Développement de l'enfant
« Oui, Ben devient plus patient. En fin d’après-midi, je vais le chercher à la crèche. Le temps entre nos retrouvailles et le moment où il manifeste sa faim est très, très court. Alors, tout en préparant son repas, je le prends dans les bras et je lui explique tout ce que je fais, pas à pas : il voit que je prépare son repas, il voit que cela prend un certain temps. J’ai l’impression qu’il comprend qu’il doit un peu attendre », dit d’un ton assuré Adrien, son papa. Ce qui ne l’empêche pas d’ajouter aussitôt : « Par contre, sa maman est convaincue que parler, expliquer les choses, ça ne sert absolument à rien ! Elle s’occupe de Ben le matin. Elle lui prépare son biberon, mais Ben est impatient… avec elle : "Ça ne sert à rien de tout lui expliquer, cela ne marche pas avec moi !" Selon elle, Ben ne sait pas attendre… et c’est tellement vrai qu’il a pris l’habitude d’avoir – et d’apprécier – des biberons froids ! »
Les bébés sont décidément surprenants… pour leurs parents mêmes ! Ils ne se ressemblent pas non plus, adoptant des comportements bien variés. « Quand Manon voit que son repas se prépare, elle s’excite encore plus ! L’idéal, ce serait de le préparer en cachette, rigole sa maman. C’est sûr qu’avec un bébé, il faut user de stratagèmes ! »
Depuis ses 5-6 mois déjà, vous vous rendez compte que quelque chose s’organise dans la petite tête de votre bébé. Au fil des jours, et au fil des mêmes séquences de vie qui se suivent et se répètent (les repas, les siestes, les soins, les balades dehors…), il acquiert progressivement une connaissance de ce qui va arriver. Il anticipe, il attend un peu.
Attendre avec maman, ce n’est pas attendre avec papa
« Tous les individus ont un rapport au temps différent, et donc un rapport à la patience différent, souligne Reine Vander Linden, psychologue clinicienne. Certains bébés sont plus impatients que d’autres, lesquels utilisent, en quelque sorte, leur pensée pour se dire : "Ce que je veux va arriver et donc je peux me permettre de patienter un peu." D’une façon générale, le rôle de l’éducation, c’est de permettre à l’enfant d’utiliser sa pensée pour différer un tantinet ses besoins et ses demandes et ne pas être constamment dans une espèce d’impatience envahissante qui empoisonne son entourage ou le met, lui, dans des états de stress ou de colère tels que cela devient ingérable pour lui et ses proches. » On le voit, en ce qui concerne cette question d’anticipation, d’attente, de patience, chaque enfant a un rapport au temps qui lui est propre.
Mais pourquoi donc la maman de Ben trouve-t-elle son fils très impatient alors que son papa le décrit plutôt comme un petit bonhomme qui sait attendre un peu ? « C’est que le rapport au temps s’apprend et se structure sur celui des parents et que, là aussi, chacun n’a pas la même tolérance en matière d’attente, répond Reine Vander Linden. Le papa dit : "Je lui explique et il comprend" ; la maman soutient : "Mais ce n’est pas le cas avec moi". Cette différence de perception est probablement liée au fait que l’enfant sait que le temps de réactivité de sa mère est plus court que le temps de réactivité de son père. Il va, dès lors, avoir des exigences différentes selon qu’il est en présence de l’un ou de l’autre. Il va s’adapter au parent présent à ses côtés. »
« Il est important, surtout dans notre société où tout va très vite, de permettre à l’enfant de se rendre compte qu’un temps est nécessaire pour que les choses se fassent »
Beaucoup de parents d’aujourd’hui pensent encore qu’un jeune enfant – même quand il est déjà âgé de plusieurs mois – doit instantanément recevoir une réponse à ses demandes. « Mais il est important, surtout dans notre société où tout va très vite, de permettre à l’enfant de se rendre compte qu’un temps est nécessaire pour que les choses se fassent, réagit Reine Vander Linden. Un repas ne surgit pas en un claquement de doigts. C’était vrai quand il était tout petit : il était magicien de son monde et il faisait apparaître le sein ou le biberon quand il en avait besoin. Et d’ailleurs, il se décomposait très rapidement dans des pleurs lorsque son repas n’arrivait pas aussitôt. Mais maintenant, à 8-9 mois, il est capable d’attendre, les parents doivent en être conscients et ils doivent aussi l’aider à devenir patient. » Pour en être assuré, rien de tel que d’écouter des mamans et des papas d’un enfant un peu plus âgé : ils disent combien ils observent que leur bébé comprend de mieux en mieux…
Derrière les mêmes mots, quel message ?
« Je suis de plus en plus impressionnée de voir comme mon petit Oscar comprend les choses, raconte Élisa, sa maman. Récemment, il a dormi à trois reprises à l’extérieur : à chaque fois, je lui ai bien expliqué ce qui allait se passer, et à chaque fois, il a beaucoup pleuré avant de s’endormir, ce qui n’est vraiment pas son habitude. Je me demande dans quelle mesure il comprend ce que je lui explique, alors qu’il est si petit encore. Il a déjà dormi plein de fois hors de la maison, chez ses grands-parents ou chez des amis, et cela ne pose pas de soucis, mais quand je m’applique à lui expliquer ce qui va se passer, il pleure. Est-ce moi qui engendre cela ? » Autrement dit, est-ce parfois compliqué pour cette maman de laisser dormir son bébé ailleurs… ?
« Le recours à la parole est à double tranchant, explique Reine Vander Linden. Pour le parent, parler à son bébé d’un événement qui le mobilise ou le stresse, lui le parent, c’est à la fois une façon de se rassurer et d’envoyer un message de confiance à l’enfant : "Tu te débrouilleras avec cela…", "Je me sépare de toi ce soir, c’est difficile, mais tu es capable de dormir ailleurs…", "Je te frustre, le repas n’est pas prêt, mais tu es capable d’attendre…" En même temps, le message verbal peut aussi être porteur d’une certaine angoisse, celle du parent, qui passe à l’enfant quand le parent n’est, par exemple, pas tranquille de laisser son bébé dormir ailleurs pour une nuit ou de le faire attendre le temps que son repas se prépare. Il y a vraiment un transfert de subjectivité. C’est important, comme parent, de réfléchir à ce qu’on transmet à son bébé : lui communique-t-on sa propre peur qu’il soit frustré et malmené ou lui fait-on passer l’idée qu’on a confiance dans sa capacité de vivre une situation inhabituelle ou stressante ? Les mêmes mots peuvent contenir des messages différents. Quand vous dites à votre enfant : "Tu vas dormir chez tes grands-parents cette nuit", qu’est-ce que vous lui dites ? "Chouchou, c’est terrible, on ne va pas se voir, comment vas-tu résister ? Comment vais-je résister ?" ou "Chouchou, on va vivre quelque chose d’inhabituel et d’un peu stressant, mais je sais que je peux compter sur toi parce que tu es suffisamment solide pour vivre cette nouveauté" ? Quand vous voyez votre bébé inquiet, cela vaut la peine de réfléchir si cette inquiétude est bien la sienne ou si c’est la vôtre. »
ZOOM
Ne parlons pas de caprices !
Vers 8 mois, la personnalité de l’enfant se précise. Et il est capable de comprendre l’impact de ses appels sur autrui. Il s’organise en fonction du style de réactivité et de comportement de ses parents. Il s’adapte à eux.
« Mais ne parlons pas ici de caprices, souligne la psychologue Reine Vander Linden. Le caprice, c’est un désir manifesté de façon tellement puissante que l’adulte n’y résiste pas. Il n’existe pas d’enfant capricieux en soi. Un caprice ne se joue jamais seul, il se joue toujours dans une relation. S’il y a caprice, c’est qu’il y a un champ libre pour l’expression de ce caprice. Si un enfant fait des caprices, il y a aussi de l’autre côté un parent qui joue sur le terrain des caprices. Un parent qui laisse le champ libre risque d’avoir un enfant qui va en jouer et qui va davantage manifester qu’il ne veut pas attendre, qu’il veut les choses tout de suite… »
LES PARENTS EN PARLENT…
Un responsable de la communication pour deux
« Chez nos jumeaux, il y a un responsable de la communication qui hurle pour les deux. C’est souvent le même, d’ailleurs. Même si, parfois, il délègue. C’est une chance pour nous, les parents, car avoir deux bébés qui hurlent en même temps, parce qu’ils ont besoin d’attention, parce qu’ils sont fatigués, parce qu’ils ont faim, cela doit être terrible… »
Samia, maman d’Issam et de Bilal
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