Développement de l'enfant
« Théo a une personnalité très affirmée. Quand il a une idée en tête, il ne l’a pas ailleurs ! Il fait des crises pour des toutes petites choses, cela peut aller très loin, il s’époumone. Théo est à un âge passionnant… C’est super chouette de le voir s’affirmer. Les crises, c’est le revers de la médaille », observe, philosophe, Alex, le papa de ce petit bonhomme de 21 mois. Ayala Borghini, docteure en psychologie et psychothérapeute à Genève*, confirme : 21-23 mois, c’est l’âge du libre arbitre.
Que se passe-t-il dans la tête de votre enfant de 21-23 mois ? « Pour moi, clairement, c’est le "J’existe" qui prédomine à ce moment-là, avec un "je" très fort, répond Ayala Borghini. C’est-à-dire : "Je suis un sujet, je suis une personne. Du coup, j’ai besoin qu’on me prenne en considération. Je ne suis pas un objet, une poupée. Je ne me laisse plus trimballer à gauche, à droite. Je ne suis plus un bébé. Donc, je fais mes choix. J’ai mon libre arbitre. J’existe dans ma liberté. J’existe et je fais mes choix librement." »
La psychologue clinicienne poursuit : « Si l’enfant existe dans sa liberté, il comprend que l’autre existe aussi dans sa liberté. "Ma liberté a une fin, elle s’arrête là où commence la liberté de l’autre." Il comprend, par exemple, que si l’autre lui dit non, c’est parce que cet autre fait aussi ses choix librement. Et si cet autre prend ses décisions, lui aussi a le droit de prendre ses décisions. "Je veux décider de certaines choses de ma vie", comme de ne pas porter de chaussettes. "Je veux sentir que je suis un agent de ma vie." » Pas de doute, cette étape est phénoménale dans la vie de votre enfant. Fondamentale. Mais éprouvante pour les parents.
Du sensorimoteur vers le symbolique
À presque 2 ans, votre petit bout quitte doucement le terrain des expériences sensorimotrices pour aller vers le monde du symbolique. « Il a mis deux ans à utiliser ses mains, ses pieds, son corps, tous ses sens pour intégrer son organisme, maîtriser son appareil musculo-squelettique, et explorer, faire plein de choses, développe Ayala Borghini. Cette agilité qu’il a acquise – car il s’agit bien d’agilité – lui permet de maîtriser son corps. Alors, bien sûr, il va continuer à sentir, toucher, sauter, grimper… Il reste un cascadeur qui a besoin d’utiliser son corps et d’arpenter le monde. Mais, maintenant qu’il s’est suffisamment opposé à la gravité, il va s’opposer au monde des humains ! "Je maîtrise mon corps, je vais maîtriser mon âme." Il est tourné vers son monde interne. "Je vis des choses à l’intérieur de moi. J’éprouve des émotions. Je peux commencer à les maîtriser." » Cela va être son travail pour la période 2-4 ans.
À presque 2 ans, votre petit bout quitte doucement le terrain des expériences sensorimotrices pour aller vers le monde du symbolique
Bon à savoir : les enfants qui rencontrent des difficultés dans leur développement ressentent, en général, la nécessité de rester plus longtemps au stade sensorimoteur. Ils ont encore besoin de beaucoup toucher, mettre en bouche, sentir, jeter… Laissons-leur le temps de bien « ancrer » cette phase. L’étape du symbolique viendra un peu plus tard.
Imiter en direct et en différé
Dans son quotidien, dans ses jeux, votre enfant recourt beaucoup à l’imitation. Tout en créant, tout en imaginant pas mal aussi. « Achille (21 mois) fait des câlins à ses doudous, comme nous, on lui fait des câlins. Et puis, il nous donne des bisous. Il en donne à son papi et à sa mamie. Il reproduit même le bruit du bisou ! », détaille Nicolas, son papa. « Gaspard (22 mois) est à fond dans l’imitation. Il veut tout faire comme nous. Il répète, ou essaie de répéter, certains de nos mots. Il veut, par tous les moyens, attirer notre attention – ça, c’est dans son caractère. Pour lui, tout est prétexte à faire le clown. Par exemple, il met des lunettes de déguisement, me regarde et attend de voir si ça me fait rire. Ou il met, en rigolant, un bac à jouets vide sur sa tête pour en faire un chapeau et guette ma réaction », s’amuse Alicia, sa maman.
L’imitation n’est pas une tendance nouvelle à 21-23 mois. Mais, avant, c’était par osmose que l’enfant imitait. « À la limite, s’il voyait un ballon sautiller, il pouvait sautiller comme lui ! C’était quasi organique. Les neurones miroirs agissaient presque en direct », éclaire Ayala Borghini. Et maintenant ? « L’enfant est en train d’intégrer le monde des humains et leurs façons d’utiliser les objets. Il emmagasine des usages, des habitudes. C’est tout un apprentissage : son cerveau est branché là-dessus pour acquérir des compétences. À certains moments, comme cela, il ressort ce qu’il a intégré. Il y a le direct et le différé. Et ce différé est très important, insiste la psychothérapeute. "J’ai compris l’usage des choses (les lunettes, le chapeau…) et je te montre que j’ai compris." »
« C’est tout un art de ne pas entrer en opposition avec les besoins d’opposition de son enfant ! »
Ah, le plaisir d’attirer l’attention, en faisant le rigolo, en jouant à faire le grand, à faire comme maman ou papa ! Un plaisir primordial. « Une façon, pour l’enfant, de dire : "Regarde, j’appartiens au monde des humains, je suis avec toi." Une façon de se dire : "Je suis quelqu’un. On me considère." »
Le vrai et le faux se mélangent. L’enfant prend un verre d’eau pour le boire – réalité liée à son usage habituel. Il peut aussi faire du verre (vide) un chapeau – réalité du jeu. Double réalité donc, car le verre transformé en chapeau reste un verre avec lequel il peut boire. Et puis, il peut également faire semblant de boire. « C’est génial, pour les parents, de suivre les étapes de la construction du symbolique. On entre dans le monde de la métaphore. »
Complicité et mystère
« Tom (21 mois) comprenait déjà pas mal de choses, mais là, il comprend vraiment bien ce qu’on lui dit. Cela a commencé avec des oui et des non de la tête. Quand on lui demandait : "Tu as compris ?", il faisait oui. Aujourd’hui, quand on va sortir et qu’on lui dit : "Tom, tu mets tes chaussures ?", il fonce vers ses chaussures. Parfois, il sort pieds nus sur la terrasse de la maison. "Tom, regarde tes pieds", et il rentre à l’intérieur pour chercher ses chaussures. Il nous prend par la main ou par le doigt pour nous amener à l’endroit qu’il souhaite. Il dit "papa", "maman", "Il est là", "Qui est là ?", "papillon" (dans la cuisine, il y a un magnet en forme de papillon), "core" (pour encore). Il lui arrive quand même de dire "core, core" pour réclamer un changement ! », racontent Mathieu et Aurore, ses parents.
Vous vous faites de mieux en mieux comprendre de votre enfant. Et lui se fait de mieux en mieux comprendre de vous. Cela se passe dans les deux sens. Son vocabulaire s’enrichit – plus ou moins rapidement. Les « tours de rôle » – où chacun de vous rebondit sur ce que l’autre fait ou dit – ne datent pas d’hier. Ils se complexifient. « Cela devient du dialogue avec le verbal qui se développe, et le corps (signes du visage, gestes, mimiques…) qui reste très expressif. »
Ayala Borghini nuance et, sans doute, rassure. Un : on n’a pas forcément besoin de se dire les choses pour se comprendre. « L’enfant a son monde interne : "J’ai des émotions et des pensées. Je sais que toi aussi, tu as des émotions et des pensées." Une complicité peut venir de là : "Je sais que tu sais que je sais." Les parents sont souvent émerveillés de voir à quel point leur petit a compris quelque chose sans qu’ils lui aient forcément tout expliqué. » Deux : on n’est jamais sûr de ce qui se passe dans la tête de l’autre. « C’est important que le parent puisse dire à l’enfant : "Ce n’est pas clair pour moi. Que veux-tu vraiment ?" ou "Je ne peux pas deviner. Que veux-tu me dire exactement ?". Car, comme cela, l’enfant sent que l’autre n’a pas d’office accès à son monde intérieur et que lui aussi, en véritable agent de sa vie, peut cacher des choses. » Complicité et mystère vont de pair.
Vitalité de grandir
Le non domine dans le vocabulaire de votre enfant. Parfois, le non est en fait… un oui. « Quand Louise (23 mois) ne veut plus manger, elle dit non. Mais il suffit que je lui donne une cuillère à soupe – elle adore les cuillères à soupe – pour qu’elle poursuive son repas », partage ainsi Céline, sa maman. « C’est une façon de se dire : "C’est moi qui décide de manger, ce n’est pas seulement que je fais ce que tu dis, je te dis non à toi mais je dis oui à la nourriture" », propose Ayala Borghini comme lecture de ces moments parfois déroutants pour les parents.
Les crises de colère peuvent être impressionnantes. Depuis plusieurs numéros, Le Ligueur et mon bébé vous en parle. On peut les envisager sous l’angle de l’affirmation (« Je peux prendre mes décisions, je ne suis pas ton objet, ta marionnette ») ou sous celui de l’opposition (« Laisse-moi décider que c’est ce que je choisis et pas ce que tu m’obliges à faire »).
Certains enfants sont extrêmement dans l’opposition. Comment le comprendre ? Pour Ayala Borghini, « le parent a un rôle dans cette histoire. Si on n’accepte pas que son enfant grandisse et qu’il ait besoin de sentir son autonomie, il va d’autant plus avoir envie de s’opposer. Alors que si on sourit de sa vitalité de grandir, qu’on en est fier et qu’on le distrait quand il n’y a pas le choix ("Il fait froid, il va quand même falloir que tu mettes ta veste"), cela change tout. C’est tout un art de ne pas entrer en opposition avec les besoins d’opposition de son enfant ! Il a besoin d’être celui qui décide. Alors, on accompagne cet élan. On joue avec. Tout en décidant par moments, parce qu’on est l’adulte, garant de sa santé et de sa sécurité. Si on le prive constamment de ce besoin qu’il a de sentir qu’il peut décider pour lui, il va se nourrir de ce que le parent fait avec lui. Il finira par le traiter comme lui est traité. »
Quelle belle conquête de lui-même et du monde ! Avec cette réalité étrange en toile de fond. Avec votre enfant de presque 2 ans, « vous êtes, à certains moments, face à un bébé de 6-8 mois qui a besoin d’être rassuré et câliné et, à d’autres moments, face à un ado de 14 ans, très affirmé et prêt à claquer la porte si sa liberté est malmenée », conclut Ayala Borghini. À vous, alors, de trouver la voie adéquate en vous ajustant…
* Ayala Borghini est l’auteure des petits livres La découverte sensorielle et émotionnelle du bébé et S’ajuster à l’enfant sensible au monde, yapaka.be, collection Temps d’arrêt/Lectures (ils sont téléchargeables sur www.yapaka.be).
L’AVIS DE L’EXPERTE
Trouver la bonne distance
Ayala Borghini, docteure en psychologie et psychothérapeute à Genève
Il n’est pas rare que des parents témoignent que leur enfant secoue ou rejette son doudou avec force, en plus de lui faire des câlins. Et ils s’interrogent : « Mais où a-t-il appris cela ? », « Je ne l’ai jamais repoussé de la sorte »…
À ce sujet, je fais une hypothèse. Il est extrêmement difficile de trouver la bonne distance entre l’autre et soi. Cela est vrai dans toutes les relations. Selon moi, la bonne distance entre un parent et son petit est teintée d’un peu de rejet. L’enfant n’a pas forcément été, un jour, repoussé physiquement par son parent. Mais il a probablement connu des états internes où il essayait de trouver la bonne distance avec lui : cela revenait peut-être à s’éloigner de lui pour mieux le retrouver, à ne pas rester accroché à lui, à sortir d’une trop grande fusion… C’est tout l’art de la différenciation !
Dans le quotidien, le parent devrait pouvoir faire sentir ces variations de distance à l’enfant : « Non, je ne peux pas te prendre tout de suite dans les bras », « Tu dois attendre un peu »… Une façon de lui dire à chaque fois : « Je te montre quelle est la bonne distance entre nous à tel moment. »
C’est probablement cela que l’enfant a à l’intérieur de lui quand il secoue ou rejette son doudou.
LES PARENTS EN PARLENT…
Explosion de mots
« Le développement du langage est assez explosif. Manon essaie de parler un maximum. Elle nomme les membres de la famille quand on regarde avec elle des albums photos, elle donne les prénoms de ses puéricultrices… Et puis, elle est fan du non, non, non ! Sa façon à elle de s’affirmer, de "crier" son libre arbitre. Parfois, même si elle pense oui, elle dit non. »
Audrey, maman de Manon, 23 mois
Le « terrible two »
« Gabriel exprime très fort ses frustrations. Quand les choses ne lui conviennent pas, il se jette par terre, frappe, pousse, mord. Cela se passe surtout à la crèche. Les puéricultrices nous ont prévenus : on entre dans le "terrible two". On en parle beaucoup entre parents. Gabriel vit les choses très intensément. Et il vit tout dans l’instant présent. En deux secondes, il peut passer du rire aux larmes, et hurler à la mort. »
Stéphanie, maman de Gabriel, 21 mois
Surtout acteur !
« Sacha n’a jamais été un fonceur. C’est un observateur depuis toujours. Mais là, il est surtout acteur ! Il "fait" les choses ! Il te dirige vers les choses qui l’intéressent. Il est très affirmé. »
Martin, papa de Sacha, 22 mois
ZOOM
Premières affinités
À la crèche, « les enfants de presque 2 ans apprennent à connaître leurs différences de tempérament. Ils découvrent qu’ils ne sont pas tous pareils », note Ayala Borghini. Il y a, par exemple, les petites terreurs qui piquent systématiquement les jouets des autres, crient et mordent – on apprend à s’en éloigner un peu. Il y a les doux qui préfèrent jouer avec les plus grands dans l’espace calme. Il y a les bambins qui restent entre eux et sont à la fois les meilleurs amis et les meilleurs ennemis du monde.
Les premières affinités se dessinent. « On se reconnaît dans son style. »
EN PRATIQUE
Les écrans vs les relations humaines
Les écrans font partie du monde dans lequel on vit. C’est comme ça ! Les écrans et votre petit ? Pour Ayala Borghini, « ils peuvent littéralement vous sauver quand vous avez un coup de téléphone urgent à donner ou que le dîner brûle ».
« Beaucoup plus problématique : quand ils prennent la place de la relation humaine, et de l’animation inhérente à la relation humaine. Vivre la relation, c’est apprendre la richesse, la complexité. Les écrans ne seront jamais aussi riches et complexes qu’une relation humaine (en tout cas, pour l’instant). »
À L’ORDRE DU JOUR ?
Sur le chemin de la propreté…
Paroles de parents. « La propreté, ce n’est pas du tout notre préoccupation. On ne se pose même pas la question », assurent les parents de Samy (22 mois). « Sur le plan de la propreté, on est au point zéro, témoigne la maman de Nathan (21 mois). Il y a du temps d’ici à son entrée à l’école. À la crèche, on nous a rassurés sur le fait que la propreté peut s’acquérir très vite et que, souvent, un enfant devient propre en observant les autres enfants autour de lui. Nathan fait parfois pipi dans le bain. J’essaie alors de lui expliquer les pipis, la propreté et tout ça. Par la force des choses, je l’ai déjà emmené avec moi aux toilettes : il connaît. Mais à chaque jour suffit sa peine. »
Face à cette question de la propreté, les parents d’aujourd’hui ressentent, semble-t-il, moins de pression (de la future école, notamment) que par le passé. Et c’est tant mieux.
L’acquisition de la propreté est une affaire de maturité neurophysiologique et psychique. C’est un processus naturel propre à l’enfant. Lui seul est en mesure de savoir quand il sera prêt. Alors, pas de forcing, s’accordent les pros de la petite enfance. Cela ne sert à rien d’insister. Presser l’enfant est même contre-productif.
Il n’empêche, comme le souligne la psychologue clinicienne Ayala Borghini, il y a, dans cette histoire, la part de l’enfant et la part des parents. La part de l’enfant ? « Il doit être dans son "agentivité", c’est-à-dire ressentir qu’il est maître de son corps, de ses sphincters, et donc s’approprier cette expérience. » La part des parents ? « À eux d’accompagner leur enfant, de lui montrer qu’ils le soutiennent dans cette aventure, de lui ouvrir le chemin… Et donc, à eux de créer des opportunités, de lui proposer régulièrement le pot, de profiter de l’été pour qu’il passe du temps sans ses langes, de faire en sorte qu’il soit au plus près de ses sensations… »
Encore une piste : plonger avec lui dans de chouettes livres jeunesse sur le sujet.
À chaque parent, ses idées judicieuses. De toute façon, c’est l’enfant qui décide. Mais ne rien lui proposer serait dommage, d’autant que les langes d’aujourd’hui sont très confortables.
Plus d’infos dans le prochain numéro du Ligueur et mon bébé.
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