Crèche et école
Titulaire de la toute nouvelle chaire de philosophie pour les enfants à l’Unesco, maître de conférences à l’Université de Nantes, Edwige Chirouter* vante les mérites de cette pratique qui permet aux enfants, même très jeunes, de construire leur pensée, d’appréhender la complexité du monde. Bref, de devenir des citoyens, tout en étant davantage attentifs à leur univers intérieur.
Existe-t-il un âge à partir duquel on peut commencer à « faire » de la philosophie ?
Edwige Chirouter : « Il n’y a pas d’âge pour la philo. On peut se lancer dès lors que les enfants commencent à s’interroger, généralement vers leurs 3 ans, sur le bien, le mal, la légitimité des interdictions, l’amour, l’amitié ou encore la mort, l’une de leurs toutes premières grandes interrogations. Toutes ces questions d’enfant sont des questions philosophiques. Et on peut s’en saisir pour inciter les petits à construire leur pensée. Car il ne suffit pas qu’ils se les posent. Il faut aussi les amener à y répondre avec une exigence de raisonnement. C’est là le début d’un long chemin. De fait, on continuera toute sa vie à se poser ces mêmes questions. »
Les enfants participent-ils volontiers à des discussions ou à des ateliers philosophiques ?
E. C. : « Oui. Ils sont d’autant plus réceptifs qu’il n’y a pas une seule réponse avec un grand R à la question posée. Pour une fois, l’adulte qui les interroge n’attend pas d’eux une réponse précise, qu’il a déjà en tête. Ils bénéficient ainsi d’une grande liberté de pensée et en éprouvent une jouissance. Ce plaisir est aussi lié au caractère collectif de la construction de la pensée. »
Une urgence politique
Comment s’est développée la philosophie en direction des enfants ?
E. C. : « Tout a commencé il y a une quarantaine d’années aux États-Unis à l’initiative d’un universitaire, Matthew Lipman, qui a mené les premières expérimentations autour de la philosophie avec les petits. Depuis, ce courant s’est développé et institutionnalisé un peu partout dans le monde. C’est vrai notamment en Belgique, avec les cours de morale, ou encore en France, avec la mise en place en 2015 d’un enseignement moral et civique. Dans les deux cas, ces programmes visent entre autres à développer la réflexion philosophique. »
Ces pratiques ont-elles un lien avec l’héritage de Françoise Dolto ?
E. C. : « Bien sûr. En mettant la philosophie à la portée des plus jeunes, on s’inscrit dans ce courant qui nous invite à reconnaître l’enfant en tant que sujet capable de penser. La psychanalyse a beaucoup contribué à l’essor des ateliers et discussions philosophiques pour les petits. Mais il y a aussi une urgence plus politique. La philo doit contribuer à lutter contre le dogmatisme, à développer l’esprit critique, à nourrir le débat démocratique. La création, l’an dernier, au sein de l’Unesco d’une chaire spécialement consacrée à la philosophie destinée aux enfants est une réponse aux attentats, à la montée des populismes, au développement des théories du complot. »
« L’école doit impérativement jouer ce rôle, venir bousculer les certitudes, ouvrir les horizons »
Diriez-vous que la philosophie contribue à une éducation à la complexité ?
E. C. : « Oui, tout à fait. L’un des défis consiste à montrer aux enfants et aux jeunes que nos émotions sont complexes, que le monde est complexe. Et il est nécessaire de commencer tôt. Car si les jeunes ont déjà grandi avec une vision du monde qui n’a jamais été remise en cause, s’ils n’ont jamais appris à se décentrer, il est bien difficile de leur faire accepter une pluralité des opinions. Je me suis rendue récemment dans une école primaire, en banlieue parisienne, pour un atelier philosophique. Dans la salle, tous les enfants étaient croyants. Aucun d’eux ne savait qu’il existait dans le monde des personnes non-croyantes. Cet atelier a été pour eux l’occasion, notamment, de faire cette découverte. C’est là un exemple parmi tant d’autres. L’école doit impérativement jouer ce rôle, venir bousculer les certitudes, ouvrir les horizons. »
La littérature jeunesse comme support
Comment pratiquer la philo avec ses propres enfants, à la maison ?
E. C. : « Il faut engager le débat en faisant preuve d’honnêteté, en montrant à l’enfant que soi-même, on a des choses à dire mais qu’on ne détient pas la vérité sur le sujet évoqué. On peut aussi s’appuyer sur l’abondante littérature de jeunesse, souvent de grande qualité. En passant par les albums, on peut aborder, via les personnages de fiction, des questions qui peuvent être très angoissantes pour l’enfant. On peut aussi choisir des livres plus directement conçus comme supports à la discussion philosophique (lire les pistes bibliographiques en encadré). »
Alors que l’autorité des adultes est souvent mise à mal, ne risque-t-on pas de renforcer chez certains enfants un sentiment de (toute-)puissance en sollicitant leur avis sur de grandes questions ?
E. C. : « Non. Il ne s’agit en rien d’instaurer une relation horizontale entre l’adulte et l’enfant. Il s’agit de prendre en compte ce que l’enfant a à nous dire, mais aussi de réguler la parole, de rétablir la vérité des faits et la rigueur du débat. Il n’est pas question de le laisser dire n’importe quoi, ni de sanctifier sa parole. Le débat ne se pose pas en termes d’égalité. Adulte, nous disposons, par rapport à l’enfant, d’une expérience plus riche, d’une plus grande maturité, d’un bagage culturel et linguistique plus développé. On n’en est tout simplement pas au même point. En revanche, on peut se fixer pour but commun une exigence de réflexion. »
Un autre phénomène est en vogue depuis plusieurs années, la méditation pour les tout-petits (et pas seulement). Existe-t-il un lien avec la philosophie ?
E. C. : « Certains, à l’instar du spécialiste des religions Frédéric Lenoir, lient les deux. Philosophie et méditation ont en tous cas pour point commun une recherche d’intériorité. Les deux approches peuvent être considérées comme complémentaires. »
* Elle est l’auteur du livre Aborder la philosophie en classe à partir d’albums de jeunesse (Hachette).
EN SAVOIR +
Une chaire créée par l’Unesco
L’Unesco a confié en novembre dernier à Edwige Chirouter la coordination d’une toute nouvelle chaire, établie à l’université de Nantes et intitulée « Pratique de la philosophie avec les enfants : une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale ». Objectif : favoriser la coopération entre les différentes équipes et structures francophones qui travaillent déjà sur ce sujet et consolider les collaborations entre chercheurs et praticiens dans le cadre des relations Nord-Sud. Cette chaire vise aussi à encourager le dialogue entre enfants du monde entier grâce à la création prochaine d’une plateforme collaborative.
EN PRATIQUE
10 conseils pour animer un atelier philo pour les petits
- Aménager un espace qui favorise la discussion entre les enfants : les disposer en cercle, par exemple, de façon à ce qu’ils puissent se regarder quand ils se parlent.
- Demander aux enfants ce qu’ils ont en tête quand on évoque le mot « philosophie ».
- Présenter clairement les règles aux enfants avant de démarrer : la personne qui anime l’atelier n’est pas dans une posture de professeur, on lève la main pour demander la parole, on évite d’énoncer un argument qui a déjà été présenté (on doit apporter une pierre nouvelle à l’édifice de la pensée), on écoute attentivement les autres sans juger ni se moquer, etc.
- Choisir avec soin le point de départ de la discussion : il peut s’agir d’un extrait de livre ou de film, d’une citation, d’un simple mot (« amour », « amitié ») ou d’une question (« Faut-il posséder toujours plus pour être heureux ? »).
- Rester neutre, tout en précisant certaines notions : il faut éviter de donner son propre avis, même si les enfants nous le demandent. En revanche, il est essentiel de faire percevoir aux enfants la différence entre une émotion, courte, et un sentiment qui, lui, s’inscrit dans la durée.
- Prendre appui sur les réponses des enfants pour relancer le débat : même si, en tant qu’animateur, on a imaginé des jalons pour notre discussion, il est bon de rebondir sur les interrogations des enfants.
- Recadrer la discussion avec bienveillance lorsqu’elle sort du sujet ou se noie dans des détails : plutôt que de multiplier les exemples, il faut inviter les enfants à creuser plus avant la question abordée.
- Faire participer tout le monde : il ne faut pas hésiter à donner la parole aux enfants qui ne la demandent pas.
- Synthétiser les réponses et les reformuler : cela permet de mieux mémoriser ce qui a été pensé collectivement.
- Garder une trace écrite de la discussion : on peut, par exemple, inciter l’enfant à tenir un cahier « philo » afin qu’il n’oublie pas, d’une séance à l’autre, les apports de la discussion.
(d’après l’excellent ouvrage Philosopher et méditer avec les enfants, de Frédéric Lenoir, éd. Albin Michel).
À LIRE
Des pistes de lecture
- Les P’tits philosophes, de Sophie Furlaud et Dorothée de Monfreid (Bayard jeunesse). Dans cet album, on retrouve les personnages de la série BD publiée par le magazine Pomme d’Api et les grandes questions qu’ils soulèvent. Dès 3 ans.
- Les grands sages parlent aux petits sages, de Sophie Boizard et Laurent Audouin (Milan). Dans ce livre, on découvre, décryptées, 43 citations de grands sages (Homère, Montaigne, l’abbé Pierre ou encore Albert Jacquard) sur des thèmes comme l’amitié, la fraternité ou la paix. À partir de 5 ans.
- Les nombreux livres des Petits Platons (Le cafard de Martin Heidegger,Moi, Jean-Jacques Rousseau,Le secret d’Édith Stein, etc.). Cette maison d’édition spécialisée dans la philosophie pour enfants permet à ces derniers de se familiariser, pour l’essentiel à partir de 9 ans, avec les grands penseurs.
- Les philo-fables de Michel Piquemal, plusieurs tomes (Albin Michel). Ces ouvrages rassemblent de très savoureuses histoires philosophiques (mythes, paraboles, contes) renvoyant à différentes civilisations, des histoires qui se lisent en quelques minutes et peuvent servir de point de départ à des discussions sur les grands thèmes de la vie. À partir de 9 ans.
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