Développement de l'enfant

Il s’en joue des choses entre enfants !

Les interactions entre enfants de 21-23 mois à la crèche

À 21-23 mois, les loulous habitués à la crèche jouent encore beaucoup côte à côte. Cela n’empêche pas qu’ils interagissent pas mal, ne fût-ce que parce qu’ils s’approprient ce qu’ils convoitent, y compris la main d’un copain ! Cela ne les empêche pas non plus de s’observer, de s’adapter les uns aux autres et de s’imiter… jusque dans leurs bêtises ! De plus en plus, ils vont avoir envie de jouer ensemble.

« À 21-23 mois, c’est surtout du "jeu parallèle", témoigne Magali, puéricultrice en crèche. Les petits de cet âge ne partagent pas, et de l’agressivité peut surgir entre eux. Un bambin arrache un jouet des mains d’un autre, et c’est parti ! Certains enfants ne réagissent pas du tout, ils se laissent faire. D’autres courent récupérer le jouet sans avoir besoin de notre aide. On essaie d’intervenir le moins possible, sauf si la situation dégénère bien sûr. »
Les enfants de presque 2 ans ont bien saisi le pouvoir de l’agressivité : prendre de force est un moyen plus sûr d’obtenir que l’autre lâche prise que de négocier ! Alors, ça frappe, crie, mord, griffe à la crèche… Et ça cède et ça pleure…

Plus des petits, pas encore des grands

« L’agressivité effraie mais elle fait partie intégrante de la composante humaine, rappelle pour sa part Reine Vander Linden, psychologue clinicienne. Chez l’enfant, elle s’exprime très librement. Le but de l’Éducation avec un grand E est justement d’aider l’enfant à en faire quelque chose qui ne soit pas destructeur pour l’autre, qui permette l’expression de ses désirs et besoins particuliers à l’autre sous des modalités respectueuses de lui. »
21-23 mois, « c’est l’âge le moins évident à la crèche : les enfants ne sont plus des bébés, ils ne sont pas encore des grands, mais ils veulent faire comme des grands et n’ont plus vraiment envie de l’aide d’un adulte », dit la puéricultrice. Pour la plupart, ils maîtrisent bien la marche et, même s’ils s’essaient jour après jour à de nouveaux mots, ils « parlent » encore principalement par mimiques, gestes ou regards. « Leur motricité est de plus en plus large et variée dans ses formes, prolonge la psychologue. Un espace dans lequel des bambins évoluent en tous sens ne ressemble pas à un carré de tapis occupé par des bébés moins mobiles. Il y a évidemment, chez les plus grands, un risque plus important d’interactions porteuses de tension, d’agressivité ou, plus simplement, d’envie de ce que l’autre a. Et comme ils n’ont pas encore accès au langage, une tension naît de ne pas pouvoir dire ce qu’ils éprouvent. »

Sur le chemin de la socialisation…

Si vous prêtez attention à ce qui se joue entre enfants – à la crèche (certes, vous y êtes de passage !), à la plaine de jeux ou entre petits cousins –, vous repérez vite des « styles » propres à chaque bambin. « Certains enfants présentent davantage des comportements d’offrande, d’autres de menace, explique Reine Vander Linden. Tendre un objet de face, plier les genoux, pencher la tête de côté, vocaliser, avancer la main paume ouverte vers le haut sont autant de mouvements qui participent d’une attitude d’offrande. Ouvrir subitement et largement la bouche, émettre des cris aigus, saisir un objet doigts vers le bas, refermer prestement la main en la ramenant vers soi, tout cela a une signification de menace. »

Reine Vander Linden - Psychologue
« Certains enfants présentent davantage des comportements d’offrande, d’autres de menace »
Reine Vander Linden

Psychologue

Le tempérament (passif, actif…) de l’enfant joue dans l’émergence d’un « style » plutôt que d’un autre. Mais le type de communication et d’interaction dans lequel il baigne à la maison joue tout aussi clairement. C’est qu’en imitateur-né, il reprend les attitudes de papa et de maman. Alors, prendre le temps, comme parent, d’observer comment son petit loup interagit avec les autres vaut le détour, insiste la psychologue. « Cela aide à faire le parallèle entre ses propres attitudes d’adulte et celles de l’enfant, à être attentif à la façon dont on se comporte avec lui et à ce qu’on lui fait passer comme message. » Un exemple ? « Si, au lieu de retirer la tétine de la bouche de votre petit, vous lui dites "Tu me la donnes ?" avec la main paume tournée vers le haut, vous valorisez un comportement de participation. Cela fait toute la différence. Et le résultat en vaut la peine ! Après qu’il vous a vu plusieurs fois avancer la main paume tournée vers le haut, il est probable qu’il reprenne ce geste à son compte. »
Vus à travers ce prisme, les petits conflits entre enfants seraient presque les bienvenus car ils les amènent sur le chemin de la socialisation ! « Quand votre enfant tape sur un autre bambin qui lui demande sans l’agresser le jouet qu’il a en main, vous pouvez lui dire : "Mais regarde, il te le demande, il ne l’arrache pas", et vous valorisez des comportements de négociation. Pour vous, il ne s’agit pas d’intervenir entre les enfants, et surtout pas de les raisonner avec des "C’est bien de partager" et des "Il faut être gentil". Simplement, vous faites un travail de lecture et de traduction de ce que vous imaginez qu’il se passe, vous décodez la logique et le ressenti d’un enfant puis de l’autre – "Toi, tu éprouves ceci, mais lui éprouve autre chose… Comment cela va-t-il se négocier ?" Les "Tu avais envie de…", "Il est triste…", "Ça te fâche…" vont peu à peu leur permettre de comprendre ce qu’ils éprouvent et d’en faire quelque chose de "pensable" plutôt que de seulement éprouver et agir. Cela les met sur la voie de l’accès au langage et au symbolique. Un enfant capable d’identifier, parce qu’on l’y a aidé par des paroles, ce qu’il éprouve va être plus vite à même de pouvoir l’exprimer, bien sûr avec le niveau de langage qui est le sien. »

Un petit copain pleure ? Vite, un câlin !

Certains enfants sont spécialement attentifs aux autres. S’ils voient un petit copain pleurer, ils viennent lui faire une doudouce. « Ils sont sans doute habitués à être fort dans les câlins. Quand ils ont mal, on vient les réconforter. Si leur maman se fait mal, on leur dit : "Va lui donner un bisou." C’est un comportement d’attention réciproque, d’empathie. Voilà les premières ébauches de l’intersubjectivité entre enfants. Alors que l’intersubjectivité avec l’adulte est déjà plus établie – les enfants attendent de l’adulte une lecture de leurs états intérieurs et, de là, une réponse », commente Reine Vander Linden.
Et là, dans un environnement comme la crèche, tous les enfants ont besoin de l’attention des puéricultrices qui s’occupent d’eux. Sûr que des sympathies spontanées naissent entre adultes et enfants. Mais fait tout aussi certain : c’est, pour les puéricultrices, un fameux travail de n’en négliger aucun et d’être attentives à chacun. Le grand agité comme le petit discret…

L’AVIS DE L’EXPERTE

Faites confiance aux enfants…

Reine Vander Linden, psychologue clinicienne

Faites davantage confiance à l’enfant quand vous lui demandez de donner ou de rendre un objet. Il peut le faire s’il en comprend la signification – parce que vous la lui donnez : « Cela ferait plaisir à Jules si… », « Tu n’étais pas en train de jouer avec ce petit camion, alors… » Faites confiance dans sa capacité à entrer dans une dynamique empathique.
Pour l’adulte, l’empathie, c’est la capacité de percevoir le besoin, l’envie ou l’émotion de l’autre, de les éprouver, d’accepter d’en être transformé et d’en renvoyer quelque chose à l’autre pour l’aider à avancer. C’est la capacité d’accéder au monde intérieur de l’autre, pour créer une réciprocité dans le lien : « L’autre a aussi des besoins, des envies, des émotions, et si je peux en tenir compte, c’est quelque chose qui me fera grandir. » Le petit enfant vit les tout débuts de l’empathie.
Pour arriver à cela, c’est important de prendre l’enfant comme un interlocuteur, pas comme un être à cadrer. Mais ce n’est pas discuter avec lui, c’est lui dire : « Je crois que tu peux comprendre que Jules a envie du camion. Est-ce que tu peux le lui donner ? »
Quand vous amenez un enfant vers cette perception ou cette pensée de l’autre, vous lui permettez petit à petit de se rendre compte qu’il est un parmi d’autres et qu’il n’est pas un roi tout-puissant qui reçoit ce qu’il veut au moment où il le veut.

LES PARENTS EN PARLENT…

Doux et patient
« À la crèche, Timéo a vite rejoint le groupe des grands. C’est chouette et, en même temps, ce n’est pas toujours évident pour lui. Il est très concentré sur ce qu’il fait. Et quand un autre enfant lui "vole" le jouet qu’il a en main, cela le contrarie mais il ne se bat pas. À la plaine de jeux, il attend patiemment son tour pour se lancer sur le toboggan, et c’est la cata quand d’autres bambins le poussent pour le dépasser. On lui inculque notre approche : il faut respecter les autres. Il ne montre pas d’agressivité, d’autant que c’est un doux, notre Timéo. Mais, du coup, il ne comprend pas pourquoi ça ne va pas dans l’autre sens. »
Alice, maman de Timéo, 21 mois

Fort dans le tactile
« Mattéo est fort dans le tactile, avec les autres enfants et avec nous. Il crie beaucoup et il tape, comme pour s’affirmer et marquer son territoire. Sa façon à lui de dire : "Hé, les gars, je suis là !" Sinon, il fait beaucoup de câlins. À nous, sa maman, son papa, quand il a besoin de réconfort. Mais aussi à ses copains, à son cousin : il les prend dans les bras et leur donne des vrais bisous. »
Julie, maman de Mattéo, 21 mois

ZOOM

Jouet… vivant !?

Pour votre bambin, le jouet dans les mains d’un petit copain est un million de fois plus attrayant que le même jouet inerte, qui traîne près de lui. C’est que le jouet manipulé en tous sens est « animé » du plaisir de celui qui le détient. Il laisse deviner une infinité de chouettes découvertes. Il « vit » sous ses doigts.