droit aux fournitures, le coût de la rentrée scolaire aurait augmenté de 104€ par enfant en moyenne (sans prendre en compte d’autres mesures annoncées par le gouvernement, comme l’instauration d’un minerval de 94€ pour l’inscription d’un enfant à l’académie).
Cette annonce que nous avons immédiatement dénoncée a suscité un tollé général. Enseignant·es et écoles estimaient impraticable de devoir discriminer et trier les élèves suivant leur origine sociale et s’interrogeaient sur les tensions que cela générerait dans les classes, ainsi qu’entre parents et écoles. Par ailleurs, ce système aurait été massivement rejeté par les familles.
À l’occasion de sa traditionnelle enquête de rentrée scolaire en septembre (donc avant les annonces du gouvernement), la Ligue des familles a justement interrogé les parents sur cette idée de réserver le matériel scolaire aux élèves défavorisés. Une idée que nous savions dans l’air du temps, mais que nous ne pensions pas voir arriver sur la table des responsables politiques aussi vite. 1 135 parents, issus de toute la Belgique francophone et de tous les milieux sociaux, y ont participé. Et les résultats sont sans appel : près de 9 parents sur 10 estiment qu’il faut maintenir une distribution égale du matériel à tous les enfants, sans limiter les crayons et cahiers distribués par l’école aux seuls enfants les plus pauvres.

► … en novembre, le gouvernement Degryse annonce l’extension de la gratuité scolaire à tou·tes les élèves des années de primaire…

Suite aux alertes de la Ligue des familles, les choses ont commencé à évoluer. Le 16 octobre, les Engagés ont ainsi indiqué sur leurs réseaux sociaux que « tous les élèves de la 1re maternelle à la 6e primaire disposeront du matériel nécessaire gratuitement ». Une semaine plus tard, le cabinet Glatigny contactait la Ligue des familles pour donner des explications sur le futur dispositif, en ne faisant plus mention des « élèves en ayant le plus besoin ».
Le 3 novembre, la Ligue des familles découvrait dans un article du Soir que le gouvernement réorientait sa politique de fournitures scolaires à 180° par rapport à ses premières annonces. En lieu et place de supprimer la gratuité scolaire pour tous les élèves jusqu’en fin de 3e primaire, il étendait la gratuité scolaire jusqu’en 6e primaire. À l’heure d’écrire ces lignes, il est désormais prévu que, de la 1re maternelle à la 6e primaire, les écoles devront fournir à tous les élèves le même matériel scolaire et ne pourront pas demander aux parents, ni directement, ni indirectement, de fournir du matériel supplémentaire.
Un changement d’objectif dont la Ligue des familles s’est évidemment réjouie, mais qui l’interroge fortement quant à l’application de terrain.

► … mais il divise le budget par élève par trois

Car les révélations du Soir laissent voir une formule magique dont les ingrédients semblent bien mystérieux : en primaire, le gouvernement double le nombre d’élèves qui auront droit aux fournitures distribuées par l’école, mais, en même temps, il divise par trois le budget par élève attribué à chaque école pour financer ces fournitures !
Comment les écoles vont-elles pouvoir faire, même en réutilisant une partie du matériel ? La ministre explique que les dotations et subventions générales données aux écoles doivent pouvoir servir à ces achats. Seulement, le gouvernement a gelé l’indexation de ces dotations et subventions cette année, et ces moyens servent actuellement à financer d’autres choses, les écoles ne les thésaurisent pas.
La Ligue des familles reste inquiète : comment, avec si peu de moyens, le gouvernement va-t-il assurer que les écoles ne demandent pas du matériel complémentaire, voire tout le matériel, à certains parents ? Si le gouvernement compte sur le fait qu’une partie des enfants viendront avec le matériel acheté par leurs parents, cela générera une obligation pour les familles ayant moins de moyens de « se signaler » pour bénéficier du matériel fourni par l’école, ainsi qu’une stigmatisation des enfants issus de ces familles, qui n’auront pas le même matériel.

Il n’y a que des avantages à une gratuité scolaire correctement financée

En Belgique, les traités internationaux font du droit à la gratuité de la fréquentation scolaire, qui implique la gratuité des fournitures scolaires, un droit fondamental de chaque enfant, indépendamment de son origine familiale.
Cette distribution des fournitures scolaires par les écoles répond à un besoin majeur des familles, qui ont majoritairement des difficultés à faire face aux frais scolaires, comme extrascolaires d’ailleurs (65% des familles rencontrent des difficultés à payer les activités sportives, musicales et artistiques de leurs enfants).
Des évaluations de l’Inspection scolaire ont déjà montré l’efficacité et l’efficience budgétaires de ce système, ses effets positifs sur l’égalité des chances, sur la qualité du matériel à disposition, donc sur la qualité de l’enseignement, et sur la relation parents-écoles.
La distribution des fournitures scolaires constitue une mesure fort peu onéreuse au regard de ses bienfaits pour les enfants et leurs familles. Elle coûte 4 millions d’euros par année d’études, soit 0,03% du budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Quant à l’économie budgétaire envisagée par ce gouvernement, et qui mettrait en graves difficultés les écoles, elle est de 13 millions d’euros. Soit, 0,1% du budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Faut-il rappeler que, dans le même temps, le gouvernement, en réintroduisant de nouvelles options en 3e secondaire, alourdit ses dépenses annuelles jusqu’à 60 millions d’euros ? Et qu’en parallèle, il décide de la mise en place d’autres politiques nouvelles à hauteur de 200 millions d’euros… Le maintien du budget actuellement alloué, et même l’augmentation du financement pour permettre une extension jusqu’à la 6e primaire, est donc un choix politique possible, au coût finalement très modique en comparaison avec d’autres mesures prises.

La Ligue des familles appelle donc instamment le gouvernement Degryse à regarder la réalité de terrain, et à assurer aux écoles un juste financement de sa décision, c’est-à-dire assurer la gratuité des fournitures scolaires pour tous les élèves jusqu’en 6e primaire.