Crèche et école
On aurait pu s’arrêter là, en faisant l’éloge de toutes ces avancées amorcées dans les écoles sous le pilotage de la FWB. Mais les témoignages de parents et les retours du terrain esquissent une réalité plus nuancée.
Des opérateurs « tout venant »
« On a mis la charrue avant les bœufs », lâche David Plisnier, coordinateur du CRIH. Sur les vingt-neuf opérateurs, une moitié seulement dispose vraiment de compétences en matière de harcèlement scolaire, nous glisse une autre source.
Constater ce manque d’expertise, ce n’est pas jeter l’opprobre sur les opérateurs. Chaque acteur fait comme il peut, avec ses moyens. Certains partent de rien, d’autres se sentent un peu seuls.
« Développer une expertise sur le harcèlement exige du temps, il faut compter entre six mois et un an pour former du personnel. On a démarré le projet avec 118 écoles en première année sans avoir un pôle d’experts suffisamment fourni. C’est un peu comme si on voulait faire des fournées de pain sans avoir jamais semé de blé », déplore David Plisnier.
Une vision nuancée par l’Observatoire qui indique que tous les opérateurs ont eu à justifier d’une certaine expertise pour être reconnus. Celui-ci concède que les forces vives manquent encore. Pour étoffer les rangs, des recrues sont encore recherchées.
Fortune diverse dans le rang des écoles participantes
Si certains établissements sont ravis à la perspective de s’engager et de se former, d’autres avancent à reculons. Des exemples ? Un directeur qui prévient qu’il ne pourra consacrer de journées pédagogiques pour former son personnel avant la troisième année. Une équipe divisée à moitié motivée. Une autre qui mise tout sur une ou deux personnes, alors qu’on sait que pour ne pas s’épuiser, une cellule d’intervention doit au moins compter trois fois plus d’effectifs.
Plus interpellant, certaines écoles participant au programme n’auraient pas encore communiqué leur procédure de signalement. Ce qui est le minimum.
Incohérence et flou artistique du programme
Parmi les outils présentés dans le programme, on retrouve l’aménagement des espaces et les groupes de parole régulés, qui n’ont pourtant pas démontré leur efficacité selon une évaluation réalisée par l’UCLouvain. Dès lors, pourquoi les proposer ? « Ces outils peuvent améliorer le climat scolaire », répond Simona Lastrego, qui rappelle qu’il s’agit bien d’une politique de prévention et d’amélioration du climat scolaire.
Autre point d’attention, la FWB a acheté les droits d’accès au programme KiVa qui a démontré son efficacité et a été évalué positivement. Mais KiVa est un programme mastodonte qui allie prévention et intervention et n’est pas toujours facile à appréhender. « Encore aujourd’hui, il y a énormément d’inconnues », reconnaît Charlie Devleeschouwer, qui a consacré une partie de sa thèse de doctorat à l’évaluation de KiVa.
Chloé Tolmatcheff, professeure et chercheuse à l’Université de Radboud à Nimègue (Pays-Bas), utilise une image culinaire. « Les programmes anti-harcèlement sont un peu comme des soupes dans lesquelles on a mixé tellement de légumes qu’on ne sait pas dire quels sont les ingrédients qui en valent la peine ».
Éclaircie dans le brouillard, la chercheuse vient d’obtenir un financement pour une recherche de trois ans. « Je vais m’atteler à identifier et isoler les processus à l’œuvre dans les différentes méthodes et approches. Cela permettra de déterminer ce qui est efficace en fonction de chaque situation de harcèlement ».
Le programme entretient aussi des confusions entre prévention et intervention. On demande aux écoles de choisir parmi plusieurs actions de prévention, mais, dans les méthodes proposées, on retrouve celle de la préoccupation partagée, un outil d’intervention.
Les opérateurs constatent aussi des manquements en ce qui concerne les formations. Par exemple, la méthode de préoccupation partagée ne figure que dans certains catalogues de formations et les places sont limitées. D’autres approches, comme la justice réparatrice ou le groupe d’entraide, ne sont reprises dans aucun catalogue. Des aménagements doivent encore être effectués pour mettre tout le monde au diapason. Selon Simona Lastrego, le programme fera l’objet d’une évaluation par l’Observatoire en 2027.
Manque de moyens
« Avec une période, on ne va pas loin », déplorent certaines écoles engagées activement dans la lutte contre le harcèlement. Une période, c’est le temps « offert » pour assurer la participation au programme. Certes, c’est mieux que rien, mais cela couvre à peine l’investissement administratif. De plus, la période supplémentaire n’est octroyée que pendant les quatre ans du programme. Après, l’école devra tirer son plan.
Tout le monde est d’accord pour dire que l’école doit prendre en charge les situations qui surviennent en son sein. Mais voilà, il nous revient que, souvent, les enseignant·es qui font partie d’une cellule d’intervention rencontrent les élèves sur leur temps libre, prennent en charge des situations qui peuvent être éprouvantes sur le plan émotionnel. Tout ça sans moyens supplémentaires. « On a bien conscience qu’on demande beaucoup aux écoles. Nous avions demandé deux périodes, mais ce n’était pas tenable budgétairement », concède Malvina Govaert. Côté opérateur, l’enveloppe dégagée n’est pas bien épaisse non plus. De quoi asseoir les bases, mais sans pouvoir effectuer un travail de fond pour autant.
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